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Il y a six ans, après un régendat et un master à l’université en langues germaniques, j’ai commencé à enseigner l’anglais et le néerlandais dans l’enseignement technique et professionnel. J’avais des classes de différentes options,
de la 3e à la 7e, soit huit cours différents.
J’étais perdue…

Premièrement, parce que les niveaux décrits dans les programmes de langues ne correspondaient pas à celui des élèves que j’avais en classe. Après quelques heures de cours et de discussions avec mes collègues, j’ai réalisé que je ne pouvais pas me baser sur les programmes pour savoir à quel niveau étaient mes élèves, puisque dans une même classe, je pouvais avoir des élèves très forts et d’autres très faibles. Il s’agissait d’élèves qui avaient doublé ou qui avaient changé de filière, du général au technique, du technique au professionnel. Certains avaient eu quatre heures de langues par semaine pendant des années, d’autres deux heures. Il y en avait même qui commençaient l’anglais alors qu’ils avaient toujours eu du néerlandais.
Ensuite, les élèves n’étaient pas faciles en classe… Ils discutaient beaucoup, ils ne travaillaient pas, et ils étaient très fatalistes face à l’apprentissage des langues : moi, Madame, je suis nul en langues et c’est pas près de changer ! En plus, ça sert à rien le néerlandais !, Hé, moi je vais pas bouger d’ici, j’vois pas pourquoi je devrais apprendre l’anglais !
Il fallait que je fasse preuve de créativité…

La communication

Ces jeunes étaient cassés. Ils ont souvent eu un parcours chaotique dans l’enseignement et leur environnement n’était souvent pas très propice à l’étude. Ma première mission a été de créer un lien avec eux. Mais comment communiquer lorsque nous semblons appartenir à des mondes complètement différents ? La musique constitue pour moi un extraordinaire outil de communication. Elle est au cœur de la plupart des discussions des jeunes.
Même si j’avais vingt-cinq ans à ce moment-là, je n’écoutais pas la même musique que les élèves. Ce n’est pas grave, je m’y suis mise ! Je leur ai demandé conseil et j’ai téléchargé Spotify sur mon smartphone. Damso, Orelsan, Roméo Elvis m’accompagnaient lors de mes soixante minutes de trajet quotidien.
Les élèves restaient à la fin du cours pour me demander ce que j’avais écouté. Ils m’ont proposé d’autres titres et ils m’ont expliqué des anecdotes sur les chanteurs. J’ai ensuite décidé de passer ces musiques pendant les temps de travail individuel. Ils ont adoré, mais j’ai vite remarqué qu’ils chantaient et que par conséquent, ils se déconcentraient…
Alors j’ai décidé de passer des musiques plus calmes, sans paroles, qu’ils m’avaient recommandées. Tout à coup, les temps de travail individuel sont devenus calmes et les élèves ont réalisé les tâches demandées.
Par la suite, je me suis inspirée des paroles des chansons les plus connues pour donner des exemples lorsque j’expliquais des points de grammaire. Ils ont accroché et en plus, ça les a fait rire. Cependant, cela ne règle pas tous les problèmes. Il faut qu’ils s’intéressent au cours.

Ancrer les situations problèmes

Quand je commence un cours en présentant une situation problème telle que ton correspondant en Angleterre t’a demandé de lui écrire un mail dans lequel…, la réaction des élèves est unanime : encore ! L’explication, selon moi, est que la plupart d’entre eux a déjà doublé au moins une fois donc ils revoient la même matière. Et chaque année, nous sommes presque obligés de recommencer à zéro tellement les classes sont faibles ou les élèves de niveaux différents.
Une autre raison, c’est que les élèves n’ont presque jamais eu l’occasion de voyager. Les parents n’en ont pas toujours les moyens et comme les classes sont difficiles à gérer, les professeurs ne veulent pas prendre la responsabilité de les emmener en voyage. Le correspondant anglophone leur paraît donc bien éloigné…
Enfin, même lorsque des professeurs motivés organisent des sorties, le taux d’absentéisme chez les élèves est tellement élevé que c’est décourageant.
La première solution que mes collègues m’ont apportée s’appelait Remouchamps Evasion, une entreprise virtuelle. Les élèves de 7e professionnelle devaient développer leur entreprise virtuelle et la présenter lors d’une foire à Gand. En m’inspirant d’une expérience personnelle vécue lors d’un Erasmus aux Pays-Bas, avec eux, je me suis engagée dans ce projet et nous avons développé la présentation de l’entreprise en néerlandais. Pendant les cours, ils n’y croyaient pas vraiment, mais lorsqu’ils ont pu montrer de quoi ils étaient capables pendant la foire, ils étaient très fiers et ils ont été plus investis par la suite.
Sans rapporter la totalité du cours de langues aux options des élèves, je pense qu’il serait intéressant de travailler en projet avec les professeurs des options pour voir comment le cours de langues pourrait aider les jeunes dans leur futur métier. Le côté réel et palpable est primordial !
Le problème est qu’avec autant de cours différents qui changent presque chaque année, il est difficile pour un jeune prof de mettre cela en place.
L’année passée, j’ai suivi une formation pour apprendre à lancer un projet sur la plateforme eTwinning qui permet de créer des partenariats virtuels avec d’autres écoles professionnelles et techniques de l’Union européenne. Les élèves doivent coopérer pour développer une production commune en rapport avec leur option avec des élèves qui ne parlent pas français. Cela permet de mêler l’apprentissage de leurs compétences professionnelles et l’apprentissage de l’anglais en situation réelle de communication.
À la fin de cette formation, je trouvais cet outil très intéressant, mais il demande beaucoup d’investissement… Et comme je n’ai pas de cours en parallèle avec d’autres professeurs de langues, je devais porter ce projet seule. Je ne l’ai pas fait. Je compte beaucoup sur les heures de pratiques collaboratives obligatoires annoncées pour cette année, cela me permettra peut-être de travailler avec mes collègues d’atelier. À suivre…

La concertation entre collègues

C’est difficile de trouver un espace temps pour se réunir entre collègues. Donc, nous ne connaissons pas le niveau de nos nouveaux élèves et nous recommençons la même matière au même niveau d’année en année…
C’est pourquoi j’ai lancé, en collaboration avec mon collègue professeur d’informatique, un groupe Sharepoint pour les professeurs de langues des trois degrés de l’école. C’est une plateforme de travail collaboratif qui permet de partager nos cours, nos pistes audio, nos vidéos et nos articles et aussi de discuter.
J’ai créé des dossiers pour que nous puissions classer et mutualiser nos cours par langue et par niveau. Cela permettra lorsqu’un professeur change d’attributions de ne pas partir de rien et aussi, de connaitre le niveau auquel le professeur précédent travaillait et celui attendu l’année suivante. Je vais avoir l’occasion de présenter cette plateforme lors de notre prochaine journée pédagogique.

Partager le pouvoir

En janvier de l’année passée, je me sentais à bout de souffle et à court d’idées. Une de mes collègues me parlait régulièrement du petit groupe de Pédagogie institutionnelle (PI) dont elle faisait partie. Je ne savais pas trop ce que c’était, mais j’en avais marre de réfléchir toute seule à la façon d’améliorer mes pratiques.
Au fur et à mesure des réunions, j’ai doucement compris comment fonctionne un Conseil. Avec le peu de pratiques que j’avais en PI, j’ai instauré un Conseil dans ma classe de 4e qualification. Les élèves y ont décidé de partir à Gand. Ils ont écrit une demande à la direction, ils ont choisi les activités que l’on allait faire sur place, ils ont calculé le budget, ils ont réservé les billets de train... Bref, ils ont tout organisé. J’étais là pour régulièrement leur rappeler la règle incontournable : le voyage doit avoir une portée pédagogique !
Ça a été un franc succès ! Alors que deux élèves étaient devenus élèves libres à la suite de leurs absences en classe, tout le monde était là le jour du départ. Ils étaient très enthousiastes et n’ont pas râlé parce qu’ils n’aimaient pas les activités puisque c’est eux qui les avaient choisies.
Redonner du pouvoir décisionnel aux élèves semble les réinvestir dans leurs apprentissages.

Tout le monde à bord !

J’ai commencé à enseigner les langues dans l’enseignement technique et professionnel en me disant que le plus important était de créer un lien avec les élèves pour qu’ils me fassent confiance et qu’ils aient envie d’apprendre.
Je réalise que cela n’est pas suffisant. Il arrivera plus d’une fois dans leur vie après l’école qu’ils se confrontent à des personnes qui n’auront pas envie de soigner ce lien. Ils doivent malgré tout continuer à apprendre. C’est pourquoi je dois mettre tout en œuvre pour les rendre autonomes. Qu’ils aient envie d’apprendre pour eux-mêmes et pas pour faire plaisir à la prof qui écoute la même musique qu’eux. Pédagogie institutionnelle et conseils, travail collaboratif et projets interdisciplinaires : mes chantiers sont nombreux !