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À tout savoir, il faut un destinataire, Monsieur.
Il n’y a pas de vérité possible là où personne n’écoute avec la plus intime parcelle de sa peau.
Vous êtes donc
Ici
Avec moi
Parce que la vérité a besoin du désir de la vérité. [1]

Septembre 2001. Classes de 6e professionnelles en travaux de bureau. Avec une collègue de français, nous démarrons le projet moi-je, porté par l’asbl Les Corsaires. L’objectif : permettre à chaque élève de créer un site personnel, qui accueillerait ses productions, aussi bien textes, que photos, collages, etc.
Nous travaillons à partir de consignes ou d’ateliers d’écriture articulés autour de thèmes divers : l’école, la famille, la ville, etc. Nous animons à deux, dans une salle informatique à la connexion incertaine. Tout le monde écrit ou produit (les enseignants essayent aussi, même s’ils sont souvent pris par les questions ou les interpellations des élèves). Les textes nous sont envoyés par courriel, que nous annotons, corrigeons, lisons et commentons collectivement. Une fois toilettés, les élèves les publient en ligne.
À certaines occasions, en cours de travail, nous mettons en évidence par une lecture publique l’un ou l’autre texte en cours de production, que nous lisons en y associant d’autres textes sur le même thème, écrits par des auteurs reconnus, mais que nous rendons anonymes. La consigne adressée aux élèves : à l’écoute, reconnaitre le texte « amateur » et celui du « professionnel ». Souvent, difficile de faire la différence ! Les auteurs présents en classe, mais aussi les auditeurs, en sont stupéfaits, flattés ou admiratifs.
Une fois les textes en ligne, des animateurs des Corsaires les lisent, y réagissent sous forme de commentaires mis en ligne. Les élèves rencontreront ces animateurs au moins à trois reprises : lors du démarrage du projet en septembre, lors d’une journée de formation organisée en ateliers créatifs (en vue de créer des images numériques, des animations, etc.) et, en fin d’année, au moment de la présentation de productions finales (avec lectures publiques, l’une ou l’autre fois par des comédiens) auprès d’un public externe, composé d’autres participants au projet moi-je et d’un public volontaire, principalement composé de travailleurs du socioculturel.

Ce qu’on y gagne, ce qu’on y perd

À travers la moulinette de l’activité scolaire imposée à tous, émergeront régulièrement des textes qui surprendront et toucheront ceux qui les liront, les écouteront, ceux qui les corrigeront... et même leurs propres auteurs. Comme enseignants, nous veillerons à ce que ce ne soit pas toujours les mêmes auteurs qui soient ainsi mis en évidence. Régulièrement, en ayant son attention attirée sur ce qu’il est en train d’écrire, tel auteur redécouvrira son texte à travers d’autres yeux, qui savent le prendre au sérieux. Peu à peu, c’est comme si le bluff imposé par la gêne s’estompait, pour certains du moins, et qu’on cherche plutôt à « se bluffer »...
Évidemment, ce seront de petites phrases qui brillent comme de petites victoires, rares de manière si évidente... mais... révélatrices d’un état d’esprit possible ? Telle élève déclarera avoir découvert l’écriture « en elle » ; tel autre, dur à cuire, viendra à l’occasion, entre deux cours, déposer un bisou sur son ordinateur, devenu son compagnon d’écriture.
Ils se seront tous familiarisés avec l’outil informatique, qui leur pose d’énormes problèmes, malgré la section dans laquelle ils se trouvent : enregistrer le fichier dans un dossier déterminé n’est pas évident, même après plusieurs semaines, voire plusieurs mois... Enfin, ce type de travail a permis d’aboutir, à peu de frais, à une production « belle », soignée et valorisante : à cette époque, les blogs sont rares et la présence sur le Web suffisante pour en tirer fierté et admiration.

Le revers de la médaille : confiner l’activité d’écriture dans une logique d’expression (que reflète bien le nom du projet : moi-je), si caractéristique des jeunes de milieux populaires. Difficile donc d’aborder l’écriture comme outil d’élaboration (d’une pensée ou de soi), intégrant la question du destinataire, et des réécritures nécessaires pour s’adresser à lui avec pertinence, ainsi que des raisons de l’écrit (autres que la reconnaissance).

Toujours corrigé, jamais répondu

Au fur et à mesure que nous répétons l’expérience, l’intérêt de partager ses textes avec un public autre que scolaire nous semble de plus en plus nécessaire. Utiliser Internet pour sortir de l’école, sortir du quartier, de différentes façons. C’est ainsi que, pendant deux ans, nous essaierons de mettre en place le système des correspondants. Ceux-ci forment un pool d’adultes volontaires que nous connaissons, et qui ont mis en ligne un texte d’auto-présentation que nous avons demandé suffisamment allusif sur certains points : âge, profession, origine sociale, etc. Histoire de ne pas mettre en évidence certains traits qui creuseraient trop de différences. Les élèves ont lu ces portraits et se sont choisi chacun leur correspondant.
Le job du correspondant ? Lire et réagir à leur tour aux textes qu’ils découvraient (à titre personnel, pas comme « correcteurs »), aux mails qui s’échangeaient, etc. Ces échanges, les enseignants n’y ont pas eu accès, à moins que leurs auteurs ne les y autorisent.
L’expérience donna des résultats très divers, avec quelques petits miracles : un livre qui voyagea par la poste à partir de ces échanges, des relations épistolaires surprenantes, même si rares ou peu explicites. Ainsi M., stupéfait de découvrir après quelques échanges que sa correspondante était âgée 60 ans ; quand celle-ci lui dit espérer « qu’il ne la laisserait pas tomber pour autant », il éclatera de rire. Désormais, il parlera avec tendresse de ses quelques échanges avec sa « petite Croquette de 60 ans ». Vraiment pas grand-chose, en tout cas une touche d’humanité dans une année scolaire qui s’avèrera assez terrible.
Il y eut quelques grosses déceptions aussi ; notamment, certains correspondants trop irréguliers ne prirent pas la mesure de ce que pouvait représenter leur silence aux yeux de certains élèves. Très souvent, pas facile de trouver les mots pour interpeler et relancer des élèves pour qui l’écrit est si peu signifiant. Ceux-ci, peu investis et systématiques dans l’utilisation du mail... et de la relation écrite... Les profs se retrouvaient pris à leur propre piège : n’ayant pas voulu « scolariser » cet échange, comment essayer de soutenir une expérience qui semblait partir dans tous les sens ? Une des correspondantes, parmi ceux qui permirent les échanges les plus riches, nous dit, après coup, le temps et l’énergie que chacune des réponses envoyées lui demandait...
Bref, pour beaucoup, cette présence resta trop abstraite : nous aurions dû penser dès le départ à organiser des rencontres régulières avec les élèves. Mais comment faire, avec des partenaires ayant chacun une vie familiale et professionnelle bien remplie ?

Magusines

Les Corsaires transformèrent le projet moi-je initial. Anticipant l’explosion d’espaces Web individuels, ils proposèrent un nouvel outil en ligne permettant l’élaboration collective et coopérative d’un site : le Magusine [2]. Cet espace est géré à partir de n’importe quel ordinateur par les administrateurs, tandis que les rédacteurs l’alimentent progressivement de leurs productions. Le début de nouveaux tâtonnements...

notes:

[1Extrait du spectacle Rwanda 94 du collectif Groupov, mars 2000.

[2www.magunews.net. Les textes en encadré sur cette page son issu du site www.idu.magusine.net.