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Il aurait pu devenir professeur de français par amour des mots ou professeur d’éducation physique par amour du mouvement, deux passions venues de ce qui l’a fasciné dans la rue et dans la culture hip hop qu’il a vue naître.

Il a touché au graffiti, s’est mis à écrire beaucoup de rimes, influencé par les rappeurs américains et ce qu’il en savait : faire passer un message et se battre pour une vraie cause, celle de la rue. Puis il s’essaie au breakdance dans les parcs de son voisinage, tentant de reproduire des figures vues dans les films, impressionné par les grands.

Il choisit finalement de se plonger dans le rap et commet des textes denses, avec cet art de manier les mots, de les faire sonner, de les mâcher, de les dérouler, lançant toujours la parole forte de jeunes, de la rue, d’une contestation, d’une recherche de sens… Opérant avec tout cela dans un groupe qu’il met sur pied. Aujourd’hui, le dit groupe n’est plus à présenter. C’est Starflam, le top du rap en Belgique. [1]

« Il », c’est donc AKA, EKE, AKRO et « dans le civil », Thomas Duprel, 25 ans. Il a opté pour un régendat en éducation physique et au terme de ses études, il a présenté un TFE qui s’intitule Épanouissement des jeunes au travers du breakdance. Cohérent le garçon ! Il a lié sa connaissance de la rue et de ses cris ET ses études de régent. Dans son TFE, il présente l’histoire de la culture hip hop et ses caractéristiques élaborées par le public qui la produit.

Mêler les exigences

Ce qui fait l’originalité de son travail, c’est la façon dont Thomas développe ce que le breakdance (une des quatre disciplines du hip hop) peut apporter aux jeunes. Il analyse la manière dont ils apprennent et les effets de cette activité sur eux ; il croise avec les textes officiels du décret Missions, des compétences transversales et disciplinaires. Par exemple, le développement de la condition physique en termes d’endurance, de souplesse, de vélocité ou les habiletés gestuelles comme l’intensité, le rythme, le dynamisme, la fluidité, la précision, l’adaptation, l’expression du mouvement et enfin, la coopération socio-motrice sur la base de règles, en tenant compte de partenaires ou d’adversaires.

Thomas rappelle que le breakdance au même titre que les danses ethniques est très présent dans l’univers social des jeunes de zones d’éducation prioritaire. Son objectif premier et de leur (re)donner l’envie de faire de la gymnastique, de transposer les acquis moteurs de la rue au gymnase, de mettre en pratique les savoir-faire sur de vrais engins et de comprendre ainsi que la gymnastique est l’essence même du travail au sol du break.

Pour lui, introduire le break dans ses cours, c’est aussi permettre aux jeunes de pouvoir s’appuyer sur un professionnel pour aller plus loin et d’utiliser un matériel plus sécurisant que celui de la rue. En effet, beaucoup de ces jeunes en ont marre de devoir se contenter de cartons skotchés ensemble pour se faire un bout de sol lisse et de dépendre de la météo… Des salles pour s’entrainer, inventer, composer des chorégraphies, ça leur dit mais ils n’ont pas les sous pour en louer.

Thomas explique en quoi le breakdance peut structurer des jeunes, entre autres dans leur rapport au temps (via les rythmes), à l’espace, à leur propre corps. Comment elle leur permet aussi de développer leur mémoire, par exemple lorsqu’ils doivent retenir l’enchainement des figures d’une chorégraphie. Et toute la dose de créativité qui se met en route lorsqu’il s’agit par exemple d’exprimer joie, tristesse, honte, colère, etc.

Une bonne partie du TFE consiste en une décomposition, sur le plan anatomique, de tout ce que le corps met en jeu quand un jeune s’entraine au breakdance. Une autre partie décrit un stage durant lequel il utilise une progression choisie et amène les jeunes à se surpasser, techniques d’échauffement et de relaxation comprises, ce qui demande une énorme discipline à ces jeunes dont on dit toujours qu’ils sont incapables d’en avoir.

Se qualifier

À la lecture de ce travail, on mesure mieux qu’il s’agit d’un art, que ce que ces jeunes donnent à voir dans tel ou tel spectacle de rue ou autre est le résultat d’un long travail sur eux-mêmes, avec d’autres et en référence aux ainés d’une longue histoire venue des quartiers les plus défavorisés.

Est-ce à dire que ce genre de TFE devrait pousser tous les profs de gym à faire entrer du breakdance dans leur cours ? Surement pas. Ça sentirait la récupération ou même prendrait une forme de normalisation qui ferait perdre le jus. Mais en tout cas, ce qui doit être possible, c’est de faire émerger les savoirs méconnus de la rue, comme point d’appui porteur.

Pour quelqu’un comme Thomas qui est tombé dedans quand il était petit, qui vit cette culture hip hop au jour le jour, avec ceux de la rue, c’est l’occasion de faire partager ses passions, d’y mettre ses compétences comme plus et de donner envie aux plus rebelles non pas de se moutonner mais de se qualifier et de se distinguer.

Prof de gym pour du breakdance à l’école ou pour un apport à la rue et à ses institutions à elle ? Thomas semble preneur pour les deux voies via ses deux disciplines, le rap et le breakdance, y compris avec tout le sens qu’elles portent et qui en redonne peut-être un nouveau aux petits casseurs, délinquants, teneurs de murs ou d’autres.

notes:

[1Les compositions de Starflam pourraient d’ailleurs faire l’objet d’un travail costaud dans des classes, non pas en analyses de textes ennuyeuses et tueuses mais en autre chose de l’ordre de l’invention, en collages, montages, textes-échos ou même expression corporelle.