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Leila Cherradi, on vient d’achever le début de la Commémoration des 40 ans de l’immigration marocaine en Belgique. Qu’a-t-elle apporté à la communauté marocaine ?
On peut se poser des questions préalables : quel est l’impact de l’histoire de l’immigration sur les descendants de l’immigration marocaine ? Qui y réfléchit et comment ? Quel est le matériel utilisé ? Etc. Personnellement, je trouve que ce qui a manqué lors de la commémoration, c’est un dialogue, l’échange des différences, divergences et convergences entre intellectuels/ouvriers, immigrés/descendants d’immigrés, hommes/femmes...
Les échos que j’ai eus au sujet de la commémoration semblent indiquer que beaucoup d’immigrés ne se sentaient pas concernés : on n’a pas été les voir, on ne les a pas interpellés. Quelle possibilité leur a-t-on donnée de s’approprier leur histoire et de participer eux-mêmes à sa présentation ? Les espaces où la commémoration s’est faite ne sont pas les espaces où la plupart des immigrés et descendants d’immigrés vont. La manière de diffuser l’information, via Internet ou des brochures, n’est pas non plus la leur.
Mais au-delà de savoir pour quelles raisons, pour qui et comment cette commémoration a été organisée, il serait intéressant d’utiliser le constat de ce qui s’est passé pour la suite : tendre à être plus clair sur ce que l’on fait, le pourquoi et le pour qui. Ce qui est intéressant aussi c’est de renvoyer aux immigrés et à leurs descendants la question de leur volonté d’agir. Ils ont toujours été agis. Aujourd’hui il y a une possibilité qu’ils agissent.

À quoi peut servir une histoire de l’immigration ? Comment concilier trajectoires personnelles et histoire de l’immigration ? L’école peut-elle y jouer un rôle ?
D’abord, il faut distinguer deux populations différentes : les immigrés marocains et les descendants d’immigrés marocains. On a souvent tendance à confondre les deux et le dialogue entre ces deux groupes n’est pas évident. Les descendants ont généralement reçu leur histoire de manière brutale et maladroite, car souvent de manière indirecte et silencieuse. Ils ont également été surinvestis par leurs parents en termes d’avenir et de réussite sociale. Les parents immigrés ont mis la barre très haut, d’autant plus que la société belge leur a permis d’y croire : « il suffit de réussir à l’école pour quitter le statut d’ouvrier ». Pour un descendant, c’est une vision extrême qu’il a : soit il est complètement brillant, soit c’est l’échec. Pour ceux qui ne réussissent pas, il y a souvent un sentiment de honte, des auto-reproches.
Ensuite, il faut bien se dire qu’en Belgique, l’immigration a toujours été pensée administrativement, que les immigrés n’ont pas été d’emblée considérés comme des êtres humains mais comme de la main-d’œuvre. Et dès lors, dans la construction de l’histoire de l’immigration, c’est le fonctionnement même de la Belgique et de ses institutions qui doit être prioritairement abordé.
Maintenant, quel peut être l’objectif d’une histoire de l’immigration ? Que les gens fassent la paix avec eux-mêmes, préalable pour faire la paix avec les autres. Si le but politique d’une telle opération c’est la paix sociale, alors l’école, par qui passe cette politique, est forcée d’être cohérente. En général, on parle d’histoire de l’immigration à l’école parce qu’il y a problème et qu’il faut donc trouver une solution. Mais le problème est déjà dans l’école ! L’élève comme ses parents est confronté à un double langage : d’un côté on leur parle d’une société belge démocratique qui permet l’ascension sociale et donne une place à chacun, de l’autre, ils voient une école et un quartier sinistrés.
Par ailleurs, s’il s’agit de faire un projet pédagogique sur une matière vivante - les immigrés et leurs descendants sont parmi nous (!)-, le préalable est de s’intéresser avec tact aux personnes concernées, de voir jusqu’où elles veulent aller. Faire des choses non pas dans la quantité mais dans la complexité. Si, dans une classe, on a en face de soi 6 enfants basanés, qu’on suppose marocains et qu’on s’adresse à eux en parlant de l’histoire de l’immigration, on réduit l’être humain. Il n’y a plus 6 personnes mais 6 descendants de l’immigration qui ne font plus qu’un. Ils ont le droit à la particularité. Ne pas réduire quelqu’un à son origine, ce qui ne veut pas dire la taire, mais laisser aux personnes le choix de la manière de se présenter par rapport à ça. Et sortir du « c’est bon pour toi » et du « je vais t’apprendre qui tu es » ; ce que je retrouve d’ailleurs un peu dans vos questions.
Il faudrait donc faire la part belle aux particularités et suspendre les jugements sur la réussite sociale, admettre l’idée que l’on peut devenir quelqu’un même si on n’a pas atteint la « réussite sociale » standardisée. Ce serait, pour l’école, une révolution : faire tout autrement que comme elle a toujours fait.

Les intellectuels issus de l’immigration marocaine sont-ils les porte-paroles de la communauté marocaine en Belgique ?
Il y a un rapport de force qu’il est important de souligner entre les immigrés et les descendants d’immigrés mais aussi entre les intellectuels issus de l’immigration marocaine et les autorités belges. Devenir un intellectuel pour un fils d’ouvrier signifie être en risque de rupture par rapport à sa famille, et au groupe immigré (le terme communauté ne correspond à aucune réalité) d’une part, et d’autre part être investi comme un porte-parole par la société belge, et/ou par ce groupe.
Le rapport est un peu le suivant : les autorités belges reconnaissent des intellectuels issus de l’immigration marocaine mais ils doivent être porte-paroles et continuer à présenter l’idéologie du « quand on veut, on peut », « la société belge est une société égalitaire, c’est possible puisque vous y êtes arrivés ». Il n’y a pas de réel souci de savoir ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ce qu’ils ont à dire, dans une prise de parole libre, en dehors de tout lien d’appartenance, en partant de leurs désirs d’expression. Ils ont atteint un certain niveau social qui correspond au prestige, ils servent de preuve.
Ce qui est important n’est pas tellement de savoir qui représente qui - l’histoire de l’immigration n’a pas, d’abord, été écrite par des personnes issues de l’immigration et ça ne pose pas de problème -, mais dans quoi chacun se reconnait et avec quoi il construit son identité. L’exemple que vous me citez, celui des tirailleurs marocains, illustre bien mon propos. Quel que soit le lien de filiation ou de génération entre les tirailleurs et l’immigration marocaine ouvrière de masse, on a à respecter l’investissement d’une personne par rapport à cette histoire pour la construction de son identité. Qu’on laisse aux gens la possibilité de se reconnaitre ou pas dans telle ou telle histoire. La plus grande chance que l’on peut avoir, c’est de pouvoir se déplacer là où on veut en termes identitaires.
Si on prend conscience de cette ambivalence entre le désir de choisir sa vie et celui d’être reconnu par deux groupes - la société belge et les immigrés - qui veulent imposer une direction aux descendants d’immigrés (mais aussi aux immigrés eux-mêmes), si on sort de cette aliénation dans laquelle on nous a mis, qui part d’une opposition construite entre ces deux groupes et du fait qu’on nie que les descendants d’immigrés marocains sont des métis culturels (ils sont des deux, il n’y a pas de choix radical à faire), on peut réfléchir soi-même sur ce que l’on considère comme « valable » et « respectable ». Et ne plus prouver selon certains critères stéréotypés de la société belge qu’on est bien intégré.