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Lettre à une maitresse d’école, écrit par les enfants de Barbiana, est un livre qui en a secoué plus d’un dans les années 70. [1]

Barbiana, petit village du nord de l’Italie, enfants aux travaux agricoles, fréquentant ou non l’école et y ratant s’ils y allaient ou s’y faisant humilier comme paysans pas dégrossis. Ils ont fait leur propre école et ils ont écrit.
« Chère Madame, vous ne vous rappellerez même pas mon nom. Il est vrai que vous en aviez tellement recalés... Vous nous recalez aux champs et à l’usine et puis vous nous oubliez. » [2]
À Barbiana, on ne recalait pas. On travaillait douze heures par jour et trois-cent-soixante-cinq jours par an et les « irrécupérables » étaient sauvés. C’est de Barbiana que huit de ces enfants ont décidé d’écrire à leur ancienne maitresse d’école, et, à travers elle, au corps professoral officiel. Réquisitoire violent jusqu’à subversif, cette lettre remet en question les fondements mêmes de la société : l’argent et les classes. Avant la contestation des universitaires, quelques enfants, dans un village perdu, avaient fait, à leur manière, la révolution.
À l’époque j’avais dix-huit ans. Je fréquentais le CASI-UO [3], sans trop bien comprendre ce qu’on y voulait, ce que j’y faisais ! Quelqu’un m’a passé ce livre.
Tout de suite, il m’a frappée. Je n’étais pas du nord de l’Italie comme les enfants de Barbiana, mais de la Sicile et pourtant, je me sentais proche de ceux du livre... Histoire de mêmes classes sociales dominées : petits montagnards et paysans au service de grands propriétaires ou ouvriers, la même position sociale.
Pasolini a dit de ce livre qu’à sa lecture, on passait du rire aux larmes. J’y passais moi aussi, du rire aux larmes. À la prise de conscience aussi, à la révolte.
Certaines phrases du livre étaient des phrases coup-de-poing. Les lire, les faire miennes c’était comme si moi aussi, je les donnais, les coups de poing. À l’Université Ouvrière du CASI-UO, on ouvrait les phrases du livre, on saisissait des mécanismes d’exploitation et des façons collectives de protester... Pas seulement en pensant à moi, à ma famille donc, mais aux milliers d’autres... « Sono mille e mille... »

Sur la peau et sur le papier

L’impact principal que ce livre a eu sur moi, c’est le fait de voir la misère écrite là, mise en mots alors que les miens la connaissaient juste sur leur peau... Sans doute que ces mots m’ont permis de prendre le recul nécessaire pour mieux lire ma famille, les miens et tous les autres...
Quand je lisais « la timidité des pauvres est un mystère qui remonte loin », je voyais mes parents, eux qui ne regardaient jamais les gens en face, ma mère qui avait peur de tout écrit, qui tremblait à la vue d’un télégramme, ma grand-mère affolée devant le propriétaire terrien et toute en admiration écrasée devant ce genre de personne si pleine d’assurance.
Le livre dénonçait avec rage les injustices dues aux dominations des uns sur les autres. « Rien n’est plus injuste que de traiter également les inégaux. »
Il m’insufflait comme une rage aussi. Rage de réagir, rage d’apprendre aussi.
« L’enseignement ne connait qu’un seul problème, les élèves qu’il perd... Vous dites que vous avez recalé les crétins et les paresseux. C’est donc que vous prétendez que Dieu fait naitre les crétins et les paresseux chez les pauvres... »

Me porter ailleurs

À l’époque, vu ma situation familiale d’émigration en recherche de travail, j’étais ouvrière.
Mais j’avais envie de reprendre des études. Maitresse d’école !
En lisant l’expérience de ces gens dans la région de Barbiana, en captant leur force de résistance et leur entreprise d’école par eux, pour eux, je me suis dit que je pourrais les faire, ces études. Les enfants de Barbiana me donnaient du courage.
« Barbiana quand j’y arrivais n’avait pas l’air d’une école... Rien que de grandes tables autour desquelles on faisait l’école et on mangeait. Il n’y avait qu’un seul exemplaire de chaque livre. Les gars se serraient autour... Le plus âgé de ces maitres avait peut-être seize ans, le plus petit douze et il me remplissait d’admiration... Ceux qui ne possédaient pas de bases se sentaient les préférés. On les traitait comme vous traitez le premier de classe. On aurait dit que l’école était rien que pour eux. Tant qu’ils n’avaient pas compris, les autres n’avançaient pas. »

Un voile se lève

Par moments, dans ces années d’étude, j’en avais marre : j’avais pris ces études mais je travaillais comme ouvrière en même temps. C’était dans une papeterie aux machines rapides. Je devais passer des paquets à une camarade et sur le temps du voyage, je jetais un œil sur les pages que je devais étudier. Comme mon travail était très répétitif et ennuyeux, voir ces pages entre les paquets, c’était me porter ailleurs.
La mémoire de cette tranche de vie me fait penser qu’un livre fort, un film poignant, peuvent être comme une révélation...Révélation... levée de voile. Mais oui, quand on est plongé dans la réalité dure, on la vit si fortement que c’est comme si un voile était posé par-dessus... tu ne vois plus comment, vers où, avec qui tu peux avancer. À la limite, tu penses qu’elle est normale cette dureté de vie de ta famille. Certains, de par leurs mots, leurs images te lèvent le voile. Barbiana, une révélation pour moi, un moteur.

Un moteur tourne

Depuis lors, mon moteur continue à tourner et à me faire courir !
Imiter Barbiana dans l’école de devoirs du CASI-UO, non, ce n’est pas possible : nos conditions sociales ont changé, les enfants d’ici ne sont pas à arracher au travail précoce, la télé vient apprendre ou empêcher d’apprendre toutes sortes de choses, nommer le dominant et y résister ensemble pour plus de dignité, n’est plus aussi clair qu’avant.
Et pourtant, mon moteur de départ tourne : révolte contre les inégalités, souci du collectif, recherche de solutions à trouver ensemble pour des problèmes scolaires et d’éducation qui ne sont pas individuels, ce moteur-là, appris au CASI-UO, révélé dans des lectures comme le livre Lettre à une maitresse d’école continue à me mettre en route : « J’ai appris que le problème des autres est pareil au mien. S’en sortir tous ensemble, c’est la politique. S’en sortir tout seul, c’est l’avarice. »

Aujourd’hui aussi

En route pour quoi ? Pour continuer à savoir que des Barbiana continuent d’exister : notre ville en cache, dans les quartiers défavorisés, dans les lieux de transits ou d’atterrissages douloureux de réfugiés et autres arrivants exilés, notre monde en est plein dans les pays pauvres. Cette conscience-là et sa transmission aux plus jeunes sont un pas. Élémentaire.
Par ailleurs, les statistiques tant italiennes que belges sont éloquentes quant aux difficultés scolaires des enfants de milieux populaires, à leur relégation, à leurs retards. En presque quarante ans, même s’il y a massification de l’enseignement, les écarts entre les dominants et les dominés n’ont pas tellement changé.
Alors, modestement, mais fermement, notre pierre, par exemple à l’école des devoirs, ce n’est pas de remplacer l’école sélective, ce n’est même pas de rattraper les retards, c’est surtout de donner un sens et une conscience. Conscience de classe, sens critique, sens de responsabilités collectives et aussi sens des apprentissages. Pourquoi apprend-on ?
Comment ? Comment ne pas réussir tout seul ? Refuser que des enfants soient pointés comme « étant des problèmes », mais chercher d’où peuvent venir certains problèmes -qu’ils ont, pas qu’ils sont- et imaginer des solutions, un par un, mais dans le groupe qui peut leur servir d’inscription forte et de référence pour des identités à construire avec eux.
J’espère, par là, que cette expérience autre que celle de l’école ancrera des réflexes, fixera des racines, au moyen de l’appropriation de la langue -comme outil indispensable pour comprendre le monde, développer la pensée et agir-, de l’appartenance à un groupe, avec tout son vécu de contraintes, de pas à faire avec d’autres, de règles à respecter, de prix à payer pour arriver à des productions communes.
Autre chose que le plaisir immédiat en vente partout, autre chose que la consommation passive.
Et c’est avec les parents, dont l’appartenance au groupe se travaille et se crée aussi, que je tente de marcher vers ces buts : porteurs de notre histoire, la traversant avec d’autres proches, y associer nos enfants en leur transmettant, nos révoltes, nos analyses, nos formes d’engagement, dans l’espoir qu’ils ne s’engluent pas dans les paillettes et le fastfood des pubs, mais vivent debout et participent peu à peu à la marche de ceux qui forts de leur conscience et de leur esprit critique travaillent à des changements.
C’est ce que je garde de Barbiana.
C’est Barbiana aujourd’hui. Un terrible pari.

notes:

[1L’expérience de l’école de Dom Milani en Italie est considérée encore aujourd’hui comme un texte fondateur du mouvement des écoles de devoirs.

[2Les enfants de Barbiana, Lettre à une maitresse d’école, Mercure de France, Paris, 1968.

[3CASI-UO est le Centre Action Sociale Italien - Université ouvrière.