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J’aurais tellement voulu qu’ils écrivent dans un journal et voilà qu’ils écrivent sur un blog ! Dix ans à faire la promo de ce journal…

Cela fait plus de dix ans que je coordonne un projet interdisciplinaire dont l’objectif est principalement de faire travailler sur un même thème les +/- 80 élèves de 5e année de l’enseignement secondaire général de mon école, en l’abordant dans l’ensemble de leurs cours. Depuis quelques années, le thème sur lequel nous travaillons est l’omniprésent réchauffement climatique. Il y aurait beaucoup à écrire sur ce projet, mais ce n’est pas le sujet ici.

Dans le cadre de ce travail, depuis nos débuts en 1996, nous proposons aux _élèves, sur base volontaire, de collaborer à la rédaction d’un journal du projet. Ce journal est un journal épisodique, au sens où il parait chaque fois que la rédaction a collecté suffisamment de documents pour faire un numéro.

Les élèves qui le désirent deviennent donc les journalistes du projet et peuvent m’amener des textes d’information personnels, des articles qu’ils ont lus, des textes de réaction aux activités du projet, des comptes-rendus, des illustrations, et tout autre document qu’ils jugeraient intéressants et en lien avec le projet. Comme rédacteur en chef, je garantis l’absence de censure et les éventuelles corrections d’orthographe.

Un des objectifs de ce journal est de faire résonner pour tous les élèves l’ensemble des activités liées au projet. Tous les élèves n’ont pas tous les cours, ne participent pas à tous les ateliers, mais on peut en retrouver des extraits, des comptes-rendus ou des échos dans le journal. Un autre objectif est de permettre aux élèves de s’exprimer sur les contenus du projet, d’ouvrir le débat, de favoriser l’approche interdisciplinaire en réunissant dans un même support l’ensemble des activités.

À mon grand désespoir, cette formule, que je m’appliquais pourtant à reprendre chaque année sous diverses formes, n’a jamais pris. Quelques élèves m’ont bien apporté l’un ou l’autre document intéressant tiré d’une revue, une illustration ou un compte-rendu extorqué sous la contrainte d’un professeur, mais jamais ce journal n’est devenu le lieu d’écriture que je souhaitais et moins encore la lecture favorite des élèves au cours du projet.

Un nouveau projet

Cette année, nous avons complètement revu la structure du projet, essentiellement sur trois axes.

D’abord, alors que les activités du projet étaient réparties sur trois mois, de janvier à mars, pour permettre à tous les cours de l’inscrire dans leur programme et pour étaler les conférences et ateliers dont l’impact sur les heures de cours est l’objet de toutes les craintes, nous avons concentré tout le projet sur une semaine et trois jours. Pendant ces huit jours, l’horaire habituel des cours a été suspendu et remplacé par l’horaire du projet (ateliers, cours, conférences). Cela nous permettait de vraiment mettre en œuvre l’interdisciplinarité, de réunir l’ensemble des élèves indépendamment de leurs options et surtout de suivre le fil de notre recherche.

Ensuite, nous avons cherché à rendre les élèves plus actifs. Par exemple, si les ateliers des associations invitées sont (le plus souvent) fort interactifs, les élèves sont essentiellement « animés » par les animateurs. Quand nous avons reproduit les ateliers le lendemain en demandant aux élèves de concevoir des affiches pour présenter aux autres groupes les résultats de leur atelier, ils reconstruisaient ce qu’ils avaient appris puis tentaient de l’exposer aux autres. Et nous avons aussi pu voir ce qu’il en restait (ou pas). Les élèves avaient aussi des objectifs de production : questionner le discours des outils de sensibilisation au réchauffement climatique au moyen d’une grille d’analyse « propagande », produire des questions de recherche pendant les trois premiers jours, s’emparer de trois questions de recherche et collecter des informations pour y répondre dans la semaine de travail qui a suivi et enfin réaliser une fiction basée sur l’utopie dans le cadre d’un atelier radio.

Enfin, nous avons renoncé au journal du projet pour le remplacer par un site. Ce site est conçu un peu comme un blog. On y trouve au départ les informations pratiques sur le déroulement du projet, un descriptif de chacune des activités prévues ainsi qu’un ensemble de documents de références et de liens vers les sites de nos partenaires associatifs. L’architecture du site est gérée par SPIP et un enseignant passionné, mais l’ensemble reste simple et facile d’accès.

Dans l’horaire des élèves, de 8h20 à 9h10, nous avons inscrit : Salle de rédaction : écrire/illustrer pour le blog, sur base volontaire. Et tous les autres élèves pouvaient venir à 9h10. Je me souviens, la veille du premier jour, avoir pensé qu’il n’y aurait personne. Sur base volontaire, en première heure et pour écrire, il fallait être inconscient ou naïf pour avoir une idée comme celle-là. Et pourtant, ils étaient là, 14 le premier jour et autant chaque jour et pas toujours exactement les mêmes. Nous avons ouvert 13 profils de rédacteurs et ils écrivaient souvent à plusieurs.

Qu’ai-je appris de cette expérience encore toute chaude ?

Alors que je pensais que nous ne changions que le support (passer du papier à la toile), c’est tout ce qui se joue dans l’écriture que nous avons changé. Jamais je n’aurais proposé aux élèves de venir le matin à 8h20 pour écrire des articles pour un journal papier. Jusque-là, je me représentais l’écriture pour le journal comme un acte solitaire. Alors que là, chaque matin, la salle de rédaction, un local multimédia équipé d’une vingtaine d’ordinateurs branchés sur le net, cliquetait du son des claviers bien sûr, mais résonnait aussi de discussions et de rires, parce que beaucoup écrivaient en groupe, comme dans le prolongement d’une conversation, une suite de suggestions : « Mets ça, non pas comme ça, ouais rajoute ça, et comment on dit ça… » Et le texte naissait comme s’il était le résultat d’un « chat ». Écrire ici est un jeu, un jeu qui se joue à plusieurs et dans lequel on s’expose peu, riant d’avance de l’effet que cela fera sur des interlocuteurs connus et identifiés. On est dans la communication, dans l’instant, et il s’agit surtout de raconter, de se raconter.

Il y a peu d’informations dans les textes, il s’agit beaucoup de dire ce qu’on ressent, comment on a vécu les évènements de la veille, les attentes que l’on a de la journée à venir et des suggestions pour que ça soit mieux la fois prochaine, une espèce d’évaluation à chaud de la qualité de ce qui leur est proposé, des articles d’humeur, des remerciements, etc.

Une pensée qui chemine

Bien sûr, ce n’était pas les comptes-rendus précis, les critiques argumentées, les synthèses structurées que malgré tout j’espérais au fond de moi, mais on y a gagné en convivialité et en implication dans le projet. Mais c’est aussi là que je retrouve ce qui ne me plait pas dans cette approche de l’écriture : elle communique en surface, ne met pas le sujet en œuvre, en danger, couvre la page de signes qui signifient peu et semble même renoncer le plus souvent au contenu de l’écriture, comme si l’important était surtout d’écrire, écrire pour exister sur le support, avec d’autres. Écrire sur internet, c’est être présent sur l’écran, donc on y écrit ce que l’on fait. Beaucoup des textes produits dans la salle de rédaction étaient des récits de journée, sur le mode du journal : un court descriptif de l’activité et rapidement un ressenti, superficiel.

Et pourtant, ces élèves venus « chatter » se sont peu à peu pris au jeu du projet et les messages personnels, les réponses aux articles ont commencé à durcir l’enjeu d’écriture, non pas à cause d’attaques personnelles, mais parce que des idées commençaient à s’exposer, s’affronter, des arguments commençaient à se construire… Et les premiers textes « à contenu » sont apparus, des textes de synthèse, des textes d’engagement.

C’est qu’effectivement, au travers du site, l’écriture se fait dans la communication. Ce qui me paraissait au départ une perte de contenu (on est dans la communication pas dans l’analyse critique), n’était pas si pauvre en contenu que ça. Ce que je n’avais pas vu, c’est que le contenu s’élaborait au travers d’une écriture qui est le résultat d’une conversation devant le clavier, qui entre en conversation avec elle-même ensuite (relecture sur le site, chez soi en chattant sur les sites sociaux), avec les autres articles (découvertes des autres textes, des réactions, des réactions aux réactions), puis retour en salle de rédaction et, certes à petite échelle, mais qu’est-ce qu’une semaine sur un sujet aussi vaste ?, une pensée chemine… collectivement.

Pour en savoir plus sur le projet, allez visiter le site et réagissez aux articles : www.saintdominique.be/secondaire/climat/