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« C’est la vie qui m’empêche d’être à l’heure »
ou Comment penser le jeune dans ses mondes ?

L’ethnopsychiatrie n’est pas l’outil tous terrains pour approcher n’importe quelle manifestation ou trouble de l’existence chez l’humain. Pourtant, sa théorie fondatrice, celle de l’enveloppe connectée à des mondes qui donnent sens aux productions psychiques, permet de saisir tout à la fois, dans une « métasystémique », l’humain, le contexte, la durée et les valeurs, bref de penser la complexité croissante des constructions de l’autre.
Et il s’agit bien de cela : dans nombre de dysfonctionnements sociétaux, où passages à l’acte et transgressions sont stigmatisés comme vecteurs d’inadaptation, c’est ce manque à penser l’autre qui se manifeste, en dépit des honorables pétitions de principe, cette immense difficulté de réussir une rencontre, c’est-à-dire d’accepter l’irruption de la différence.
Nombre de jeunes, confrontés aux chaos de leurs ressentis, sont amenés à devoir quitter le domicile et donc souvent l’école, soit par pression ou sanction familiale, soit après des dérapages comportementaux agressifs ou sexuels.

En tension

Frank arrive à quinze ans dans un centre d’accueil d’urgence, forcé par sa mère de quitter la maison après une année seulement d’émigration hors de son pays d’Afrique occidentale. Accusé d’attouchements sur sa sœur par une mère elle-même en infraction des valeurs coutumières, il ne comprend rien à la sévérité de l’exclusion, aux enjeux qui s’y construisent ni aux regards moralisateurs des intervenants.
Née en Belgique, il y a seize ans, dans une famille nord-africaine, Amina a fui d’abord l’école qui n’avait pas pu repérer les maltraitances dont elle avait été victime, puis sa famille, dans l’idée que rien ne pourra jamais venir « arranger » ce qu’elle appelle son « trouble d’orientation sexuelle ».
Marie, orpheline en Afrique occidentale, s’est vue abruptement adoptée par une tante qui l’a priée de la rejoindre en Belgique et qui ne comprend pas pourquoi sa fille est diabolique à la maison mais perçue comme angélique partout ailleurs. Sans apports de sens, elle acceptera la sentence familiale qui fait de Marie, à dix ans, une sorcière crainte puis détestée. C’est un peu ce qui est arrivé aussi à Pascale, petite Congolaise qui n’a jamais pu se faire aux regards de sa grande sœur qui l’a emmenée en Europe. Nourrie par la nostalgie de son père, elle lui a mené un combat équivoque jusqu’à se trouver obligée de quitter la maison.
Dylan n’a jamais pu réaliser son rêve de réunir père déchu par la vie et mère négligente. Forcé de vivre en famille d’accueil, sa quête de sens passera d’abord par l’insensé de dérapages inutiles, insultes et petits casses de soirées arrosées dans la petite ville pourtant sympa de sa province.
Attirés par le pouvoir métaphorique du concept du « Moi-Peau » de Didier Anzieu [1], Tobie Nathan et surtout, à sa suite, Françoise Sironi ont pris comme option que l’identité de l’humain se construit, au quotidien, du sens accordé à ses productions psychiques et que ce sens vient progressivement le constituer en le contenant dans une « enveloppe ». L’important dans cette représentation vient principalement de ce que les sens sont produits par des systèmes de valeurs, eux-mêmes constitués en « mondes référentiels ».
L’on aperçoit alors à quel genre de complexification nous sommes amenés à nous référer : non pas un système, mais plusieurs, voire une multitude, et un processus de construction de l’identité, en tension permanente entre sa consolidation et son érosion.
Sironi amènera donc cette vision que c’est la destruction, intentionnelle ou non, des liens entre les mondes référentiels et la personne, qui constituera sa stupéfaction ou sa frayeur du non-sens, actualisées dans autant de passages à l’acte porteurs de confusions.

Le travail d’une équipe

C’est dire que l’équipe d’un centre d’accueil d’urgence se doit de soutenir la réparation psychique d’une enveloppe abimée (« percée », « poreuse ») en faisant quelque chose. Mais ce quelque chose est à mettre dans l’obligation de penser l’autre dans ses mondes à lui. En lui offrant une consistance de substitution, c’est tout un processus de cicatrisation de son enveloppe que le jeune va mettre en œuvre.
Penser le jeune dans ses mondes pour lui permettre de se re-connecter à ses sources de sens, c’est avoir donc une attitude professionnelle non empathique, mais sympathique au sens deleuzien [2] du terme : une exigence de force qui articule des antagonismes de valeurs ou d’évènements dans des agencements, eux-mêmes source de devenir.
Et que cette manière de faire est, en quelque sorte, une proposition de mise à disposition : de permettre au jeune de se confronter ou de s’emparer de ce qui est pensé à son sujet dans un processus d’interaction. Nous ne sommes pas dans le contexte où nous pensons aux jeunes (organiser leur après-midi, surveiller leurs devoirs) mais dans bien dans celui où penser le jeune le place dans une perspective temporelle qui reconnecte ses mondes référentiels entre eux pour organiser son devenir hors de la déchirure.

Penser, si c’est un faire, n’est pas le faire.

Par contre, penser le jeune confère à celui-ci pratiquement l’obligation de se penser : penser le jeune, c’est donc l’obliger... non sans une forme de contrainte, soyons clair. L’écoute de l’autre n’arrangera en rien le problème qui nous occupe si persiste son incapacité à trouver, dans la confrontation de la pensée d’autrui, du sens à son désordre intérieur.
C’est qu’en étant immobilisé par l’effroi – donc ce qui ne porte plus de sens –, la tentation est toujours présente pour ces jeunes de chercher de nouvelles affiliations, facilement rassurantes, qui leur apporteront, pour continuer à supporter l’existence, « l’a-minima » de ce qu’ils cherchent : non pas l’accueil affectif mais les paroles porteuses et transformatrices. Que les choses soient donc claires : en panne de « passeurs » entre leurs mondes, ils acceptent toutes propositions et ne comprendront que plus tard, ou jamais, les pièges de la désaffiliation familiale.
Ainsi Amina a-t-elle d’abord été hébergée par des copines qui l’ont cachée, Marie et Pascale se réfugiaient chez des voisins accusateurs, Dylan avait été placé dans une famille qui lui parlait d’adoption. Toutes ces stratégies avaient été des échecs.
Car, pour chacun d’eux, il aura fallu qu’un médiateur-passeur (attentionné, mais surtout habité par la conviction d’avoir à contraindre et forcer le destin, convaincu de ce qui oblige les uns et les autres) entame, par ses voyages routiers ou téléphoniques, des appels, puis des conversations qui conduiront à des entretiens complètement saturés des tensions immenses des protagonistes, des entretiens que personne ne souhaite vraiment, mais consent seulement, et auxquels il faudra apporter littéralement, des uns et des autres, ce dont quoi ils se pensent les représentants : une histoire, un engagement, des valeurs implicites à ceux-ci...
Ce travail de « psychologue-diplomate », comme l’a appelé Isabelle Stengers, n’est plus du tout du côté de la « demande », ce rempart scolastique des intervenants tout-venant. Il est, face à la rage, ce qui est bien loin encore d’une demande, un éprouvant travail de constitution du sens, de connexion des mondes, d’agencement des valeurs, qui pourra peut-être amener une « nouvelle expression de ce qui oblige ».

Remettre de l’ordre et du sens dans « l’insensé »

La représentation autour du concept de « mondes référentiels » n’est pas pure hypothèse théorique. Entre les valeurs de l’enseignement, celle de l’école, des religions, des appartenances de groupe et d’origine multiple, des genres, des familles voire des branches familiales opposées, du droit coutumier, de l’institution juridique, la question ne sera ni de simplifier ni de sérier, mais bien de faciliter, par les regards multiples et volontairement impudiques, la complexification des systèmes qui interagissent. Il s’agit donc bien de soutenir, dans un lieu comme un centre d’accueil d’urgence – mais cela ne pourrait-il pas être le cas dans n’importe quelle institution à visée transformative ? – le projet d’un travail collectif d’élaboration d’un sens individuel où chaque participant de la communauté institutionnelle trouve sa place dans la co-construction, de la cuisinière au psychologue, de l’éducateur au secrétaire. L’institution, puisqu’elle peut clairement être vécue comme un groupe d’appartenance momentané dans lequel les sens se partagent et s’agencent, devient un modèle de dispositif semblable à celui d’une consultation ethnopsychiatrique.
Frank, Amina, Marie, Dylan, Pascale, tous rêvaient de remettre de l’ordre dans l’insensé de leur vie.
C’est à l’une de nos intervenantes que l’on doit cette métaphore illustratrice dans le titre : jadis en retard de tout, parce qu’arrêtés par la stupeur et figés sur une ligne temporelle, c’est la vie qui les empêchait d’être à l’heure.
À être pensés dans leurs mondes intriqués, ils auront pu les articuler comme les rouages d’une horloge et repartir dans des devenirs agencés.

notes:

[1D. Anzieu, Le penser du Moi-peau au Moi-pensant, Éd. Dunod, 1994.

[2Pour en savoir plus sur le concept de sympathie de G. Deleuze, voir le texte de P. Lurquin sur www.entredeuxmondes.net.