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C’est pas facile quand on est directeur de savoir comment réagir. Face à des parents en colère et des collègues ulcérés. Intervenir ou pas ? Et comment ? Nous les directeurs, sommes l’interface, volontaire ou non, entre les parents et l’école.

L’an passé, Louis (d’origine malienne) est en 3e maternelle. Roberto (sud-américain) aussi mais pas dans la même classe. Louis rentre chez lui un soir et se plaint auprès de sa mère qu’une dame est venue le « toucher » dans la toilette et même que cette dame l’a poursuivi dans le bus. Les parents de Louis, affolés, viennent me trouver en criant au scandale. Je dis que je vais me renseigner. Je demande à l’institutrice qui n’a rien vu. Je ne sais même pas qui est la « dame ». Le lendemain, après hésitations, Louis précise que c’est la maman de Roberto. Puis on ne voit plus Louis pendant un mois, au moins. Louis revient, les parents de Louis m’interpellent en disant qu’il ne faut pas minimiser (parce que nous évoquions quelques doutes par rapport à ce que Louis décrivait) et qu’il est hors de question que quiconque touche à leur enfant. Je manifeste bien évidemment mon accord avec ce principe.
Roberto, pendant ce temps-là est parti avec sa maman rejoindre son père qui espère trouver du travail au Nicaragua. Malgré le départ de Roberto, Louis continue à dire que la « dame » le poursuit dans le bus. Louis ne vient plus en bus. Son papa le conduit tous les matins. Il me signale que la maman de Roberto continue à « embêter » son fils Louis. Je lui réponds que Roberto n’est plus dans l’école et donc que sa maman ne saurait importuner son fils ! Je sens bien qu’il ne me croit pas et il est persuadé que je ne le crois pas non plus.

Louis revient

En septembre, Louis est dans la classe d’Isabelle, en première primaire. Tout se passe bien. Pas de nouvelle de Roberto, malgré nos courriels, coups de téléphone. Roberto est aussi inscrit dans la classe d’Isabelle. Vers le 5 septembre, le papa de Roberto qui était de retour en Belgique, mais seul, vient me trouver en disant que c’est très difficile là-bas et qu’ils vont revenir en Belgique. « Roberto arrivera la semaine prochaine ». On prépare son arrivée. Cahiers, classeurs, photocopies du travail déjà distribué, tout est prêt. La semaine suivante, pas de Roberto. Fin du mois, pas de Roberto. Plus de nouvelles du papa.
Tout va toujours très bien avec Louis.
Le 10 octobre, qui voilà dans la cour avec sa mère ? Roberto. Tout heureux d’être là. Sa maman me dit que c’est très dur là-bas. Même aux États-Unis. Il y a la misère partout et beaucoup de violences, de drogue... Ils ont donc décidé de revenir « pour le petit ».
Le lendemain, la maman de Roberto vient me trouver très énervée car elle s’est fait agresser en dehors de l’école par la maman de Louis qui l’interdit de s’approcher de son fils et qu’elle va la faire emprisonner. Elle est en pleurs. « J’en ai rien à faire de cette femme. Je connais même pas Louis et j’ai d’autres soucis que de m’occuper de ce garçon, avec mon mari qui n’est toujours pas rentré ! ». Je réponds que je vais voir. Je parle au papa de Louis qui me dit que c’est une grave erreur pédagogique d’avoir mis Louis et Roberto dans la même classe et qu’il faut que Roberto s’en aille et que ça ne se passera pas comme ça. Je dis que Roberto n’a rien à voir là-dedans et que je vais demander aux surveillants et à Isabelle de bien vérifier comment ça se passe.

Le papa de Louis revient

Une semaine après, le papa de Louis vient engueuler Isabelle parce que Roberto « tape » Louis. (Louis, particulièrement grand, a deux têtes de plus que Roberto, assez rondouillard). Isabelle arrive en tremblant dans mon bureau. « Tu dois intervenir ! ». Oui, mais comment ? C’est difficile de parler à des gens qui ne veulent rien entendre ! Provoquer une réunion ? Et avec qui ? Je vais voir en classe mais le papa de Louis était déjà parti. Se faire rencontrer les parents ? Pour qu’ils s’étripent devant moi ? J’hésite jusqu’à ce que, la semaine suivante, le père de Louis, de nouveau excédé, ne vienne hurler dans la classe sur Isabelle en disant que la mère de Roberto avait porté plainte à la police. Devant tous les enfants terrorisés. Isabelle m’interpelle « pour remettre de l’ordre dans ce bordel » et intervenir auprès du papa. Je vérifie auprès des surveillantes pour voir comment ça se passe entre Roberto et Louis. Pas de problème. Isabelle me confirme qu’en classe, la cohabitation se passe bien. Par contre les interventions du papa dans la classe et dans la cour commencent à peser lourd. Et pas seulement pour les deux enfants concernés.

Le calme revient

Le lundi suivant, le papa vient me voir. Je l’accueille un peu froidement en disant que ça ne peut plus se passer, que son attitude crée de la tension dans la classe, dans la cour et que je crains que, finalement, les enfants ne s’empoignent à cause des adultes. Je lui rappelle que c’est moi le chef ici et qu’il n’a pas à intervenir en hurlant devant les enfants. Je lui dis que, dorénavant, si il a quelque chose à dire à quelqu’un, enfant ou adulte, c’est à moi qu’il doit venir le dire. Il me dit qu’il a fait une erreur, qu’il s’en excuse et que « le reconnaître, c’est déjà bien ». Il m’avoue que pour sa femme et lui, les enfants sont sacrés et qu’il a peur que son enfant ne souffre. Je lui réponds que je comprends parfaitement mais que j’ai vérifié, tous les adultes de l’école sont au courant et sont très attentifs. Les surveillantes et Isabelle disent que les enfants (Louis et Roberto) s’entendent comme les autres enfants, qu’ils ont l’air sereins, avec les jeux et les disputes que tous les enfants du monde vivent. Que le problème n’est pas à ce niveau et donc qu’il est inutile de changer l’un ou l’autre de classe, puisqu’il n’y a pas de problème ni dans la classe ni dans la cour. Qu’il peut être rassuré, (et que je m’en porte garant). Je luis dis que je veux bien être chaque matin à la grille pour accueillir Louis et aller le conduire dans la classe d’Isabelle. Le papa de Louis est tout calme.
- Je pense que ça, ça va rassurer ma femme. Vous savez, ses enfants, c’est important ! Le lendemain, je vais à la grille. La maman arrive en portant le cartable de Louis.
- Mon mari m’a parlé. Je suis contente, il est rassuré.
On n’a plus vu le papa et Louis continue à jouer et se bagarrer avec Roberto. J’ai été à la grille deux trois jours puis j’ai vu Louis entrer seul dans la cour avec sa grande sœur. Je ne suis plus allé à la grille.

Envoûtements

Un mois après, je vois la papa de Louis qui vient me voir en me demandant si Louis pouvait ne pas prendre de collation le lendemain. (Les collations sont apportées par un enfant pour tous les autres enfants de la classe, cela change tous les jours et une tournante est affichée.)
- Pourquoi voulez-vous qu’il ne prenne pas la collation demain, quel est le problème ?
- Vous savez, dans mon pays, on croit que la nourriture est envoutée et, demain, c’est Roberto qui apporte la collation. Ma femme a peur. Je préfère lui donner une autre collation ce jour-là !
- Écoutez, vous connaissez la tournante des collations. Si ça ne vous arrange pas, eh bien, prévenez Louis que ce jour-là, il ne mange pas de collation collective.

Tout était calmé, mais rien n’était réglé !

Pas si simple pour les parents de déposer leur autorité à la porte de l’école et de la mettre, en confiance, dans les mains de l’école !