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Il y a près de 25 ans, en 1989, CGé organisait une journée de travail sur le thème « Maternelles et milieux populaires ». Quand on relit les recommandations finales, on est consterné de constater que la plupart d’entre elles restent d’actualité : statut des puéricultrices, taille des classes, remplacements, possibilité de travailler en équipe, formations initiales et continuées à repenser… Des chantiers loin d’être aboutis !

Depuis lors, le contexte sociétal a rendu le travail encore plus difficile dans les écoles maternelles. La journée des enfants est de plus en plus longue : certaines « garderies » (ah, cette dénomination !) débutent à 7 h le matin pour se terminer à 19 h. Des écoles-parkings. Des enfants épuisés. Des parents de plus en plus exigeants avec les instits et de moins en moins avec leurs enfants. Autre résultat des inquiétudes provoquées par les crises de société : une concurrence accrue entre écoles et une pression à la « primarisation » qui entrainent l’apparition de bulletins et de devoirs, des redoublements, des orientations vers l’enseignement spécial, une médicalisation du moindre trouble de comportement... Et déjà, le rush pour l’inscription : c’est dès la naissance qu’il faut réserver une place dans certaines écoles maternelles ! À quand un décret ?
Mais ça ne fait pas de bruit une institutrice maternelle ! Pourtant, quand elle vide son sac et qu’on prend la peine de l’écouter, il y a de quoi s’accrocher. Revient sans cesse le sentiment d’être peu considérée que ce soit par les parents, les inspecteurs, voire même certains collègues du primaire (« Qu’est-ce qu’ils ont appris en maternelle ? ») Des locaux vétustes et parfois insalubres. Des classes dites d’accueil où, en fin d’année, sont parqués une trentaine de mômes « qui ne sont pas propres ». Les réticences à partir en formation pour ne pas surcharger les collègues. La mode des compétences qui tue la créativité. Et j’en passe. Les maternelles sont le dernier souci de nombreux PO et des politiques. Preuve supplémentaire : l’incroyable manque de prévoyance des politiques bruxellois face à l’explosion démographique dans les communes pauvres.

Décisives !

On le sait pourtant depuis belle lurette : les institutrices maternelles jouent un rôle décisif dans la scolarité des enfants. Ce rôle est encore plus capital quand il s’agit de l’accrochage des enfants et des familles populaires. En effet, les enseignants peuvent (ou pas) mettre en confiance enfants et parents, reconnaitre et valoriser les points forts des cultures éloignées de celle de l’école, faire découvrir et adopter avec délicatesse les codes indispensables pour la réussite à l’école, respecter et faire respecter par tous les différences des enfants venus d’ailleurs...
Aujourd’hui, il y a de plus en plus d’enfants de familles qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et/ou dont les deux parents sont sans emploi. Comme l’écrit ATD-Quart Monde, « Il parait indispensable que les enseignants et autres professionnels  [1] de l’école maternelle soient conscients de la situation des enfants très pauvres et de leurs familles et des multiples obstacles qu’ils rencontrent et rencontreront dans leur scolarité. Il est important que les professionnels soient formés à les reconnaitre et à en tenir compte dans leurs pratiques. Il est essentiel aussi qu’ils réalisent l’enjeu, particulièrement pour ces enfants et ces familles, d’une première fréquentation positive de l’école, pour que celle-ci poursuive réellement ses missions d’égalité des chances et de développement personnel de tous. »

À discuter…

C’est une évidence : l’évolution et l’hétérogénéité des publics scolaires appellent une refonte de la formation initiale et du temps libéré pour la formation continuée. Il faut une prise de conscience du fait que la culture dominante dans les écoles « exclut » trop d’enfants dès la maternelle. Parce qu’ils perçoivent bien qu’ils (eux et leurs parents) ne correspondent pas au modèle attendu [2].
Or, «  L’important, c’est que les enfants se retrouvent dans un espace public où ils parviennent à vivre ensemble pour apprendre ensemble. À cet égard, l’école maternelle est à une place décisive et joue un rôle absolument fondamental. Elle fait rupture avec la communauté familiale ou sociale. Et, pour que cette rupture soit acceptée et constructive, elle doit en faire un objet de travail, l’inscrire dans une trajectoire, permettre qu’elle ne soit pas vécue comme une violence, une trahison... mais bien comme un moyen de se développer, de découvrir de nouveaux modes de fonctionnement, de nouveaux horizons ». À lire et à relire, ce petit texte de Philippe MEIRIEU. Seul et en équipe. En réunion de parents aussi peut-être. Si on prend cette citation au sérieux et qu’on en pèse chaque mot, on aura de fameuses discussions sur les activités et apprentissages qui sont de premières importances.
Relisez-la encore cette citation ! Ne donne-t-elle pas des arguments pour revendiquer la considération éminente que le travail avec les tout petits mérite ? Une considération qui ne peut plus se traduire dans des discours hypocrites et redondants, mais contredits au long des années par les faits. Une considération qui devrait attirer vers le métier d’instit plus de jeunes (filles et garçons) conscients de ses grandes exigences. Et qu’il devienne un premier choix pour les meilleurs élèves de l’enseignement général.
Une considération qui doit amener les directions, les PO, les communes, les ministres à investir prioritairement à ce niveau pour régler des problèmes en rade depuis plus de 25 ans.

notes:

[1« Professionnels » : même si je parle souvent d’institutrice, il est bien évident que l’essentiel de mes réflexions englobe toutes celles et tous ceux qui travaillent à l’école maternelle. Il est de plus urgent de reconsidérer la place des puéricultrices et des « gardiennes » et de les associer au travail d’équipe. Sans oublier les psychomotriciennes, logopèdes, assistantes sociales…

[2Les familles défavorisées à l’épreuve de l’école maternelle, collaboration, lutte, repli, distanciation, Cerisis-Ucl, 2002.