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Septembre 2009, 8h10. Les enfants entrent en classe : ils sont 18, en 5e primaire, âgés de 10 et 11 ans. Pas d’accueil, cette année ! Je leur distribue un cahier et un bic sur lequel il est écrit : « Tous capables d’écrire ».

Je leur annonce que, chaque jour, pendant ¼ d’heure, ils devront écrire, écrire ce qu’ils veulent, mais écrire ! Si toutefois ils ne voulaient absolument pas aligner quelques phrases sur le papier, ils devraient alors rester silencieux, _sans rien faire d’autre pendant ce début de journée.

Écrire pour être entendu

Beaucoup d’enfants écrivent mais pas tous. Je maintiens la consigne, ce jour-là et chaque jour de la semaine. Certains enfants ont écrit chaque jour, d’autres n’ont aucun texte ! Vendredi, je donne le devoir du weekend : « Vous choisissez un des textes que vous avez écrits et vous vous entrainez à le lire à voix haute. Vous pouvez noter dans votre texte les endroits où vous reprendrez votre souffle (ah ! Le difficile apprentissage de la ponctuation !). Lundi, vous viendrez le lire devant toute la classe, chacun à votre tour. » [1]

Quentin lève son doigt : « Mais moi, je n’ai rien écrit ! Est-ce que je peux écrire un texte pendant le weekend pour le lire lundi devant la classe ? » Je réponds affirmativement et j’encourage les autres enfants qui n’auraient rien écrit à prendre un peu de temps de leur weekend pour avoir un texte à lire.

Écrire pour être entendu, voilà qui motive Quentin, Fatima et Kurikama.

Écrire pour être lu

Une semaine plus tard, il reste quatre enfants qui n’ont toujours rien écrit. Je modifie un peu le devoir du weekend : « Vous allez toujours choisir un texte pour le lire devant tous les enfants de la classe, mais nous en choisirons un que nous retravaillerons ensemble et qui sera affiché dans le couloir ». Alberto prend la parole : « Et tout le monde va pouvoir lire ce que j’aurai écrit ? Mais il faudra corriger les fautes d’orthographe ! Et puis tu vas nous aider à bien écrire ce qu’on veut dire ? » Sara annonce qu’elle écrira un texte ce weekend parce qu’elle aimerait voir son texte affiché dans le couloir !

Écrire pour être lu, voilà qui en motive d’autres !

Écrire pour être lu par le plus grand nombre

Les enfants apprennent peu à peu à se soucier de l’orthographe et de la lisibilité de leur texte. J’utilise ces écrits pour mettre en place des activités sur l’apprentissage des aspects plus formels de la langue française. Pourtant, je ne suis pas entièrement satisfaite : les enfants écrivent des textes de longueurs variées, acceptent de les relire, cherchent à les corriger et même à les rendre agréables à la lecture. Mais le contenu reste pauvre : il s’agit la plupart du temps de raconter sa journée ou d’écrire un Xe épisode d’une histoire inventée qui ne tient pas debout !

D’autre part, les enfants dont le texte a été travaillé ne veulent pas le recopier manuellement : ils utilisent tous les ordinateurs de la classe pour écrire la version qui sera affichée dans le couloir.

Certains enfants s’interrogent : « Est-ce que nos textes sont lus ? On ne pourrait pas les mettre ailleurs, pour que les parents puissent les lire ? »

Du papier à la toile

Je pense alors à changer le mode de publication des textes des enfants. Pendant un stage d’été (Rencontres Pédagogiques d’Eté 2009), j’avais un peu réfléchi sur les différences qu’il pouvait y avoir entre écrire et publier sur du papier et écrire et publier sur la toile. J’y voyais peu de différences, si ce n’est d’ordre technique (un stylo — un clavier, une feuille de papier — un fichier WORD, la technique de reliure — la création d’un site…).

Il y a quelques années déjà, j’ai travaillé avec des enfants issus des milieux les plus favorisés de la Belgique. Il y avait souvent dans ma classe, un parent d’enfant, lui-même auteur, qui venait nous aider à publier, à plus ou moins grande échelle, les textes et histoires que les enfants avaient écrits. Aujourd’hui, les enfants avec qui je travaille viennent essentiellement de milieux économiquement faibles (je travaille dans une école en discrimination positive). Depuis quelques temps déjà, je réfléchis à rendre publics les écrits de ces enfants de milieu populaire. Les réflexions des élèves m’y encouragent puisqu’ils semblent soucieux d’être lus par un plus grand nombre de personnes. Je prends donc quelques conseils auprès de personnes qui ont déjà créé des sites ou des blogs et me voilà prête techniquement pour créer un nouveau blog qui portera le nom Des enfants écrivent.

Je l’annonce alors aux enfants qui ne cachent pas leur enthousiasme : « On va être lu par le monde entier ! C’est quoi l’adresse ? Ce sera juste pour notre classe ? On pourra écrire nous-mêmes ? Je pourrais mettre des images ? On pourra tous publier nos textes alors ? »

Et puis vient la question de Francisco : « Mais ce qu’on écrit va intéresser tout le monde ? » Eh ! Oui ! Écrire pour être lu par les enfants du même étage de l’école, par les parents de l’école ou par les gens du monde entier… Ce n’est pas la même chose ! En tout cas, pour Francisco, ça change tout : « Ce que j’ai fais ce week-end, ça intéresse qui ? » Je saisis l’occasion pour organiser une discussion sur le contenu des textes qu’ils écrivent. Écrire qu’on a fait du traineau ce weekend n’intéressera peut-être pas grand monde sauf si on ajoute quelques lignes sur les conditions climatiques exceptionnelles de la Belgique durant ce mois de janvier, écrire qu’on a nourri les poissons de l’aquarium familial ne présente que peu d’intérêt sauf si on peut les décrire et même donner leur nom…

Les enfants qui écrivent des histoires se plaignent : « On ne pourra plus écrire d’histoires, alors ? » Quelle représentation de leur position de raconteur d’histoires ont-ils donc ? Pourquoi pensent-ils ne pas pouvoir les mettre sur le blog ? À mon grand étonnement, ils ont perçu que certaines de leurs histoires ne tenaient pas la route ! Voilà la situation idéale pour leur parler de la structure d’une histoire !

De la toile à la classe

Tout baigne donc ? Eh bien non ! Alors que la perspective de mettre leurs textes sur un blog enthousiasme les enfants, alors que la création de ce blog est assez simple, alors que je dispose déjà d’un bagage de textes assez conséquent, je tarde à m’y lancer !

J’ai encore beaucoup (trop ?) de questions. D’abord, des questions sur l’organisation du site : quelles catégories, quels mots-clés, quelle fréquence de mise à jour, quelle présentation ?, puis sur le temps que je vais devoir y consacrer : qui va encoder les textes, qui va en vérifier l’orthographe ?

Des questions sur le pouvoir ensuite : qui va décider des textes qui seront publiés ? Si afficher un texte sur le mur d’un couloir de l’école n’engage guère ni l’enfant ni l’adulte responsable, il n’en est pas de même sur un blog ! Qui va décider des améliorations à apporter ? Ne faudrait-il pas mettre en place un conseil de rédaction ? Mais quand ? Avec quels objectifs d’apprentissage ?

Des questions sur l’objectif du blog, enfin : va-t-on y mettre les textes que nous écrivons collectivement après une visite, dois-je pousser les enfants à écrire des textes plus personnels (une grosse colère, par exemple), plus revendicatifs (l’état des toilette), plus polémiques (pour ou contre les bonbons dans l’école) ?

Juste avant les vacances de Carnaval, nous avions un peu de temps libre. Je pensais que les enfants allaient me demander de jouer à l’un ou l’autre jeu de société. Ils ont proposé de lire à haute voix, devant la classe, un de leurs textes en ajoutant : « C’est ça le plus gai… écouter les textes des autres enfants de la classe ! » Retour à la case départ !

notes:

[1Il est important que les enfants puissent refuser de lire leur texte devant toute la classe. Dans celle-ci, non seulement les enfants peuvent choisir un texte à lire parmi les différents textes écrits pendant la semaine, mais ils ont aussi l’habitude de donner leur avis et d’être entendus.