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Jocelyne COPPIN est institutrice maternelle dans une école bruxelloise au public hétérogène. Chaque année, des enfants arrivent dans sa classe d’accueil au compte-goutte [1]. Elle nous explique comment ils vivent leur tout premier contact avec l’école et comment elle les y accompagne.

Aucun des enfants de ma classe ne vient du même endroit. Certains viennent de la maison, d’autres de la crèche. La plupart ne parlent pas français, mais arabe, turc ou une langue africaine. Certains ont des parents qui ont fait des études, d’autres pas. Certains viennent tous les jours, d’autres occasionnellement…
J’ai pu observer que les enfants qui ont fréquenté la crèche réagissent autrement. Par exemple, quand on fait un bricolage, ils vont être beaucoup plus attentifs que la plupart de ceux qui viennent de la maison. Ces derniers n’ont jamais vu tous ces jeux et, dans les quatre premiers mois, tout ce qui les intéresse, c’est de jouer, jouer, jouer. Ils veulent toucher et explorer tous les jeux et c’est seulement après qu’on peut les ramener aux activités de groupe.

Acclimatation

En ce qui concerne la langue, je n’exige pas d’eux qu’ils parlent français directement. Certains d’entre eux ne disent pas un mot de français en trois ans et tout à coup ils vous sortent tout un texte en français. Ce qui est important, c’est la compréhension. Par exemple, c’est quoi un manteau, les toilettes… en fait, tous les petits mots du quotidien. Une fois que ces termes sont acquis, alors je passe à des mots et verbes de base, comme colorier avec les crayons, découper avec les ciseaux, coller… À cette étape, ils commencent à être plus autonomes et ils peuvent suivre des consignes précises, choses qu’on leur demandera en première maternelle. Le but de la classe d’accueil, c’est vraiment de les préparer. Une espèce d’année transitoire pour passer de la crèche ou la maison à la « vraie » première année. Et même si à l’école normale, lors des stages, cette année n’est pas considérée comme importante, parce qu’à première vue on y fait peu d’apprentissages et de projets, elle est en fait très importante : si ce premier contact avec l’école ne se passe pas bien, les suites risquent d’être difficiles.
Pour marquer mon attention à chaque enfant, je pratique constamment ce qu’on appelle la différenciation individuelle. C’est-à-dire que si, par exemple durant les coloriages, un seul enfant colorie toujours en noir, je vais le prendre à part et lui apprendre à utiliser les autres couleurs. J’essaie vraiment d’aller chercher les enfants là où ils sont, pour les faire aller un peu plus loin.
La classe d’accueil est une classe de tout petits. Au départ, c’est beaucoup d’affectif, ils doivent digérer que maman ou papa ne sont pas là. Après, on [2] passe presque un mois à expliquer comment aller aux toilettes, mettre son manteau, prendre son cartable, manger seul, on leur enlève les langes, on leur fait faire la sieste. Cela ne veut pas dire qu’ils n’apprennent rien, que du contraire ! Par exemple, si un enfant me dit : « Madame, pipi ! » Je lui réponds : « Non ! Moi, c’est Madame Jocelyne et tu aimerais aller aux toilettes ? » Ils doivent formuler correctement la demande et, même s’ils ne parlent pas ou peu, je répète toujours les phrases correctement, je m’applique à bien les construire à chaque fois.

Fixation

Au départ, on travaille aussi beaucoup sur l’établissement des règles. Étant donné que la plupart ne comprennent pas bien le français, dans chaque classe vous trouverez des panneaux avec les règles imagées pour les aider. Mais c’est vraiment à force de répéter qu’ils apprennent qu’on peut faire ceci et ne pas faire cela.
À un moment donné, on a besoin de savoir qui a vraiment compris et qui n’a pas vraiment compris. On évalue soit par la manipulation (souvent), mais parfois les parents aiment bien avoir une trace, alors on passe aussi par la feuille.
Donc, de temps en temps, on s’arrête, je donne une feuille et la consigne, par exemple pour vérifier s’ils ont compris 2, qu’on a vu, qu’on a manipulé, on a fait des groupes de 2, on a pris 2 bonbons pour les manger, etc. Si certains n’y arrivent pas, il y a des groupes de niveaux qui se mettent parfois en route, ce qui permet à chaque enfant d’avancer quel que soit son niveau. Dans le cas où il ne s’agit que d’un ou deux enfants, alors ils vont dans une autre classe pour une heure parce que ma collègue revoit justement cette matière. Ce sont des petits arrangements entre collègues, mais l’important, c’est que l’enfant comprenne. Parfois on va essayer d’expliquer dix fois à l’enfant sans succès, mais une autre collègue, avec une autre, approche va faire que cela fonctionne.

On apprend en jouant

Pour moi apprendre, c’est évoluer, grandir, grandir dans sa tête. En classe d’accueil, on n’est pas encore au stade où on exige de nous de voir un programme précis comme en primaire. Des séances d’apprentissages comme des cours magistraux, non ! Beaucoup se fera par le jeu.
Je propose tous les jours des pistes de travail, mais si un enfant va dans une autre direction parce que quelque chose l’interpelle tout à coup, j’en profite : on quitte notre atelier pour explorer ce que l’enfant a vu. Un enfant me ramène une feuille séchée et ça y est ! On peut faire toute une semaine en parlant des arbres et du vocabulaire qui y est lié. J’essaye le plus possible de m’accrocher à ce qu’ils ont dans la tête. Bien sûr, je leur suggère aussi moi-même un tas de choses, avec des livres, par exemple. À cet âge, il y a encore de la magie et le « Oh, si on faisait ça ! », fonctionne très bien pour leur donner envie. Il faut les enthousiasmer !
Les enfants ne viennent pas à la maternelle « pour apprendre ». Ils viennent à l’école souvent parce que maman doit (re)travailler. Les enfants n’ont pas le choix de venir ou pas : maman me dépose, je viens à l’école pour jouer.
Les parents ne se disent pas que leurs enfants vont apprendre des choses dans ce lieu qu’ils considèrent souvent comme une garderie, où d’ailleurs ils ne sont pas obligés d’être présents. Quand l’enfant n’est pas régulier, est absent parfois pendant deux mois, ce n’est pas toujours simple. Les parents sont toujours très étonnés de ce que leurs enfants arrivent à faire et de ce qu’on peut leur apprendre. Les enfants, à cet âge, apprennent sans le savoir et leurs envies plus ou moins grandes d’apprendre viennent du fait qu’on crée un environnement stimulant. Si on les prend de manière frontale à vouloir absolument leur apprendre à compter jusqu’à deux, ça ne donnera rien. On les amène en douceur. Ils ne comprennent pas encore ce que veut dire « apprendre », mais du potentiel il y en a… il faut juste les stimuler.
Le rythme d’apprentissage est cependant différent pour chaque enfant, et il est important de le respecter. Je suis souvent surprise : je répète telle et telle chose qui n’a pas l’air d’être captée et un jour tout se met en place. Il arrive aussi que certains enfants restent à l’écart, ils n’ont pas tous envie d’être là. Ça peut durer plusieurs mois avant qu’il ne se passe quelque chose et d’un coup, ils vont venir et vont tout faire comme s’ils l’avaient toujours fait. Il y a une grande fierté quand ils passent en 1re et, au cours des années suivantes, ils perçoivent de plus en plus pourquoi ils sont à l’école.

notes:

[1L’institutrice signale la difficulté de cette situation. Les enfants peuvent venir à l’école dès deux ans et demi. Leur temps dans la classe d’accueil dépend du mois auquel ils arrivent. Dès qu’ils ont trois ans, ils passent en 1re maternelle. Parfois, ils restent au-delà de trois ans dans la classe d’accueil et doivent attendre la fin de l’année scolaire pour aller en 1re. C’est la loi.

[2Je travaille avec une puéricultrice, avec qui on se partage le travail. C’est vital, l’an dernier j’ai fini avec 32 enfants.