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Il existe des mots pour penser le poids de la précarisation sur la vie quotidienne et sur les liens sociaux des populations en danger d’exclusion dans nos sociétés occidentales.

La précarité, source de honte socialeDe nouvelles théories ont été élaborées pour rendre compte de la précarisation qui touche les sociétés occidentales. Des notions qui m’ont été particulièrement utiles pour analyser la précarité sur mes terrains de recherche : les quartiers populaires dans le Hainaut et à Bruxelles. [1]

Les mots de la déliaison sociale

Le sociologue Robert Castel a défini plusieurs notions essentielles pour saisir la problématique de la déliaison sociale.
La « désaffilisation » est la mise à mal des liens sociaux essentiels. Elle est liée à l’augmentation massive et structurelle du chômage, et à la perte des protections rapprochées (voisinage, famille, clan…). Avec l’effritement de la société salariale, de plus en plus de personnes sont inemployées ou employées de manière aléatoire.
Dans la société industrielle, les travailleurs non qualifiés, exploités, n’en étaient pas moins indispensables. Avec la contraction de l’emploi, ces travailleurs ne représentent plus un potentiel de lutte. Ils se sentent isolés et « inutiles au monde ».
Pour les personnes socialement amarrées (travail, famille, entourage…), les valeurs modernes d’autonomie et de liberté individuelle ont des aspects positifs. Mais l’individu désaffilié se retrouve surexposé à l’adversité, dans un état de « flottaison ». Il vit le versant négatif de l’individualisme parce que, pour lui, la vie sociale se décline en termes de manques : « manques de considération, de sécurité, de biens assurés et stables. »
Après le vagabond d’hier, la figure du désaffilié est devenue le jeune toxicomane des banlieues, « complètement individualisé et surexposé par le manque d’attaches et de supports par rapport au travail, à la transmission familiale, à la possibilité de construire un avenir... Son corps est son seul bien et son seul lien, qu’il travaille, fait jouir et détruit dans une explosion d’individualisme absolu. » [2]
En conséquence, l’action sociale s’est transformée. Jadis, elle mobilisait même les plus vulnérables des travailleurs aux luttes collectives. Aujourd’hui, l’intervention sociale tente surtout de gérer leur déliaison.
Pour contrer les discours sur l’insécurité civile, Castel développe la notion d’insécurité sociale. Dans les sociétés modernes, dit-il, la montée du chômage, la flexibilité, l’affaiblissement des protections sociales s’accompagnent d’une déqualification de masse et d’une concurrence exacerbée pour les emplois disponibles. Ce qui tend à briser l’entraide, les solidarités et les modes d’organisations collectives du salariat ouvrier traditionnel. On assiste parallèlement à un glissement de l’état social vers l’état sécuritaire ; certains groupes deviennent les boucs émissaires de ce que la société porte comme menaces.
Castel travailla ensuite sur la notion de discrimination négative qui affecte durement les jeunes de banlieue d’origine étrangère. Il montre comment les cités françaises se sont appauvries et ethnicisées. En tant que jeunes de milieux populaires, les jeunes issus de l’immigration sont particulièrement touchés par le blocage scolaire, le chômage, la dégradation des logements, la relégation… La discrimination ethno-raciale augmente.
Et comme toute population reléguée, ces jeunes sont tentés de retourner le stigmate, de s’affirmer comme Blanc, Arabe, ou Noir. Ils se regroupent et s’affrontent, dans des logiques de concurrence exacerbées.
D’autres socio-anthropologues ont travaillé sur l’économie informelle et la culture de la rue, comme stratégie de résistance à la précarisation. L’économie souterraine se présente comme une alternative au vide laissé par l’économie salariale. En quête de respect [3], des jeunes participent aux réseaux du trafic pour faire partie d’un groupe, faire reconnaitre leur valeur et accéder à la consommation.
Terry Williams, puis Philippe Bourgois montrent que beaucoup de jeunes des quartiers populaires tombent dans l’illégalité par pragmatisme et parce qu’ils croient au rêve américain (l’entreprise privée, la performance, le travail acharné, la prise de risque…). « Même si ce travail est dur et dangereux, il est un marchepied pour survivre dans un monde plus vaste. » [4]
Les travaux de Loïc Wacquant montrent que « partout en Europe, on est tenté de s’appuyer sur les institutions policières pour juguler les désordres créés par le chômage de masse, le salariat précaire et le rétrécissement de la protection sociale. » [5] La croissance de la politique de contrôle et l’incarcération massive des précaires, font des prisons les vivants satellites des quartiers populaires. Les institutions pénitentiaires deviennent ainsi un « véritable aspirateur social pour nettoyer les scories de l’économie de marché. » [6]
L’expérience de l’incarcération déstabilise gravement les couples, la parentalité, les familles, ce qui amplifie la précarisation. Condamnés à vivre d’expédients, dans des sites dévastés, les précaires sont surveillés par l’état pénal. Il étend son aile punitive et se met en spectacle dans les médias et la surenchère de discours politiques sur l’insécurité.

Les mots de la disqualification sociale

D’autres auteurs analysent les processus de lutte pour la reconnaissance. Serge Paugam enquête auprès de familles d’allocataires sociaux [7]. Il analyse l’intériorisation d’une identité négative. Les habitants ont le sentiment d’un « quartier pourri, d’une pourriture à laquelle ils s’identifient ».
Alors, les familles établissent, parfois avec la complicité des travailleurs sociaux, des hiérarchies au sein de leur lieu de vie. Des stratégies de distinction sociale se mettent en place. Le stigmate est tellement insupportable qu’il faut sans cesse l’éloigner de soi en collant sur l’autre une étiquette plus infamante. Chacun prend appui sur les personnes jugées inférieures pour affirmer sa différence.
Cet effort constant de différenciation et de hiérarchisation « s’oppose à la cohésion du groupe et donne l’impression d’une vie collective éclatée et d’un monde défait. » [8] Pour Paugam, les politiques sociales peuvent atténuer les effets de la dégradation du marché de l’emploi et de l’affaiblissement des liens sociaux, mais elles ne suffisent pas à enrayer la disqualification sociale.
Vincent de Gaulejac travaille lui aussi les conséquences de la honte sociale qui touchent les sujets précarisés. [9] Dans l’ancien monde industriel, l’exclusion économique des masses ouvrières renforçait leur solidarité et révolte de classe. Tandis que l’exclusion symbolique qui frappe les allocataires sociaux les dévalorise et les isole ; la lutte des classes se transforme alors en lutte des places.

Les mots de la souffrance sociale

En 1995, le rapport Lazarus/Strohl met en lumière le malêtre des intervenants sociaux [10]. Ceux-ci se sentent débordés par les souffrances que vivent les jeunes banlieusards et leurs parents. Par ailleurs, les travaux sur la souffrance sociale, notamment ceux dirigés par Michel Joubert, rendent compte des accumulations de violences sociales subies par les populations des banlieues [11]. Elles se traduisent par des souffrances psychiques, qui s’expriment par des symptômes individuels et collectifs.
Joubert se penchera particulièrement sur les fonctions sociales des conduites à risques. Quand la précarisation augmente, ces pratiques de mise en danger de soi ou d’autrui, sont toujours davantage au cœur de l’expérience des jeunes : tentatives de suicide, consommation excessive de drogues, violences…
Ces comportements sont d’abord une manière d’agir sur la souffrance morale. Ils sont une tentative de régulation des émotions et des affects. Quand la vulnérabilité est principalement économique, les prises de risques renvoient à des impératifs de survie. Quand la fragilisation des jeunes est liée à leur socialisation dans la rue et les trafics, les prises de risques peuvent être une manière de se faire reconnaitre et de trouver une place socialement valorisée.
Parallèlement, les travaux d’Alain Ehrenberg analysent le culte de la performance et la compétition généralisée [12]. La société industrielle était caractérisée par les conflits de classe et la conscience aigüe des destins collectifs inégalitaires. Dans la postmodernité, l’inégalité sociale est plutôt vécue comme un échec personnel. Dans La fatigue d’être soi, Ehrenberg décrit l’individu postmoderne, qui se sent seul, insuffisant, fatigué d’entreprendre et de devenir seulement lui-même. Dépression et addiction dessinent l’envers de la postmodernité, l’individu incertain est tenté de se soutenir jusqu’à la compulsion par des produits et des comportements.
Le psychiatre Jean Furtos [13] interroge lui aussi la complexité de la souffrance psychique d’origine sociale. Les membres d’une société précaire deviennent obnubilés par l’obsession de la perte, possible ou avérée, des objets sociaux (diplôme, emploi, logement, famille…). Il y a des précarités « normales », qui produisent des liens, de la solidarité et de la reconnaissance. Mais quand les précarités deviennent massives, la souffrance commence à empêcher de vivre.
Ces insécurités sociales et mentales peuvent conduire à des paranoïas collectives, des replis, des dépressions, des troubles du comportement. Si la souffrance s’amplifie encore, le sujet peut s’exclure de lui-même, s’empêcher de vivre pour pouvoir continuer à vivre, c’est le syndrome d’auto-exclusion. Le sujet n’habite plus son corps, ne prend plus soin de lui et s’auto-anesthésie. Il n’est plus en contact avec ses affects et s’inhibe intellectuellement. Il rompt activement les liens et devient indifférent à autrui. Il vit au présent ; sa capacité de se remémorer ou d’anticiper l’avenir se délabre.

Conclusion : les filiations de concepts

Ces auteurs m’ont donné des mots pour penser le poids de la précarisation sur les différentes dimensions de l’existence : les relations au travail, les relations sociales, les lieux de vie, les dynamiques familiales, le rapport à l’exil, la subjectivité... Tous les processus décrits plus haut rendent compte des conséquences du néolibéralisme postindustriel sur la vie quotidienne dans les quartiers populaires. Et apprendre à les penser, c’est l’étape indispensable pour apprendre à les combattre.

notes:

[1P. Jamoulle, Fragment d’intime, La Découverte, 2008 (à paraitre) ; Des hommes sur le fil, La Découverte, 2005 ; La Débrouille des familles, De Boeck, 2002 ; Drogues de rue, De Boeck, 2000.

[2R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Gallimard/ Folio essai, 1995.

[3P. Bourgois, En quête de respect, le crack à New York, Paris, Seuil, 2001 (1995).

[4T. Williams, Cocaïne kids, Un ethnologue chez les dealers adolescents, 2001 (1995).

[5L. Wacquant, Les prisons de la misère, Raison d’agir, 1999.

[6L. Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, Agone, 2004.

[7S. Paugam, La disqualification sociale : essai sur la nouvelle pauvreté, PUF/Quadrige, 2000.

[8S. Paugam, La disqualification sociale : essai sur la nouvelle pauvreté, PUF/Quadrige, 2000.

[9V. De Gauléjac, Les sources de la honte, Desclée De Brouwer, 1996.

[10A. Lazarus, H. Strols, Rapport du groupe de travail « Ville, Santé mentale, Précarité et Exclusion Sociale », Une souffrance qu’on ne peut cacher, 1995. Ce rapport est issu d’entretiens de groupe, avec des professionnels du Département de Seine Saint Denis en contact avec des jeunes en difficultés et des Rmistes.

[11M. Joubert et C. Louzoum, (dir.) Répondre à la souffrance sociale, Éres, 2005.

[12A. Ehrenberg, Le culte de la performance, Calman Levy, 1991 ; La fatigue d’être soi, Odile Jacob, 1999.

[13J. Furtos (dir), Les cliniques de la précarité. Contexte social, psychopathologie et dispositifs, Masson, 2008 ; J. Furtos et C. Laval (sous dir.), La santé mentale en actes. De la clinique au politique, Éres, 2005.