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Chère Sylvie,
Je t’écris aujourd’hui, en me demandant si tu es capable d’écouter ce que j’ai à te dire. Si oui, j’espère que cela servira aux autres personnes que tu recevras dans ton bureau... J’aimerais que ceux qui me succèderont auprès de toi n’aient pas à lire dans ton regard le sentiment qu’ils sont nés pour t’emmerder. J’aimerais bousculer, ne fut-ce qu’un peu, ta quiétude de femme qui sait si bien comment les autres devraient vivre.

J’ai eu tellement souvent envie de te casser la gueule... Sans nuance et sans délai. Mais ce n’était pas la peine, j’aurais ramassé la police sur le dos et tu aurais eu une raison de plus de me faire la morale et de te plaindre de ton si dur travail avec ces gens venus du monde entier. Une raison en or, cette fois ! Un cadeau que je ne t’offrirai pas...

J’ai beaucoup rêvé à ma vengeance, mais qu’aurais-je pu trouver pour te faire ravaler tes mots et ton mépris qui ne se retournerait contre moi ? Je peux te faire la liste de tout ce à quoi j’ai pensé. Tu pourras en rire. Ou tout mettre sur le compte de ma violence naturelle, de ma race, de ma religion, de mon éducation... Si au moins, je pouvais te faire peur ! J’ai pensé : crever les pneus de ta jolie voiture rouge, te casser les jambes, t’attendre au coin d’une rue avec une bande d’amis et te terroriser jusqu’à ce que tu perdes le contrôle, m’attaquer à ton fils,...

Et voilà. Je tourne en rond avec ma rage, mon dépit. Si je veux devenir quelque chose dans ce pays, il faut certainement mieux fermer ma gueule que de casser la tienne. Et celle de ceux qui te ressemblent.
Je peux aussi faire la liste des mots que tu m’as dits et qui sonnent si fort dans ma tête :

•Tu es de nouveau en retard, tu crois que j’ai du temps à perdre pour toi ?
•Pourquoi tu as acheté une télé alors que tu n’as pas d’argent pour payer ta note de gaz ?
•Si tu n’es pas d’accord, pourquoi tu ne retournes pas chez toi ?
•Est-ce que tu crois qu’il n’y a que toi dont je dois m’occuper ?
•Tu as réfléchi avant de faire quatre enfants ?

À mon tour de te poser quelques questions. Crois-tu vraiment que je viens dans ton bureau dans le seul but de t‘ennuyer, que je n’ai rien de plus intéressant à faire ? Penses-tu que je prendrais le risque de me faire humilier une fois de plus dans vos bureaux si la survie de ma famille ne dépendait pas de vous ? As-tu déjà essayé de vivre sans ta voiture, ta télé, tes sorties, tes vacances... ? Est-ce que tu sais ce que c’est de n’avoir qu’une télévision à offrir à tes enfants pour occuper leurs loisirs ? Désires-tu vivre quelques mois dans mon pays en guerre ? As-tu déjà senti sur ta peau un regard qui te réduit à ton infériorité ?

Tant qu’on est dans les listes, je peux aussi faire celle des actes dont je suis témoin et pour lesquels tu pourrais être assignée en justice. Mais, existe-t-il quelqu’un pour entendre ces faits ?
•Te souviens-tu du papier que tu m’as fait signer lorsque je suis arrivé en Belgique et dont le traducteur m’a donné une version fausse ? Celui où soi-disant je renonçais à mes droits de demandeur d’asile ?
•Te souviens-tu de l’argent qui m’était destiné et que tu as fait bloquer parce que tu estimais que je ne saurais pas l’utiliser « correctement » ?
•Te souviens-tu du dossier que tu n’as jamais envoyé au service des régularisations ?
Avant que je ne jette une bombe, que je n’envoie tout en l’air à commencer par ma propre vie, dis-moi, toi qui sais si bien ce qui est bon pour les autres, ce que je peux imaginer pour garder la tête haute lorsque :
•le professeur de mon fils lui dit qu’il fera un bon maçon plus tard ;
•le secrétaire du CPAS m’affirme que, puisque je ne travaille pas (« Mais, Monsieur, donnez-le moi ce travail, je n’attends que ça ! »), j’ai bien le temps d’attendre ;
•l’agent de quartier me rappelle que j’ai bien de la chance qu’on me tolère ici ;
•on me refuse l’ouverture d’un compte à la banque X parce que je n’ai pas de revenus suffisants.

J’ai bien compris à quelle place je devais me tenir, ne t’inquiète pas. Ma colère est indigne et peu reconnaissante, je le sais. Je me contenterai donc de petites vengeances discrètes et peu palpables contre votre système. Pas de liste pour celles-ci : il ne faudrait pas que tu trouves le moyen de me retirer ces minuscules compensations. Pour la même raison, je ne te ferai pas non plus le répertoire des belles solidarités qui m’ont été offertes dans ton pays. Ce ne sont pas des compensations, celles-ci, mais mon trésor de guerre !

Je sais que tu aimes le pouvoir que tu as sur ma vie. Mais n’oubliez pas, vous, assistants sociaux, médiateurs, conciliateurs, éducateurs, surveilleurs, policeurs... que vous gagnez votre pain et votre assurance parce que nous existons. Nous aurions du mal, de notre côté, à oublier que nous devons passer par vous parce qu’il ne nous est pas donné d’exister par nos propres forces.