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Travaille, travaille et tu réussiras ! L’effort fait les forts ! Le marché du travail a besoin qu’on y croie !

Le travail n’est pas une valeur, c’est une contrainte pour tous ceux qui n’ont ni rente ni capital à investir. On peut après essayer d’en faire quelque chose dont on est fier, mais le travail en soi n’est pas une valeur. Le travailleur ne cherche pas du travail pour montrer qu’il aime le travail, mais pour gagner sa vie.
L’absence de travail fait peser la menace de la misère, de la réprobation sociale et de l’exclusion.
L’enjeu du travail est donc d’avoir accès légitimement à des droits de préemption sur les richesses produites, proportionnels au salaire que ce travail procure. Avoir un travail, c’est aussi bénéficier d’une reconnaissance sociale, le plus souvent proportionnelle au salaire que ce travail procure.
Bénéficier des droits de préemption sur les richesses produites et de la reconnaissance sociale, c’est être inscrit, inclus dans le flux des échanges de biens et de services qui donnent accès aux relations sociales.

Le truc qui fait crac boum hue

Le « truc » du marché du travail, c’est de réussir à faire croire que le travail est une valeur à rechercher pour elle-même. Comme si chacun était libre d’en décider, de choisir.
C’est un « truc » parce que la liberté ainsi postulée nous ramène à une responsabilité individuelle. D’un côté des emplois, de l’autre des individus qui font des choix pour les obtenir, « Plus nous pensons être libres, plus nous donnons du pouvoir à nos maitres ! »certains bons d’autres moins, certains réussissent, d’autres non. D’où le chômage : des individus qui ne cherchent pas assez ou pas bien, des individus qui n’ont pas fait les bons choix de formation, des individus qui ne reconnaissent pas dans le travail une des valeurs fondamentales de l’humanité.
C’est un « truc » aussi parce que, si le travail est une valeur, celui qui y donne accès est un bienfaiteur et tout le mérite lui en revient.
C’est un « truc » enfin parce que ça permet de ne pas parler de rapports de force.
Pour celui qui donne accès au travail, offre un emploi, bref achète le travail d’un individu, plus il a le choix, plus il a de pouvoir : le pouvoir d’engager ou pas, de fixer les exigences à l’entrée, de décider des conditions de travail et de la rémunération. Plus chacun est persuadé que ce sont les stratégies des individus qui donnent accès au travail, plus chacun est persuadé que le travail est une valeur en soi, plus celui qui achète le travail a de choix, donc de pouvoir...

L’école fonctionne sur le même truc

La réussite scolaire n’est pas une valeur, c’est une contrainte pour tous ceux qui n’ont ni rente ni capital à investir. On peut après essayer d’en faire quelque chose dont on est fier, mais la réussite scolaire en soi n’est pas une valeur. L’élève ne cherche pas la réussite scolaire pour montrer qu’il aime la réussite scolaire, mais pour avoir accès aux niveaux suivants.
L’absence de réussite scolaire fait peser la menace de la relégation, de la réprobation sociale et de l’exclusion.
L’enjeu de la réussite scolaire est donc d’avoir accès légitimement à des droits de préemption sur les niveaux suivants, proportionnels aux points que cette réussite scolaire procure. Réussir à l’école c’est aussi bénéficier d’une reconnaissance sociale, le plus souvent proportionnelle aux points que cette réussite scolaire procure. Bénéficier des droits de préemption sur les niveaux suivants et de la reconnaissance sociale, c’est être inscrit, inclus dans le flux des échanges de récompenses et de fierté qui donnent accès aux relations sociales.
Le « truc » de l’École, c’est de réussir à faire croire que la réussite scolaire est une valeur à rechercher pour elle-même. Comme si chacun était libre d’en décider, de choisir.
C’est un « truc » parce que la liberté ainsi postulée nous ramène à une responsabilité individuelle. D’un côté des attestations et des diplômes, de l’autre des individus qui font des choix pour les obtenir, certains bons d’autres moins, certains réussissent d’autres non. D’où l’échec scolaire : des individus qui n’étudient pas assez ou pas bien, des individus qui n’ont pas fait les bons choix d’option ou de filière, des individus qui ne reconnaissent pas dans la réussite scolaire une des valeurs fondamentales de l’humanité.
C’est un « truc » aussi parce que, si la réussite scolaire est une valeur, l’École qui y donne accès est un bienfaiteur et tout le mérite lui en revient.
C’est un « truc » enfin parce que ça permet de ne pas parler du grand tabou : l’École sélectionne sur base de l’origine sociale… Mais plus chacun des élèves est persuadé que ce sont les stratégies des individus qui donnent accès à la réussite scolaire, plus chacun d’entre eux sera prêt à accepter que le travail est une valeur en soi, et plus ceux qui achètent le travail auront de choix, donc de pouvoir.

Turlututruc !

Plus nous pensons être libres, plus nous donnons du pouvoir à nos maitres !
Et pour pousser chacun à croire en cette valeur, il faut créer la rareté de l’emploi, le surplus de travailleurs, le chômage. Ce n’est pas si compliqué : croissance de la productivité, mécanisation, robotisation, rationalisation, compétitivité, délocalisation, ces mots recouvrent des réalités concrètes que l’École a d’ailleurs intégrées en son sein, notamment dans son organisation en filières, en formulant les programmes en termes de compétences, en « modularisant » la formation qualifiante... Et c’est bien pensé puisque ça augmente encore le choix (le pouvoir) de ceux qui achètent le travail en augmentant la ferveur des individus qui cherchent à vendre leur travail en croyant qu’ils sont à la recherche d’une valeur en soi.
Ce que l’école réussit, c’est de faire accepter ce rapport au travail.
Le travail n’est pas une valeur, mais une contrainte. Il faut chercher à s’en émanciper et ce n’est possible que collectivement. On pourra alors en dire autant de la réussite scolaire.