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Cédrick FAIRON est linguiste et informaticien, il est chercheur au CENTAL. Le CENTAL est un centre d’informatique rattaché à la Faculté de philosophie et lettres de l’UCL et spécialisé dans l’étude du traitement informatique des langues, une discipline qui s’est fait récemment connaitre au travers d’applications telles que la correction orthographique automatique, la reconnaissance de la parole, la traduction automatique, la recherche d’informations. Nous lui avons demandé s’il trouvait intéressant l’usage de correcteurs orthographiques dans l’apprentissage de la langue écrite.

Je précise d’emblée que je ne suis pas un pédagogue de terrain et que je n’ai pas d’expérience de l’utilisation des correcteurs orthographiques dans un cadre scolaire. Je vous partage les observations que j’ai pu faire en encadrant de jeunes adultes et en écoutant les personnes utilisatrices de ces correcteurs.
Le correcteur orthographique (que les Québécois nomment « correcticiel ») est souvent perçu comme un risque de régression de l’orthographe : « Si la machine corrige les fautes, comment voulez-vous qu’ils apprennent ? » Un peu comme l’a été la calculette dans l’apprentissage du calcul mental. Je pense qu’il est raisonnable et pertinent de considérer avec intérêt l’utilisation des correcticiels. Et ceci, pour plusieurs raisons.

Outil professionnel

Tout d’abord, le correcticiel est incontournable dans la plupart des situations de production d’écrits dans le monde professionnel. Rares sont les personnes qui n’ont jamais eu de contact avec un traitement de texte. Mais rares sont aussi les personnes à qui on a appris à utiliser et à paramétrer le correcteur orthographique de leur traitement de texte. Nous y reviendrons plus loin.

Le correcteur orthographique du traitement de texte peut travailler à plusieurs niveaux : repérer les fautes de frappe en signalant un mot inconnu (inconu est inconnu !), signaler les erreurs grammaticales (les erreurs d’accord), corriger les anomalies typographiques (le problème des espaces avant et après les signes de ponctuation). C’est un premier niveau d’analyse. D’autres logiciels poussent plus loin l’analyse de l’écrit, proposent des corrections en contexte (par exemple : le verbe poussent prend la marque du pluriel nt car il s’accorde avec le sujet d’autres logiciels). Ces logiciels proposent, en plus du correcteur, toute une série d’aides à la rédaction : dictionnaire des synonymes, dictionnaire des cooccurrences (groupes de mots fréquemment associés, par exemple pour le mot arbre : arbre fruitier, arbre généalogique, arbres centenaires, arbre à cames…), des antonymes (les contraires), des analogies (branche, bourgeon, coupe, essence…), des citations…
De plus, les correcticiels intègrent (ou non, en fonction du choix défini au démarrage du logiciel) les recommandations orthographiques !

Porte d’entrée

Ensuite, c’est une porte d’entrée intéressante vers l’orthographe pour les jeunes déjà sensibilisés aux nouvelles technologies. L’orthographe est un monde de normes, de conventions et le rapport à la norme, à la loi, à l’autorité a bien changé ces dernières années. La vérité « imposée » d’en haut a bien du mal à se faire accepter.

La production de SMS peut être considérée comme l’expression d’une volonté de se libérer du code imposé au profit d’une compréhension partagée par les initiés. Le SMS est une transformation du code et mettre des mots sur le comment le code a été généré, c’est faire de la linguistique, comme expliquer à un enfant pourquoi on met un « t » à « ils ont ». On a remarqué que la seule règle qui régit l’écriture de SMS est que le destinataire comprenne. La longueur d’un SMS (et donc le nombre de lettres) est inversement proportionnelle à la connivence entre les deux interlocuteurs. C’est comme dans l’évolution de l’écriture de la langue française où il a fallu ajouter des signes graphiques pour lever certaines confusions, pour éviter les interprétations erronées. Le SMS procède de ce même équilibre entre économie de signes et qualité explicite du message. Certains chercheurs n’hésitent pas à comparer la production de SMS à un laboratoire populaire de linguistique.

Le Conseil supérieur de la langue française recommande l’utilisation des correcticiels pour améliorer la maitrise de la langue française. Et c’est, pour les jeunes familiers des SMS, un déclencheur, un facilitateur pour entrer en contact avec la langue française.

Signalisateurs

Ensuite, ces correcticiels sont de superbes et infatigables montreurs d’exemples. Leur opiniâtreté à montrer systématiquement les erreurs est un appel à la correction. Ils font ainsi apparaitre le besoin de maitrise de la langue. Et sans s’énerver ! L’étude du fonctionnement de la langue écrite ne s’arrête pas à la fin de l’école primaire. Ce travail de maitrise du système graphique devrait continuer à travers toute la scolarité et même après, dans la vie professionnelle. Ces logiciels sont là, fidèles et imperturbables signalisateurs du chantier en cours.

Nous avons, ici au CENTAL, conçu des logiciels de soutien orthographique pour les étudiants bacheliers qui ont conscience de leurs insuffisances et ont envie de s’améliorer. Ce sont des dictées successives qui sont proposées. Elles sont corrigées et apportent un feedback orthographique, avec en plus une analyse de la fréquence des erreurs. Ainsi, en plus de proposer une version corrigée d’une phrase, le correcteur précise que c’est déjà la troisième fois en deux phrases que ce type d’erreur est commis et qu’il serait intéressant de revoir la règle unetelle…

Je ne parle pas ici de l’accès difficile aux nouvelles technologies, de la fracture numérique, mais ce qui me frappe, c’est la non-utilisation [1] des correcticiels dans les textes que je reçois. Moi aussi, comme tout le monde, je fais encore des erreurs, mais je conçois difficilement d’envoyer un texte qui n’a pas été, au minimum, passé au crible du correcticiel. C’est étonnant de recevoir des textes avec des fautes de frappe telles que « fotes de farppe ».

Tout programme nécessite un apprentissage, une initiation, un investissement de départ, une maitrise de l’outil, de ses automatismes et de son paramétrage. Certains logiciels corrigent différemment si vous vous êtes signalé (dans les préférences du logiciel) comme étant Belge et comme ayant une bonne maitrise de la langue. Souvent, un outil mal paramétré signale erronément des erreurs qui n’en sont pas. Après quelques expériences de corrections intempestives, j’imagine bien la désactivation rageuse de cette soi-disant correction envahissante ! D’autant plus si le texte comporte des passages dans une autre langue.

Or je vois rarement (en fait jamais) une initiation aux correcticiels. Ils sont installés sur les machines disponibles, mais jamais ils ne sont présentés comme outils de correction et d’amélioration de l’écrit. Il serait par exemple intéressant de faire cohabiter plusieurs correcteurs et de voir comment ils corrigent un même texte. De même si, dans une classe, on assiste à la correction d’un texte projeté à l’écran, il est intéressant d’essayer de répondre ensemble aux signalements du correcteur.

« aprentisage est souligné. Donc cela veut dire qu’il ne connait pas le mot aprentisage, qu’il ne l’a pas dans son dictionnaire. Comment pourrait-on écrire ce mot ? Et bien, vérifions… De même pour aparamant, quelles sont toutes les façons possibles d’écrire ce mot inconnu ? »

C’est tout l’intérêt du signalement d’une erreur. Il faut réfléchir pour trouver des alternatives correctes, cohérentes et logiques. Et si en plus, on les classe par ressemblances, analogies, on fait vraiment œuvre utile pour l’apprentissage du français écrit.

Pour une société, la non-maitrise d’une langue écrite devient un réel problème de communication si elle provoque des incompréhensions. Et ça, quelle que soit la langue. Les correcticiels existent pour améliorer l’état de notre écriture. Mais la généralisation de ces outils sans envisager leur appropriation risque de « flopper » tristement.

notes:

[1Il est intéressant de noter que les correcticiels ne s’accordent pas tous. L’un n’accepte pas ce mot et propose « non utilisation », alors qu’un autre refuse « non utilisation » et propose « non-utilisation », comme « non-maitrise » plus loin ! Qui a raison ?