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Choisir une table, un(e) voisin(e) dans la classe (ou ne pas le faire), c’est une façon de prendre une place, de s’inscrire dans l’histoire du groupe. Ensemble, on peut chercher une façon de négocier ces choix.

Cette année, près de la moitié des élèves de ma classe multi âges (de la 3e à la 6e primaire) sont nouveaux dans l’école. La plupart se sont installés le 1er septembre au hasard, à côté d’un autre enfant de même sexe et approximativement de même âge. Je n’ai donné aucune indication sur la manière dont se passent d’éventuels changements de place.
Serge, un élève de 6e année, vient me trouver dans la cour avant la sonnerie de ce vendredi matin :
- Monsieur, je peux changer de place ? J’aimerais être à côté de Jimmy...
- Et bien oui, pourquoi pas ? Tu sais, ce n’est pas moi qui fixe vos places dans la classe. L’organisation des places, cela concerne tout le monde. Je te propose d’en parler au conseil mardi prochain.
- Mardi ? Mais c’est trop long... On ne peut pas le faire plus vite ?
- Non, c’est le conseil, le moment des décisions. Par contre, tu peux t’arranger avec Jimmy et ses voisins et demander au tour de parole si, pour aujourd’hui, tu peux faire l’échange de places. Et si tu veux que cela devienne définitif, tu le demanderas au conseil mardi.
- Ah oui, je vais faire ça...

Ensemble

D’une part, un temps et un lieu pour décider, et d’autre part une porte ouverte pour les urgences, la souplesse, le provisoire... Pour ces enfants qui, pour la plupart, viennent de classes dans lesquelles l’organisation de l’espace, du temps, du travail passaient exclusivement, voire même, étaient imposées unilatéralement, par l’enseignant ; s’inscrire dans un autre mode de fonctionnement demande quelques semaines d’adaptation. Des semaines passionnantes, au cours desquelles des désirs vont émerger, se frayer un chemin. Chacun va tenter de comprendre un fonctionnement, une logique, que nous allons essayer ensemble de rendre cohérents.
Serge, qui a bien été chez les élèves concernés et a trouvé un arrangement avec eux, s’inscrit donc pour le tour de parole ce matin, et exprime sa demande. Silence un peu surpris. Puis, Weronika demande :
- Monsieur, et moi aussi, je peux changer de place ?
- Bien entendu.
Je lui répète ce que j’ai dit à Serge lorsqu’il était venu me trouver. Une porte s’est ouverte, et plusieurs élèves semblent soulagés. Le lundi d’ailleurs, cinq demandes de changement de place seront faites, et il devient difficile de suivre, car la plupart des élèves se trouvent concernés d’une façon ou d’une autre. Sans compter que ces déménagements prennent du temps. Sur l’affiche ad hoc [1], j’inscris à l’ordre du jour du conseil du lendemain un point « Changements de place ».
Au conseil, le président me donne la parole : Voilà, dis-je, les changements de place le matin me posent problème, car cela prend du temps sur le travail, et plusieurs élèves n’ont pas eu le temps de terminer ce qui était prévu. Je propose que les déménagements de place « pour un jour » se fassent pendant la récréation du matin. La proposition est acceptée.
La discussion continue alors, et toutes les demandes de changement se disent, des arrangements et négociations se mettent en place (Oui, mais moi j’ai envie de rester à côté d’elle). Malgré que ce soit un peu laborieux, finalement, chaque demande ou réaction peut être entendue et prise en compte, parfois en acceptant un délai : Je reste jusque jeudi à côté de lui, puis ce sera ton tour, d’accord ?

Seul

Quelques jours plus tard, en récréation, une dispute avec échange de coups survient entre Mehdi et Jérémi. Depuis le début de l’année, ils sont comme chiens et chats, à surveiller les faits et gestes de l’autre, et éventuellement s’en plaindre. Dès le lendemain, Jérémi demande à pouvoir déplacer sa table et s’installer tout à fait à l’écart des autres, et même dos à tout le monde, dans un coin de la classe, face au mur. Cela ne pose problème à personne dans la classe, et il s’installe pour un jour, puis deux, puis officialise sa nouvelle place au conseil. Est-ce sa façon de dire les traces de cette bagarre ? Jérémi est d’habitude assez rieur, et puis là, il choisit de nous tourner le dos. Ou alors est-ce un besoin de se trouver seul dans un lieu ou la promiscuité est permanente ? Ce que je vois surtout, c’est qu’il a pu se construire une réponse, devant tout le monde. Au fil des jours, il s’aménage son petit coin, profitant d’un privilège dont les autres ne disposent pas : un bout de mur face à lui, sur lequel il affiche deux dessins, après les avoir montrés au tour de parole, et demandé s’il pouvait les afficher, ce qui n’a soulevé aucune objection... Si ce n’est que la mise en œuvre d’un espace personnel au sein de la classe commence à devenir un enjeu bien attirant. Plusieurs élèves, surtout parmi les plus âgés, accrochent comme ils peuvent un dessin à leur table. Les places commencent à être habitées, ils « s’installent » chez « eux ». Le fait de pouvoir se définir une place semble aussi ouvrir la possibilité de se construire un espace propre. Parallèlement, les demandes de changement deviennent rares ; un nouvel équilibre s’est installé.
Deux semaines passent, et Mehdi demande à pouvoir s’installer juste à côté de Jérémi, tout comme lui. Jérémi accepte immédiatement. Après deux jours, ils quitteront le « coin de Jérémi » pour reprendre leur place avec les autres...
Ainsi, au fil de l’histoire de chacun, cadre et espace de liberté offrent une visibilité aux émotions, aux trajectoires personnelles. Permettre de quitter la classe symboliquement, c’est permettre aussi de pouvoir la réintégrer, de choisir d’y prendre une autre place.