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Il y a presque vingt ans, je suis devenue institutrice portée par un idéal émancipateur. Dans mes classes, cette visée repose sur les outils de Pédagogie institutionnelle (PI) par lesquels je tente modestement d’outiller les élèves d’école primaire, consciente que le travail ne fait que commencer et que les embuches sont nombreuses. En PI, le cadre émancipe, oui mais… dès que le contexte change, dès qu’on se frotte à l’institution scolaire, ce cadre vacille et la machine a tendance à se gripper.

Un chemin
Les idéaux nous portent… Cependant, dans mon expérience, ça n’a pas été de soi. Avec le recul, la visée émancipatrice s’est inscrite dans un processus par lequel j’ai été la première à me transformer. J’ai beaucoup tâtonné, lu, aménagé, partagé, analysé, discuté pour, petit à petit, sortir de conditionnements : celui de l’enseignant qui sait et conduit sans détours ses élèves là où on les attend ; celui d’un environnement consommateur d’enseignement. Parvenir à lâcher prise et permettre de construire des apprentissages demande temps et rigueur. C’est un parcours, possible par les rencontres que l’on y fait, parsemé de petites victoires et d’autant d’échecs… qui ne s’achève jamais, mais devient une évidence.
Aujourd’hui, je ne suis plus titulaire : j’accompagne des demi-groupes de la 2e à la 4e primaire, pendant une ou deux périodes, deux à trois fois par semaine. Nous travaillons dans un petit local, toujours le même. Parallèlement, je me suis engagée dans le suivi du conseil d’école qui réunit deux élèves de chaque classe, un représentant des accueillants, la direction et moi, toutes les trois semaines.

Un rythme
Dans les temps de travail, c’est le cadre et le groupe qui nous portent et nous structurent, les élèves et moi. Je les vois comme garants du processus d’émancipation des enfants tout au long de leur scolarité. Ce sont eux qui autorisent à dire, à faire, à devenir… Nos projets reposent sur le collectif et s’articulent autour de temps personnels. J’apporte une partie du cadre quand l’année commence pour soigner notre environnement commun : l’affichage de la loi zéro [1], des temps spécifiques pour organiser le travail, des responsabilités choisies et définies ensemble, une étiquette magnétique portant le nom de chacun dont moi. Que ce soit pour une proposition lors d’un comité de rédaction [2], un quoi de neuf ou un appel à l’aide, dans le petit local, au sein du collectif, on s’inscrit ! L’inscription permet d’être membre du groupe, d’y trouver une place, d’en changer. Elle permet aussi de s’engager dans le travail et l’apprentissage. Le cadre se façonne au fil des semaines et des affichages. Bien que nous soyons peu nombreux, ce n’est pas toujours évident pour tous : certain·e·s se mettent en retrait lorsqu’on ne leur cède pas tout l’espace, d’autres ont besoin de temps pour y entrer. Nous régulons les difficultés vécues dans des temps prévus appelés : comment va le groupe ? Après avoir travaillé avec certains pendant plusieurs années, j’observe combien il semble important et évident, qu’entre nos murs, chacun est entendu, que nous prenons le temps pour construire ensemble. Un luxe…

Des obstacles
Mais tout n’est pas si simple. Il m’arrive de remplacer des collègues : retrouver le groupe complet et travailler dans un autre espace témoignent de l’importance du cadre. Dès qu’il change, la dynamique l’accompagne. En perte de repères communs, là où je n’habite plus les institutions de la même manière, le naturel semble revenir au galop : certains cherchent la relation duelle, l’individu reprend le dessus.
Quand on travaille au niveau de l’école, ça se complique encore… Des grains de sable, des cailloux parfois, viennent gripper l’organisation collective et ne semblent pas toujours permettre de rebondir ensemble. L’institution se heurte à d’autres réalités.
Les réflexions quant à l’aménagement de la cour, par exemple, relayé et discuté au conseil d’école, pour lequel les élèves font des propositions, sont remises en question le jour où le budget, à dépenser à brève échéance, est dévoilé et où le responsable sécurité du PO donne les consignes à respecter… Rapidement, la conception de l’espace de jeux se retrouve dans les mains des adultes uniquement, dont certains sont étrangers à la réalité scolaire. Nous aurions voulu permettre aux élèves de faire des propositions et choix. Ils doivent, comme nous, se rendre à l’évidence et accepter que le planning et les contraintes extérieures ne le permettent pas.
Qu’à cela ne tienne ! La vie scolaire est faite d’évènements bien plus complexes qui touchent aux personnes. Parfois des vécus nous échappent alors que nous cherchons le bienêtre de tous et toutes : un certain individualisme s’impose. Il survient dans le moment où la difficulté à faire face à la frustration prend des proportions auxquelles on ne s’attend pas. Il se manifeste, entre autres, par les parents qui — légitimement ou non — montent au créneau pour demander des faveurs ou pour modifier des prises de décision collective. Peut-être, le milieu privilégié dans lequel je travaille joue-t-il un rôle. Néanmoins, faire la part des choses n’est pas toujours facile. La réponse à apporter repose sur un équilibre à trouver… Le tournoi de foot est un exemple : il émane du conseil d’école, six élèves de trois classes l’organisent avec le soutien d’un adulte référent qui est absent lors des récrés (horaire, inscriptions, règles, etc.). Cela a beau être réfléchi, la machine se grippe. Durant le tournoi l’accueillant garant est absent et les élèves sont laissés à eux-mêmes : un des arbitres prend toute la place, un joueur s’impose et ne respecte pas les règles, il n’est pas exclu, un autre engagé dans la compétition perd, des parents se plaignent à la direction des difficultés rencontrées par leur enfant… Parallèlement, les élèves organisateurs ne s’adressent pas à l’enseignant référent et pensent régler le problème en rappelant simplement le cadre au conseil. Cela vient trop tard, les interactions extérieures chamboulent le processus : des adultes décident que le tournoi est interrompu.

Le gout de l’aventure
Les projets qui émanent du conseil d’école et se réalisent en dehors du cadre des classes constituent de réels défis. C’est un fait : en dehors de l’espace qui structure les petits groupes, permettre aux élèves de se saisir des opportunités pour apprendre de la construction de leur quotidien, est souvent entravé, réaménagé, et prend l’allure de missions impossibles. Ainsi, trois petites filles de 2e primaire souhaitent réaliser une chasse au trésor dans la cour pour l’ensemble de l’école. La titulaire propose d’envisager sa réalisation dans une collaboration multiâge. Peut-être des élèves de 6e année seraient d’accord d’organiser cela avec elles. Le conseil demande le soutien d’un adulte référent. Mais, lors du conseil suivant, la classe de 6e année annonce qu’ils ne s’investissent pas. Aucun adulte ne se dit disponible. Tout le monde s’accorde à dire que réaliser une chasse au trésor pour tous les élèves de l’école, à trois, quand on a sept ans, ce n’est pas réaliste…
Ce sont pourtant de belles occasions pour transformer les disputes et critiques dans une dynamique émancipatrice : leur donner des outils pour créer, pour apprendre, pour accompagner les plus jeunes quand elles seront, à leur tour, en 6e. Il me semble qu’on ne peut pas baisser les bras. Si l’élaboration des projets interclasses n’est pas (encore) réellement possible, un détour s’impose peut-être par un espace de travail différent, plus adapté. Aussi, je propose d’y travailler ensemble, différemment, dans le contexte des demi-groupes. Le projet arrive dans notre petit local. Les élèves sont enthousiastes : Il faudra faire attention que le chocolat ne fonde pas. Qui a dit que le trésor serait du chocolat ? Mais avec le vent, les papiers peuvent s’envoler… Y en a qui vont faire la course et dépasser les autres… Les idées fusent, nous déciderons ensemble. Je me réjouis de les voir découvrir le sens de l’autonomie laissée au collectif et le champ des possibles qui s’ouvrent à eux ; j’observe que les prises de décisions ne se feront pas sans arguments, voire sans tensions. Parallèlement, je note les compétences disciplinaires qui seront travaillées, en éveil géographique, en langue et j’établis un calendrier à leur proposer… J’ai conscience que l’aventure est autant la mienne autant que la leur. Je me prépare à une part d’inconnu. Je me félicite d’avoir choisi ce métier !

notes:

[1Les deux lois zéro sont celles dont on ne discute pas : « Je prends soin de moi et des autres. Chacun·e est à l’école pour apprendre et peut donc se tromper. »

[2Selon les projets, il y a des comités de rédaction ou des temps d’organisation spécifiques.