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Faire des maths avec des mots avec les petits de maternelle ! Quelle bonne idée ! Il faut que j’en parle à Nathalie.
Nous travaillons dans une école fondamentale de quatre classes verticales. Nathalie est titulaire de la classe 
accueil-M1-M2-M3 et je suis titulaire en cinquième et sixième. Humainement et pédagogiquement, nous prenons plaisir à partager de nouveaux projets avec nos élèves.

Voir si ça marche

L’année dernière, j’ai rejoint l’équipe de formation en mathématique de CGé et j’ai été amenée à vivre une nouvelle expérience : tenter de répondre aux attentes de différentes écoles fondamentales qui voulaient améliorer les compétences mathématiques de leurs élèves. Ayant beaucoup réfléchi avec l’équipe de formation sur le dispositif et les activités à mettre en place, je voulais tester ce que nous avions élaboré, plus particulièrement en maternelles, vu mon manque de vécu professionnel avec les petits.
Quand j’ai demandé à Nathalie de tester une activité [1] sur le nombre, plus précisément sur le comptage dénombrement, dans sa classe, elle m’a souri et a directement accepté. Ce que j’avais pris pour un sourire bienveillant aurait dû m’alerter.
Après avoir préparé ma séquence, cherché à éviter le plus de malentendus possibles, imprimé, plastifié, découpé, relu, modifié, réimprimé, replastifié, redécoupé, je me sens enfin prête. Je débarque dans la classe des maternelles, un lundi matin après la récréation. J’ai droit à un accueil chaleureux et souriant ; Nathalie a expliqué ma venue et ses raisons aux élèves qui semblent ravis à la perspective que l’institutrice des grands vienne faire des maths avec eux.
Avant que les choses sérieuses ne commencent, les élèves doivent prendre leur collation. Entre l’accrochage du manteau avec l’écharpe et le bonnet dans la manche, le lavage des mains, la formation des groupes de quatre, les pipis, les collations oubliées, le responsable poubelle et le tri des déchets, madame Nathalie et madame Rosa, assistante maternelle, semblent virevolter gracieusement au milieu d’un brouhaha délicatement organisé. Chez les grands, on prend sa collation pendant la récréation, on va seul aux toilettes et on sait enlever son manteau sans aide. Heureusement pour moi…
Mme Nathalie met ensuite les élèves d’accueil et de première maternelle au travail dans des ateliers tournants et invite ceux de seconde et de troisième maternelles à s’installer au coin tapis avec moi. Ils y découvrent une des cartes où différents animaux sont illustrés. Après quelques petits échanges familiers, j’arrive enfin à obtenir le silence et à leur présenter l’objectif de la leçon d’aujourd’hui. « Aujourd’hui, nous allons essayer de rythmer des mots ! Si je vous dis mouton, je peux le bruiter en tapant deux fois dans mes mains. Mou – ton. » Chacun à leur tour, les élèves choisissent un animal et le rythment. On répète ensemble, on valide ou on corrige.
Jusque-là, cela ne se passe pas trop mal. J’ai pensé à quelques pièges des aspects phonologique et sémantique de l’activité. J’ai évité espadon, orignal et compagnie (mots peu connus), mais aussi les mots où le « e » final peut être éludé comme crocodile (3 ou 4 syllabes ?) Cette activité aurait pu s’envisager avec les prénoms de la classe, langue plus proche des élèves, mais je la voulais applicable à d’autres classes.

Oups

Ensuite, ça commence à se corser. Je leur demande de déposer leur carte au centre du tapis. J’aurais dû préciser et « de reprendre sa place », car plusieurs pensent que l’activité est terminée et quittent le coin tapis… Je les récupère et leur propose : « Maintenant, je vais battre un rythme et vous allez trouver un animal qui correspond. » La plupart des élèves prennent bien un animal à deux syllabes qui correspond à la battue proposée, mais Jason prend le kangourou parce que c’est le sien, Léa la girafe parce qu’elle aime bien les girafes, Mylan le chat parce qu’il est mignon… Tout cela dans le bruit et la désorganisation joyeuse. Je jette un regard désespéré à Mme Nathalie qui arrive à la rescousse. En deux regards et trois phrases, elle remet tout le monde à sa place, recentre leur attention et recadre la consigne. Elle prend la main, les invite tour à tour à choisir un animal correspondant à sa battue, valide ou invalide avec le groupe, encourage et mène le groupe avec autorité.
Je ne suis arrivée qu’au tiers de l’activité et j’appréhende la suite. J’entame la deuxième partie de la séquence : ranger les cartes dans trois boites, les mots d’animaux à une battue, à deux battues, à trois.... J’organise, non sans mal, les élèves en groupes de trois. Je les installe à une table avec un paquet de cartes et trois boites comportant les schèmes 1,2 et 3. Je me retrouve à papillonner entre les groupes, à redonner la consigne, à différencier en donnant des cartes déjà découpées en syllabes aux élèves en difficulté… Je tente de répondre à tous les « Madaaaaame ». J’en oublie d’utiliser le panneau correctif préparé la veille pour qu’ils puissent vérifier eux-mêmes leur classement.
Bref, je suis vidée et j’abandonne la dernière partie de l’activité : chercher des combinaisons de syllabes qui donnent 5 battues, 4 battues… et inventer des animaux imaginaires. Pire : j’avais même prévu un prolongement qui consistait à la création d’un code collectif en choisissant ensemble un animal commun pour 1, 2, 3… et dire la formule avec les animaux sélectionnés, puis rien qu’avec les mains, puis en comptant : 1 – 2,3 – 4,5 pour enfin la traduire avec des points organisés :. .. … Cette partie de l’activité aurait permis de travailler le cardinal, l’addition et la décomposition du nombre.

Y réfléchir à deux

Ce que Madame Nathalie en pense

Les enfants de ma classe connaissent déjà l’activité « où l’on frappe les syllabes », afin d’expliquer, d’illustrer et de leur faire comprendre qu’un mot est composé de plusieurs syllabes, et non dans le but de quantifier le nombre de syllabes. Une certaine confusion dans l’objectif d’apprentissage peut donc être un premier frein de cette activité.
Décomposer l’activité en plusieurs séances pourrait aider les enfants à participer plus. Pour la deuxième séance, il aurait peut-être fallu attirer leur attention sur le fait que, cette fois-ci, ils allaient devoir faire attention aux nombres de fois qu’ils tapent dans leurs mains afin de ranger les différents mots dans les boites correspondantes aux nombres de syllabes.
Pour éviter les choix affectifs, l’enseignante pourrait elle-même distribuer les mots aux enfants. En diminuant les distracteurs, l’activité pourrait être plus efficace.
Quand un élève a des difficultés, il pourrait réaliser l’activité en frappant le mot avec ses mains et ensuite dénombrer les syllabes à l’aide de ses doigts en comptant : « 1 et j’ajoute 1, ça fait 2 syllabes. J’ajoute encore un, cela fait trois syllabes » afin que ce soit plus visuel.
Selon moi, le fait d’avoir dénombré des mots contenant plus de 3 syllabes a pu être un frein supplémentaire. En demi-groupe, certains enfants vont au-delà, jusque 4-5 syllabes tandis que d’autres enfants n’y arrivent pas encore. Avec eux, nous répétons l’activité en diversifiant les mots afin de maitriser la quantité 3 avant de passer à des quantités supérieures.

Ce que j’en pense

En y réfléchissant à froid, je comprends mieux le sourire de Nathalie à la lecture de mon activité. Mener tout cela en cinquante minutes, en une seule séquence, sans prendre le temps de s’assurer que tous les élèves aient pu construire du sens ressemblait à une erreur de débutante.
Pour apprendre et faire apprendre, un climat de confiance est plus propice. Apprendre, c’est se mettre en danger parfois, et certains élèves ont adopté une attitude méfiante à mon égard. D’autres m’ont plus perçue comme un clown de passage que comme une institutrice menant une activité visant à les faire progresser dans leur conception du nombre.
D’un point de vue plus didactique, les élèves ont fait plus de phonologie que de maths. Nathalie mène d’ailleurs beaucoup d’activités orales dans ce sens chaque semaine et ne les relie pas à l’apprentissage des nombres, ne voulant pas semer de confusion dans l’esprit de ses élèves quant à l’objectif d’apprentissage. L’objectif du comptage dénombrement s’est perdu dans l’oralité de la langue. Un autre support que des mots aurait été plus profitable.
D’un point de vue plus amusant, des semaines plus tard, Jason battait toujours trois fois dans ses mains en disant « kan – gou – rou » quand il me croisait dans les couloirs. En voici au moins un qui se réjouit d’arriver dans ma classe pour faire des maths. En espérant qu’il me trouvera moins foireuse… 

notes:

[1Inspirée par une activité de Martine de Terwangne, institutrice et membre du GEM