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La sexualité est, pour l’humain, le lieu privilégié où il espère pouvoir récupérer, dans la rencontre avec l’autre sexe, de la jouissance qui lui manque. Cette quête s’inscrit en chacun via une programmation que S. Freud appelle le « fantasme » et il s’agit toujours d’une programmation de jouissance.

Le parcours pour la récupérer est différent selon que l’on soit homme ou femme. D’après J. Lacan, le rapport entre les sexes n’est pas inscrit dans l’inconscient : il y a relations sexuelles, oui mais où rate la tentative à faire « un » entre les sexes. C’est pourquoi il dit : « Le rapport sexuel n’existe pas ».

Quand un homme veut « rencontrer » une femme, il peut dire qu’il la rencontre mais il ne sait rien de la jouissance de l’Autre sexe : un homme ne sort pas de sa jouissance phallique et ne sait rien de la jouissance supplémentaire d’une femme. Même elle, sa jouissance supplémentaire, elle l’expérimente dans son corps, mais elle ne sait rien en dire. Les hommes restent dans leur jouissance phallique. La femme, elle, au contraire peut aller au-delà de la jouissance phallique. Une femme, comme le souligne J.A. Miller, peut concéder au désir sexuel de l’homme mais à la condition et dans la perspective d’un amour où elle est l’unique, la seule… dans la perspective d’être aimée par son partenaire.

C’est dans le champ de l’amour que le désir est possible. Et le désir, ce n’est pas la jouissance. La position désirante est liée à une position où le sujet manque. Et, du fait qu’il manque, il est porté à s’adresser à l’autre. La difficulté, pour l’humain, est de réussir à ne pas reculer face à cette position de manque et à aller jusqu’au bout de vouloir ce qu’il désire. [1]

Tandis que la position de jouissance est la position où l’on ne manque pas, où l’on pense mettre enfin les mains sur ce dont on a été exclu à jamais lors de la coupure d’avec la mère. Une psychanalyse peut d’ailleurs faire découvrir que la jouissance est par structure une jouissance de substitution, une jouissance qui vient à la place de cette jouissance primordiale perdue à jamais.

C’est par l’amour que peuvent être humanisés désir et jouissance.

À l’école aussi !

Comment faire pour couper les jouissances du GSM afin d’aller vers des « GSaime-beaucoup-savoir » ?!

On peut suivre les différents temps logiques du « voir-comprendre-conclure ». D’abord s’arrêter pour VOIR dans quoi on joue au juste, dans quoi on est. [2] Ensuite, tenter de COMPRENDRE. Comprendre par exemple la présence de « clandestins » [3] dans nos classes… Comprendre en quoi un enseignant peut transmettre qu’il y a possibilité de satisfaction à l’école en se mettant dans une position désirante.

Enfin, CONCLURE. Décider par exemple, compte tenu du voir et du comprendre, que la circulation de la parole peut apporter des situations créatives, nouer des contacts porteurs, tracer des chemins vers telle appropriation, produire… Et là, déjà, on sortira du tout-tout-de-suite-pour-moi-ici-maintenant. Il y aura un prix à payer. Creuser un chemin au désir… et qui dit chemin dit bords, frontières, limites, avant, après. Travailler non pas seulement aux savoirs, savoir être, savoir faire mais au savoir faire jouir responsable ! Un savoir jouir dont on est responsable, d’une jouissance dont on répond. Tenter de faire bouger les actuelles perceptions de « le savoir est chez moi » vers un « le savoir est aussi chez l’autre », par exemple, chez l’enseignant. Mais l’élève ne pourra consentir à accueillir le savoir de l’Autre (enseignant ou autre) qu’à la condition que ce savoir soit de l’or. Et cet élève veut vérifier sur place, tout de suite, si ce n’est pas du toc. Il veut vérifier la jouissance certaine que ce savoir va lui apporter. C’est donc la jouissance qui le maitrise, qui se fait maitre de l’élève.

Ça transfère par le transfert

Du désir peut se mettre en marche chez les enfants et les jeunes s’il y a des ilots de présence qui font amour. C’est une des conditions de l’apprentissage : l’amour pour la position de savoir de l’enseignant (de ce savoir qui lui donne à lui satisfaction). « Celui à qui je suppose le savoir, je l’aime », disait J. Lacan. Ce qui est fort différent d’un supposé transvasement automatique de savoirs, comme entre ordinateurs.

Non pas que les élèves aiment le prof, (pourquoi pas ?) mais l’amour pour le prof vise l’amour pour le savoir singulier dont le prof est porteur. C’est ce qu’on appelle le transfert. Celui-ci marque l’enfant et le met en mouvement. Ce transfert peut se créer suite à des actes, des mots et des positions pris, donnés, posés par l’enseignant quand il convoque le sujet c.à.d. qu’il montre aux élèves qu’il prend en compte leur singularité. Ce mouvement-là, condition de l’enseignement, vient d’une croyance : « L’Autre a de quoi répondre à mon désir. »

La classe peut devenir ce lieu d’une bonne rencontre possible avec des adultes désirants.

Pour les enseignants, assurer cette position de celui qui peut faire lieu de transfert, n’est pas chose facile. Cela demande une grande souplesse de mouvement parce que chacun, dans la classe, veut tirer cet enseignant à lui.

Avec les adolescents, c’est le transfert négatif qui peut être opératoire. À condition que l’adulte sache s’y prendre. Par exemple, en les surprenant par un « oui » à leurs « non ». Et surtout, en les laissant poursuivre leur opposition. En effet, eux, c’est leur position de s’opposer, ce n’est qu’ainsi qu’ils peuvent avancer.

Si l’école est seulement une obligation sans aucune garantie de place, de jouissance, de respect, de perspective alors elle n’est qu’un camp de concentration.

Parce que les enfants et les jeunes sont devenus comme des passoires sans toile dans lesquelles beaucoup se verse et tombe. L’école doit devenir la toile, c.à.d. le lieu où ça passe, où ça prend et mettre en mouvement le moteur du désir… Là se marque toute la différence entre comblage de besoins et réponse à une demande.

En effet, le domaine du besoin, c’est : « J’ai besoin… Maman, tu me donnes… » et maman donne ! C’est un fonctionnement qui exclut l’Autre.

Mais dans le domaine de la demande, autre chose se passe : derrière une demande, il y a une question qui demande à être interprétée. L’autre alors devient enjeu d’un don et sa réponse prend le statut d’une preuve d’amour. Là, l’important n’est pas que l’autre donne mais qu’il s’interroge et dans ce cas, même si l’objet n’y est plus, il reste la marque d’amour et comme une secousse chez celui qui a reçu : « Tiens pourquoi ? Qu’est-ce qu’il (elle) me veut ? Pourquoi moi ? » Et du coup, du désir de savoir lui aussi peut se mettre en route.

ps:
  • D’après les propos recueillis auprès de Virginio Baio.
  • « Ca met le désir an musique... » nous permet de paraphraser Jean Vallée.
notes:

[1C’est ce qu’on écrit de Lacan comme étant un vrai désirant « qui savait et qui disait et qui demandait ce qu’il voulait, et qui voulait ce qu’il désirait, sans ces vacillations, ces repentirs, ces embrouillaminis du désir qui gâchent la vie », J.A. Miller, Lettre claire comme le jour pour les vingt ans de la mort de Jacques Lacan écrite par Jacques-Alain Miller à l’opinion éclairée, Seconde lettre, 9 septembre 2001, p. 3.

[2Voir entre autres l’article Le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la fermière, dans ce numéro.

[3Voir l’article qui déploie cette lecture de la classe dans Échec à l’échec n° 119 de mars 1997.