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Cette classe-là de 2e professionnelle était une classe coopérative au plein sens du terme.

Avec productions costaudes durant les douze heures de cours pratiques, vente par correspondance, bénéfices, gestion par toutes les petites institutions mises en places et tenues ensemble par le Conseil.
La production d’objets artisanaux se faisait donc sur commande. Les clients choisissaient et commandaient, sur le mode 3 Suisses, à partir d’un catalogue composé au cours de français.
Pas vraiment de concepts à visiter, pas d’opérations mentales un peu complexes, pas consciemment en tout cas. De l’écriture descriptive, de la recherche de mots pour préciser dimensions, couleurs et autres et pour donner l’envie d’acheter.
Certains moments d’or ont pourtant déclenché de nouvelles modalités de s’approprier la langue

Phrase qui flashe

Au-delà de leurs articles à vendre, les élèves souhaitaient se faire connaitre, elles.
Se dire n’allant pas de soi, éviter le trop plat non plus, j’avais apporté une série de beaux albums avec dessins, textes, photos question d’ouvrir des portes.
L’un d’eux, « Chants tatoués » [1] a particulièrement fasciné les élèves. Elles retournaient sans cesse à ses dessins pour la couverture de leur catalogue, mais aussi à des textes qui les accompagnaient. Une phrase est venue là tout à coup, faisant l’unanimité :
« AU CARREFOUR DES VILLES DE PIERRE LA VOIX NOMADE MÉTAMORPHOSE LA FIXITÉ DU NÉANT »
Je reste assez stupéfaite.
- Pourquoi cette phrase-là ?
- Parce qu’elle fait bien. Ils vont voir qu’on n’est pas des débiles
- Parce que cette phrase parle de nous.
- Ah bon ! Expliquez-moi, je ne comprends pas.
- Nous aussi on est en ville.
- Si la phrase parle de vous, vous y voyez sans doute d’autres choses encore
- C’est difficile à expliquer, mais moi, je le dis : c’est nous. Nomades, c’est comme ceux du désert. Avec des dessins bleus dans la peau, comme ma grand-mère.
- Mais alors, on n’irait pas voir de plus près, avec tout un travail, comment la phrase parle de vous.
Devant le oui enthousiaste et la demande de déjà écrire la phrase en grand sur une feuille, je dis que j’ai envie de préparer quelque chose pour la semaine prochaine.
- Et alors, on saura bien expliquer ? demande Horia.
- J’en suis sure.
La recherche a débuté par des activités en trois sous-groupes auxquels j’ai volontairement donné des titres en mots concrets avec orientation en mots abstraits propres à la terminologie utilisée pour nommer des fonctionnements de langue et des procédés de langage.

Briques pour champ lexical

Ce premier groupe s’occupe du vocabulaire utilisé. J’ai donné une série de phrases contenant certains mots de la phrase. Le groupe doit trouver leur sens par le contexte et ensuite, écrire sur affiche, la phrase traduite en ses synonymes. Ainsi se précisent les mots « métamorphose, nomade, fixe, carrefour ».
Et la phrase devient « Là où des rues se coupent en ville, les voix de ceux qui bougent changent ce qui ne bouge pas. »
Ce même groupe doit comparer les groupes italiques des phrases suivantes « aux grands carrefours de la ville sont posées des vasques de fleurs » et « au carrefour des villes, différents groupes de personnes se côtoient, vivent proches ou éloignés », d’abord en commentant les différences dans la graphie, ensuite en montrant les différences de sens par deux dessins.
Ce groupe a encore cherché, sur base cette fois, d’explications lues dans le dictionnaire, cinq autres mots pour évoquer le mot « néant ».

Construction pour syntaxe

Le deuxième groupe a reçu les consignes suivantes :
- Coupez la phrase en ses différentes parties ( une ou plusieurs propositions avec explication du (des) découpage (s)
- Enlevez les mots qui peuvent l’être sans transformer le sens général de la phrase
- À la place des mots enlevés, écrivez d’autres mots de façon à changer le sens de la phrase, mais pas la construction de ses différentes parties.
Ce travail a donné lieu, et dans le sous-groupe et lors de la mise en commun, à des découvertes quant aux mots qui « font groupe » et à ceux qui relient, quant à l’utilité des mots aussi.
Toujours sceptique à propos de l’utilisation si précoce (dans le fondamental) de ces terminologies d’analyse dont la mémorisation prend le pas sur ce que les parties de phrases recouvrent, j’ai pu observer ici comment les élèves ont retrouvé, sans nécessairement en connaitre la nomination, ce qu’on entend par « fonctions ». Et comment toute la classe s’est mise à discuter ferme autour des mots dits inutiles, autour de « qualifier, préciser, déterminer, compléter ».
À la fin de l’exposé de ce groupe, j’ai demandé à toutes d’écrire une phrase de même construction et de sens proche, en changeant les mots, puis une phrase de sens différent et de construction semblable, puis une phrase de même sens et de construction différente.
Ce travail-là fut assez ardu, mais déboucha sur des étonnements neufs quant à ce qu’on pouvait faire avec les phrases.
Une de ces phrases d’élèves dit ceci « Entre les villes de béton, de plastic, de briques, les corps qui voyagent fabriquent ce qui n’existe pas. »

Familles pour dérivations

Ce troisième groupe a travaillé sur le mot « fixité », d’abord en se renseignant auprès du groupe « briques » à propos du mot « fixe ».
Ensuite, en observant des cartons regroupés en deux tas de deux couleurs différentes : « clair, obscur, fixe, fier » etc. et « la fierté, la fixité, l’obscurité, la clarté ». Il s’agissait de découvrir une constante et des variations. _ Ensuite le groupe a dû chercher, en s’inspirant du modèle, les dérivés-noms, d’autres mots comme sûr, pur, dur, bon, solide, lumineux. Et enfin, écrire une conclusion tirée quant à la fabrication de mots.
Ce groupe-là a suscité un vrai jeu dans la classe pour voir si avec « con, puant, bête, intelligent, frotte-balle », « ça marchait aussi » et pour voir si autre chose était possible que l’ajout d’un suffixe [2]

Ça parle de nous

Au terme des mises en commun et des discussions vives qu’elles ont suscitées, j’ai demandé de travailler par 3 venant des trois groupes, avec les consignes suivantes :
- Prenez un découpage proposé par le groupe « construction ». Pour chaque groupe, faites une liste de tout ce qu’il évoque maintenant pour vous.
- Sur base de toutes les découvertes faites, écrivez un texte qui soit une traduction ou une illustration de la phrase initiale avec des mots qui parlent de vous et de vos familles, à d’autres.

Un exemple de ces textes

« Nos parents sont partis de Tanger, El Hoceima, Oujda, Caltanisetta pour Munich ou la France puis Bruxelles. Ils sont passés d’un pays dans un autre pays, d’un village dans une ville, de la montagne dans une rue, du soleil dans la pluie. Ils ont croisé plein d’autres gens, des gens gentils et des gens qui les regardaient drôlement. Avec ces voyages et leur arrivée ici, ils ont changé des choses dans les rues et dans les maisons de Bruxelles. Ils ont fabriqué des choses qui n’existaient pas : mon père a fabriqué des tunnels de métro. Ma mère a arrangé le salon avec des coussins et une grande table ronde, basse. Et nous aussi on est arrivées. On a changé des choses chez vous : maintenant vous entendez des musiques du Maroc et pas avant. Maintenant vous voyez comment sont chez nous les mariages et les danses et pas avant. Maintenant vous mangez du couscous, des tajines et des gâteaux marocains. Et nous, on a changé des choses aussi : on a reçu des crêpes des voisins et on a fabriqué des buches de Noël à l’école et ma mère a acheté des jouets à mon petit frère pour la Saint-Nicolas. Voilà, c’est les voyageurs, c’est les oiseaux venus de loin qui ont métamorphosé Bruxelles et Bruxelles qui a métamorphosé les voyageurs. »
Horia, Zohra, Elena

notes:

[1Poèmes et images de Ahmed Ben Dhiab, Éditions Hiwar, Rotterdam, 1987

[2Mot que j’ai donné suite au constat de on ajoute « té », qui nous a aussi menées vers « racines », « préfixe », « étymologie », avec application au mot « métamorphose » et un grand intérêt des élèves pour l’origine et l’histoire des mots, que nous avons poursuivies dans la suite.