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Des ceintures, à l’école comme au judo, pour se situer et se mettre en projet d’apprendre.

La sacro-sainte égalité : un mythe éducatif qui a la vie dure

Le premier jour de classe déjà, j’annonce les ceintures. Je dis aux élèves que j’ai besoin de savoir ce qu’ils sont capables de faire pour leur donner du travail à leur niveau. Je leur annonce qu’ils vont passer des examens dans toutes les matières. Les contrôles seront très faciles au début et augmenteront en difficulté. Chacun s’arrêtera quand il ne pourra plus continuer et saura donc où il devra commencer à travailler et à apprendre.

Je démarre tout de suite par la ceinture d’écriture. C’est ma préférée, celle qui met la machine en route, qui est facile à comprendre et qui contient déjà les enjeux de « l’esprit ceinture ». Je dis donc à mes élèves : « Vous allez passer un examen d’écriture qui vous donnera à chacun une ceinture, comme au judo. » Ici la ceinture ne sera pas en tissu autour de la taille mais affichée en couleur sur les murs.

Progresser là où on en est

Je donne l’ordre des couleurs : rose, blanc, jaune, orange, vert clair, vert foncé, bleu clair, bleu foncé, beige, gris, marron, noir, ainsi que le niveau auquel chacune correspond. À la fin du CP (équivalent français de la 1ère primaire), on peut être jaune ou orange ou même vert clair. A la fin du CM1 (4ème primaire) on peut être vert foncé, bleu, beige ou même marron. Je précise bien que cela dépend des enfants, que chacun est différent et que c’est normal. L’important est de progresser là où on en est.

J’annonce aussi d’emblée que selon le résultat de l’examen et la couleur obtenue, le matériel d’écriture utilisé ne sera pas le même. Jusqu’à la ceinture jaune, on utilise le crayon à papier obligatoirement, en ceinture orange on peut utiliser le stylo bille, et la ceinture verte donne le droit d’utiliser le stylo plume.

Pour corriger les examens, j’utilise des grilles sous forme de tableau à double entrée : en abscisse les élèves, en ordonnée les items de la ceinture. Chaque exercice réussi de façon parfaite (aucune tolérance pour les points oubliés, la ponctuation...), donne lieu au coloriage de la case. Dès que ma grille collective est prête, j’organise une séance solennelle de remise de ceintures où chacun coloriera ses propres résultats sur une grille individuelle.

À cet instant, tout est déjà noué, du désir émerge dans la classe. Certains enfants, à qui il manque une case pour compléter une couleur par exemple, demandent déjà quand ils pourront repasser l’examen. La différenciation est posée et s’applique déjà en termes de droits et de devoirs. De plus, tout ceci est le résultat de l’examen, critère objectif, ce n’est pas le bon plaisir de la maitresse.

La ceinture d’écriture est particulièrement intéressante car elle permet à certains qui auront de petites ceintures par ailleurs de se voir progresser dans celle-ci. Les difficultés sont facilement repérables par les enfants : des quantités de plus en plus importantes de copie, des exigences qualitatives différentes aussi (capitales d’imprimerie, majuscules cursives, écriture script, temps limité...) qui se terminent en ceinture noire par des réalisations de « chefs-d’œuvre » : réalisation d’une affiche, par exemple.

Les ceintures matières

Petit à petit d’autres ceintures vont être installées : en lecture, numération, orthographe, grammaire, conjugaison, course à pied... Il est toujours intéressant qu’elles soient constituées de façon judicieuse dans les matières « principales » de l’enseignement, en respectant les progressions d’une didactique par exemple. Cependant ce n’est pas là l’atout principal d’une ceinture. Même si la ceinture n’est pas parfaite aux yeux du maitre, ce qui compte c’est ce qu’elle met en jeu dans la classe, à savoir la possibilité pour chacun de l’émergence d’un « je » dans le désir d’apprendre, en relation avec d’autres, dans une institutionnalisation permanente.

Dès que je « sors » une ceinture, les élèves se comparent entre eux. C’est pourquoi il est important d’en avoir plusieurs. Les comparaisons perdent ainsi leur effet nocif et deviennent multi-référencées. Je suis bleu en écriture mais seulement orange en orthographe. Chacun peut être reconnu pour ses compétences et devenir ressource pour les autres.

Une ceinture n’est pas une progression linéaire. Il y a un saut qualitatif entre deux couleurs. Un langage commun se constitue peu à peu dans la classe avec les élèves et avec les collègues. Une ceinture repère des niveaux facilement identifiables par tous.

Les ceintures permettent aussi à tous de travailler sur un même objet. Lors d’une mise au point de textes par exemple, chaque groupe de couleur peut travailler en orthographe à son niveau : les verts cherchent les pluriels, les bleus s’attaquent aux accords sujet/verbe et les beiges aux participes passés. De même lorsqu’on travaille en numération, on peut facilement différencier certaines tâches : avec un stock d’étiquettes chiffres par exemple, les oranges travaillent à classer des nombres à deux chiffres, les verts à trois chiffres, etc.

La vie de classe et la ceinture de comportement

Dans les jours qui suivent la rentrée, je fais aussi allusion à la ceinture de comportement. J’en cite volontiers des items face aux comportements inadéquats de certains élèves. À un élève qui continue un comportement auquel j’ai dit non, je fais remarquer qu’il ne sait pas respecter des interdictions : item de la ceinture blanche en comportement. À un enfant qui donnera son aide, je citerai « J’aide parfois un petit », ceinture verte en comportement.

Le sujet des droits et des devoirs de chacun est souvent abordé par des demandes auxquelles je sursois en début d’année. « Est-ce que je peux aller boire ? » En effet, l’exercice de certains droits est référencé à la ceinture de comportement. Il s’agit par exemple de gérer tout ce qui concerne la circulation en solitaire dans l’école. Certains métiers (responsabilités) ne peuvent être attribués qu’à l’essai, par exemple le messager qui doit circuler hors de la classe. Tout responsable de rangement d’objets collectifs doit déjà avoir une ceinture jaune : « Je range mon matériel ».

Ceci crée un climat de classe très différent de celui d’une classe traditionnelle car cela va à l’encontre d’un mythe éducatif qui a la vie dure : la sacro-sainte égalité. Chacun est unique mais, pour vivre avec les autres, doit réguler son comportement en fonction d’un code de conduite commun fondé sur la coopération.

Pratiquement, les ceintures de comportement sont remises au conseil à peu près au moment des vacances de la Toussaint. C’est moi qui attribue la première ceinture en fonction de ce que j’ai constaté des comportements. Je fais bien attention de ne cocher que des comportements dont je suis certaine. Lorsque j’ai un doute, que je n’ai pas constaté par moi-même, je le signale à l’attention du groupe. Il est fondamental en effet de ne pas se tromper car on ne peut pas redescendre de ceinture.

Certaines attitudes deviennent inacceptables à un certain niveau mais dès la première ceinture, le principe d’exigence s’allie à la reconnaissance et l’exercice de quelques droits : par exemple, un rose est très dépendant du maitre dans ses déplacements, mais il aura la parole le premier au Quoi de neuf. [1] Un jaune en comportement peut s’entrainer à présider le Quoi de neuf, en même temps qu’il doit savoir respecter des interdictions.

Les items : le tout n’égale pas la somme des parties

Chaque couleur est associée à un âge plutôt qu’à un niveau scolaire, parce que les items ne sont pas tirés des programmes scolaires mais de comportements utiles à la vie coopérative. Un enfant de cinq ans peut ne pas réussir à tenir un interdit hors de la présence de l’adulte. C’est normal. De même, il n’est généralement pas autorisé à aller seul à l’école car même s’il est « sage », s’il sait qu’il faut faire attention pour traverser, il peut se laisser entrainer par un ballon ou un copain et traverser la rue sans regarder. Vers sept ans, par contre, il peut bien sûr commettre des infractions, mais il saura alors qu’il le fait.

La ceinture rose correspond aux compétences d’un enfant de cinq ans environ, la couleur blanche est possible aux élèves de six ans, et ainsi de suite. Tout ceci étant bien sûr variable selon les enfants. Mais ce repère d’âge permet aussi d’aider les élèves à relativiser. « Je n’ai que 7 ans, c’est normal que je ne puisse pas encore accéder à la ceinture verte. » Par contre, un élève de dix ans encore rose en comportement parce qu’il ne sait pas respecter des interdictions peut apprendre peu à peu à modifier ses comportements, justement parce que ceux-ci sont soumis à des critères.

Il y a une liste d’items assez peu nombreux. En ceinture rose par exemple, on demandera à l’enfant d’utiliser les WC, de respecter quelquefois les interdictions et de travailler quelquefois. La ceinture rose doit permettre à tous les enfants d’être rose au départ du CP. Les termes sont choisis de façon à montrer un changement. Dans la façon d’aborder le travail, par exemple, l’évolution peut se traduire ainsi : je travaille quelquefois, j’essaie de travailler, je travaille avec aide, travaille seul et en équipe, je travaille seul et en équipe sans incident.

Certains items sont assez faciles à déterminer, d’autres sont plus difficiles à préciser. C’est pourquoi ceci se travaille tous ensemble, à partir de tous les détails de la vie de classe. Chaque problème rencontré au conseil fera avancer le groupe sur ce que représente la ceinture et la compréhension des items. De multiples verbalisations permettent à chacun de prendre conscience des petits actes quotidiens inadéquats pour le bien-être des autres. On ne peut mettre en place des ceintures dans sa classe si on ne tient pas conseil !

Le changement de ceinture : grandir

L’enfant qui grandit acquiert progressivement de nouvelles possibilités d’exercer ses droits. La ceinture permet de pointer, dans une classe où le groupe prime souvent sur l’individu, le progrès particulier de chacun, tout en ne stigmatisant pas les échecs.

Lorsque les ceintures de comportement sont remises, je donne le mode d’emploi pour pouvoir en changer. Je dis qu’il faut s’inscrire au conseil pendant le temps des propositions : « Je me propose pour obtenir telle ceinture. » Toutes les réactions sont alors observées. Certains s’inscrivent immédiatement, mais le jour du conseil ne savent même pas quel(s) item(s) leur manque(nt). D’autres ne s’inscrivent pas et ils ont besoin de l’aide du groupe pour y parvenir. Je me souviens d’Antoine qui prit conscience tout en fin d’année qu’il pouvait largement être jaune en comportement en se comparant avec un autre plus en difficulté que lui qui avait obtenu sa ceinture : « Ben alors, moi aussi je peux être jaune ! »

Lorsqu’un enfant a posé au conseil sa demande précise (Je voudrais obtenir la case « je respecte les interdictions et je tiens compte des avis »), sont invités à prendre la parole pour donner leur avis les enfants par groupe de couleur égale ou supérieure. En effet, pour pouvoir juger d’une compétence chez l’autre, il vaut mieux l’avoir soi-même. Je reformule toujours le problème en terme de groupe : « Est-ce que le comportement de X est comparable dans la vie de la classe à celui des jaunes ? » Lorsque chacun s’est exprimé, je donne le mien qui peut être conforme au groupe ou non, puis je confirme ou non l’acquis de la case ou de la ceinture. En général, je fais confiance au groupe. Si je pense cependant qu’un enfant mérite la ceinture mais que beaucoup y sont opposés, je sursois en disant à tous que chacun est invité à observer le comportement de l’élève. La ceinture est toujours donnée à l’essai pour une semaine.

Les problèmes

Il arrive parfois qu’un enfant ne puisse plus assumer sa couleur pour des raisons variées. Il m’est arrivé qu’une petite fille, Carine, soit beaucoup critiquée au conseil parce qu’elle n’avait plus la patience de faire correctement ses métiers, d’aider les autres... J’ai proposé à Carine la « punaise dorée » (une punaise de cette couleur recouvrait sa ceinture de comportement). Son statut de grande en comportement a été momentanément suspendu : elle n’avait plus de métiers, de responsabilités, elle est sortie de son équipe pour s’installer à une table seule. Au bout de trois semaines, Carine redemandait sa ceinture au conseil.

Il y a aussi l’enfant qui explose tout à coup, qui met les autres ainsi que lui-même en danger, qui ne respecte plus rien. Son statut devient alors celui de « punaise rouge », totalement dépendant du maitre, comme un tout petit, ses déplacements ne se font qu’avec l’adulte. Cet élève ne dépend plus des règles de la classe et du conseil. Quiconque va vers lui le fait à ses risques et périls. Pour sortir de ce statut, il lui faut convaincre un camarade de l’inscrire au conseil pour en parler. Ces « solutions » sont extrêmes et je ne les ai pas expérimentées très souvent.

Il arrive également que des élèves ne demandent pas à changer de ceinture, n’en ont pas le désir ou ne le montrent pas. À certains, il manque juste un item : « J’ai un métier ». Ils ne prennent pas de responsabilités. C’est plutôt révélateur et cela m’aide à porter attention à ces enfants qui ne se feraient guère remarquer autrement. L’intérêt de la classe coopérative est qu’y coexistent de multiples objets de transfert [2] et que si les ceintures ne donnent pas envie de grandir à certains, peut-être que d’autres techniques ou institutions les y aideront : la correspondance, la monnaie intérieure, le journal scolaire, l’imprimerie...

Merci à tous ceux qui ont permis qu’existent les ceintures dans ma classe : d’abord Fernand Oury puis tous ceux qui les ont fait vivre et qui les ont échangées lors des rencontres PI, le groupe des Marleines, Mireille Gonon, Joëlle Mbow.

notes:

[1Voir l’article Les droits de l’enfant au quotidien dans la classe coopérative institutionnalisée, de Bruno Robbes et Édith Héveline p. 106, in Ressources 95 n° 2, janvier-juin 1992, CDDP du Val d’Oise.

[2Voir le livre de Catherine Pochet, L’année dernière j’étais mort, signé Miloud, éditions Matrice.