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Nous voici déjà presque à la fin de cette année scolaire, ma première année dans le groupe pi, EpiRaph [1]. Voici le récit d’une expérience qu’elle a suscitée dans ma classe de 3P.

Nous sommes fin janvier, un jeudi, il est quinze heures. Depuis quelques semaines avec ma classe de troisième professionnelle, c’est un peu la pagaille dans mon cours. Certes, mes élèves ne collaborent pas beaucoup, mais je pense qu’à leur place, je chahuterais aussi.
En effet, donnant cette matière pour la première fois, je prépare depuis septembre mes leçons au jour le jour. Pris dans un rythme peu propice à une production de qualité, mes heures de cours me semblent monotones et peu passionnantes.
Ce jeudi-là, je termine mon cours vaille que vaille. Toutefois, bien décidé à ne pas laisser filer le reste de l’année sur la voie que nous avons empruntée, je me décide à agir le mardi qui suit.

Enterrer la hache de guerre

Le mardi matin, je demande à mes élèves de débarrasser leurs bancs, je ne veux rien y voir. Passé l’étonnement, je prends quelques minutes pour expliquer ma démarche. Je leur dis que je trouve dommage qu’eux comme moi perdions notre temps à l’école, que nous pourrions utiliser le temps que nous passons à nous opposer à réaliser quelque chose qui nous plairait et qui serait utile à tous. L’ensemble de la classe semble me suivre sur ce constat, je leur demande donc de me proposer une activité qu’ils aiment et qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de réaliser à l’école.
Après un petit temps de réflexion, plusieurs propositions émergent. Globalement, ce qui leur manque, c’est de pouvoir sortir de l’école. Nous nous mettons donc d’accord sur notre volonté d’organiser une sortie. Je leur explique que, désormais, notre heure du jeudi, la plus difficile pour eux, sera destinée à la préparation d’une sortie scolaire.

Une course d’étapes  !

Organiser une sortie, c’est bien beau, mais encore faut-il savoir où aller. Avec comme consigne de trouver une destination en lien avec le cours, je les enjoins à proposer un lieu de sortie pour la semaine qui suit.
Lors de notre premier Conseil de projet, nous sommes confrontés à un premier obstacle. Le travail à domicile est un véritable repoussoir pour une grande partie des élèves de la classe. Très peu ont pris le temps de réfléchir à un lieu de sortie.
Toutefois ce petit revers nous permettra de faire deux premiers pas. Tout d’abord, nous nous sommes dotés d’une première règle de fonctionnement : le projet pourra être arrêté si l’ensemble de la classe n’a pas réalisé son travail à domicile. Ensuite, Manon qui, elle, avait pris le temps de réfléchir au projet a eu une idée qui a retenu l’attention de toute la classe : visiter les ruines du fort de la Chartreuse.
Bien qu’il semble assez peu conventionnel, ce projet colle parfaitement à une thématique du cours, car un projet immobilier menace actuellement ces ruines. La décision passe à l’unanimité : nous irons visiter le fort et rencontrer les riverains qui le défendent pour en apprendre plus sur le site, avec eux.
Il nous faut maintenant décider du programme de la journée. Il a donc été nécessaire de mettre en contexte le parc de la Chartreuse et d’identifier les lieux que nous pourrions potentiellement visiter. Ensuite, nous avons créé trois groupes dont la mission était de proposer un programme d’activité sur la base de la localisation. À l’issue de l’heure de cours, plusieurs scénarios se sont profilés. Le premier, consistait à traverser un grand centre commercial liégeois pour une matinée shopping et fastfood. Le second avait pour but la rencontre d’une association d’aide aux sdf, suivie de la visite du fort de la Chartreuse. Le troisième consistait à visiter le parc de la Boverie et ensuite de nous diriger vers le fort de la Chartreuse.
Si l’un de ces trois plans relevait des faiblesses évidentes, les deux autres me semblaient chacun suffisamment solides pour être exploités. Ici, une phase d’argumentation et le rappel des objectifs ont été déterminants pour trancher sans frustrer les auteurs des différents projets. Faire appel à ces deux éléments me semblait capital pour ne pas gripper la dynamique positive qui semblait tout doucement se mettre en place dans la classe.
Nous avons donc pris le temps d’analyser chaque projet et de le confronter aux objectifs que j’avais fixés ainsi qu’aux contraintes horaires et logistiques de la journée. De ce fait, le travail de chacun était respecté et nous avions une base objective d’analyse sur laquelle nous appuyer pour choisir le meilleur projet. Comme on peut se l’imaginer, le premier planning de journée a dans un premier temps remporté un franc succès, mais notre sortie devait avoir un rapport avec le cours de formation historique et géographique (fhg) et comme aucun lien avec aucune matière n’a été trouvé, nous avons écarté ce projet. Pour le second, s’il était possible de le relier au cours de fhg ainsi qu’au cours d’options de la classe, ce sont des contraintes de temps qui nous ont amenés à l’écarter. Après quelques recherches, nous n’avons pas trouvé d’association suffisamment proche du parc de la Chartreuse pour réaliser les deux activités en une journée. Malgré de légères déceptions dans le chef de certains élèves, nous avons finalement décidé de nous baser sur le troisième scénario pour définir le programme de la journée.
À ce moment, de premiers changements se sont fait sentir dans la classe. Gaëlle, à l’ordinaire assez peu intéressée par le cours, propose d’organiser un concours photo dans les rues de Liège. Lise, très réservée et plutôt mal intégrée au groupe-classe, propose l’organisation d’une course d’orientation. Ces deux idées seront suivies d’un vote quasi unanime de la classe. En un tour de main, notre programme était bouclé.
La dernière étape préparatoire a consisté à rédiger une lettre d’information pour la direction. Toujours en utilisant la formule du sous-groupe, les élèves s’étaient réparti les différentes activités de la journée et devaient en dresser une présentation succincte. Si sur le papier cette l’idée semblait simple, il m’a pourtant été difficile de restructurer l’ensemble des productions des groupes en un seul document, sans procéder à de grosses modifications de certaines parties. Pressé par le temps, j’ai pris le parti d’être un peu plus directif sur cette tâche. Malgré tout, j’ai tenté de ne pas trop m’éloigner des écrits réalisés en classe. De plus, j’ai laissé la responsabilité de la présentation du projet à la direction aux élèves.
C’est donc un peu stressées, mais souriantes qu’Anne et Manon ont présenté notre projet. Dans la classe, la tension est à son comble. Habitués aux visites de la direction pour des motifs disciplinaires, les élèves sont dans leurs petits souliers. Après une écoute attentive et bienveillante de notre proposition, le directeur donne son aval  ; la classe respire, le premier objectif est atteint.

Notre visite à Liège

Après un gros mois de préparation, c’est le grand jour  ! Au matin du départ, l’excitation est palpable, tous les élèves présents se réjouissent de partir et nous avalons la distance qui nous sépare de la gare en un temps record.
Arrivés à Liège, nous traversons le quartier des Guillemins. Certains élèves connaissant un peu les lieux s’improvisent guides et commentent les évolutions récentes du quartier. Une fois arrivé au parc de la Boverie, le jeu d’orientation que nous avions programmé se déroule dans une ambiance bon-enfant. Certains découvrent l’utilisation d’une carte sur le terrain, d’autres, plus expérimentés, en profitent pour explorer le parc dans les moindres recoins.
La matinée terminée, nous entamons notre safari photo dans les rues de Liège. Les élèves ont pour consigne de photographier les endroits qu’ils trouvent agréables ou non, et de noter les raisons qui les ont poussés à photographier ces lieux. Notre trajet nous permet d’appréhender le contexte urbain dans lequel le parc de la Chartreuse est compris, afin de saisir les enjeux qui traversent le projet immobilier qui devrait prendre place sur ce terrain.
Une fois arrivés au fort de la Chartreuse, nous rencontrons Remy, un membre d’un collectif de riverains opposé au projet immobilier. Sur le terrain que nous visitons, il sera notre guide. Avec lui, nous découvrons le parc et le fort de la Chartreuse. Au fil des discussions, les élèves découvrent l’importance que revêt le site pour ses riverains. Nous prenons le temps de nous arrêter et de poser les quelques questions que nous avions préparées en classe. Notre guide y répond bien volontiers, nous nous servirions plus tard de la vidéo tournée à ce moment-là pour nous interroger sur la problématique de l’étalement urbain.
Enfin, nous arrivons au fort, le but ultime de visite. Si de nombreuses parties sont trop dangereuses pour être visitées, notre guide nous emmène dans les mieux entretenues d’entre elles. Là, ce qui n’était qu’une simple idée il y a encore un mois devient tangible, et l’enthousiasme des élèves fait plaisir à voir.

Stop ou encore ?

L’aboutissement de notre projet a été une franche réussite, les tensions apaisées et les élèves remobilisés. Nos séances de cours se passent, à présent, dans une ambiance bien plus studieuse et détendue.
Bien sûr, il ne s’agit pas d’une recette miracle et les élèves ne se sont pas tous impliqués de manière équivalente. Je regrette surtout qu’au dernier moment trois d’entre eux ne se soient pas venus, non pas par fainéantise, je pense plutôt que le projet était trop éloigné de leurs attentes.
Cependant, l’effet positif de cette réalisation commune sur la dynamique de la classe m’encourage à poursuivre ce type de projet. Avec d’autres enseignants donnant d’autres matières et avec d’autres élèves pour ouvrir les classes à d’autres horizons  ? 

notes:

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