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Ah, si on pouvait remplacer les butées qu’on place devant les enfants difficiles pour les contenir, par des poussées qui les inscrivent…

Derek, c’est mon filleul. Il m‘est tombé du ciel avec son nom de série américaine, mais sa vie n’a pas grand chose de glamour et ne ressemble en rien à un rêve, américain ou autre. Son papa, c’était mon voisin, bien avant sa naissance. Il s’appelle Noël, parce qu’il est né un jour de Noël, mais il n’a rien d’un petit Jésus en sucre, et sa vie n’est pas vraiment un cadeau.

Il sait…

Der, c’est ma question permanente. On dirait parfois qu’il est né avec un bloc de béton dans la tête. Depuis qu’il est à la maternelle, son bulletin est un ramassis de notes rouges et de réflexions sur son comportement d’enfant de merde. Depuis toujours, il me dit que son institutrice est méchante. À croire que c’est la même depuis le début.

Chaque fois que j’ai tenté de travailler des matières scolaires avec lui, Derek était aux abonnés absents. Il arrivait chez nous sans ses affaires, quand je le renvoyais chercher ses fardes, il revenait avec sa farde de dessin ou le cahier où il collait ses Pokémons. Ou bien il devait aller à la toilette, ou il avait mal au ventre… Comme je voulais vraiment l’aider, j’ai mis longtemps à comprendre que Derek disait non à la fée clochette. Je ne voyais pas que je devais rester à tout prix son espace sans école. Il avait peur de perdre sa marraine si je voyais son bulletin et que je comprenais, comme tous ses enseignants, qu’il était bête. Cette peur de perdre, je l’ai comprise un jour où j’étais malade et où il m’a dit : « Oh non, marraine, tu ne vas pas faire comme maman, tu ne vas pas mourir. »

Derek est le type même du malin comme un singe. Il comprend tout. Mes enfants ont l’habitude de dire : « Der, il sait tout ! » et il est incollable dans certains domaines. Il adore m’expliquer ce qui ne va pas dans ma voiture et comment je dois faire pour la réparer. Il cherche toujours à placer son mot dans les conversations des grands et c’est souvent fort.

Mais, dès qu’on parle école, il me déchire : il devient blanc, inexpressif, il n’y a plus de regard dans ses yeux. Ou, plus dur encore, son visage se fige dans son nouveau tic, celui qui est apparu quand il a dû retourner dans une maison d’enfants : il ouvre la bouche, à se la décrocher, comme dans un grand cri sans son. Parfois, puisque je ne lui demande plus rien à ce sujet, il me balance : « Tu sais, j’ai cartonné à l’école ! » Je préfère ne pas savoir ce qui est écrit sur son carton…

… et il le chante

Pendant longtemps, je me suis demandé comment glisser, dans le cours de la vie, un filet de différence, une griffe dans le disque, un quelque chose qui ferait décalage et qui permettrait à Derek de dire qu’il sait, qu’il est quelqu’un. Et ici, c’est lui qui a trouvé. Un jour qu’il m’accompagnait à une présentation de notre atelier de musique à la Maison des cultures. Avec la plus parfaite aisance, il s’est glissé dans le groupe d’adultes qui chantaient et il a fait comme eux.

Le responsable de l’atelier a pris tout de suite au sérieux cette petite présence chantante, impertinente avec tant d’innocence. Il l’a pris près de lui au piano pour l’écouter vocaliser. Il lui a demandé s’il voulait venir chaque semaine parce qu’il lui avait donné l’idée d’intégrer des enfants dans son projet de musique. Derek a immédiatement grandi de 10 cm.
Les 10 cm suivants, il les a pris la semaine d’après :
- Habib, mon papa a dit oui, que je peux venir toutes les semaines.
-  Eh bien, tu diras merci à ton papa parce qu’il te laisse venir…

Maintenant Derek chante une musique difficile. Lui qui ne sait pas rester en place plus de 15 secondes d’affilée, il reste sur scène pendant une demi-heure, sans bouger en attendant le moment où les enfants débarquent dans l’histoire. C’est lui qui aide les autres enfants à tenir leur voix quand la musique est polyphonique. Il fait des propositions pour la mise en scène. Et un jour, il nous a fait ce cadeau : « Habib, j’ai quelque chose à dire. Je veux dire que quand on chante, il y a quelque chose qui bouge ici (il montre un point aux environs de son plexus solaire) et puis ça s’ouvre. Alors, on peut chanter. »