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Ici, on commencera donc par la dernière scène de l’histoire ; on renverse les bornes sans pour autant abolir les limites.

Le train reprend ses rails vers la vieille gare du Palais, défraichie mais familière. La secousse du départ me sort de ma rêverie, et c’est en réalité le Pont des Soupirs que je franchis. Gabriel [1] traine sa valise à roulettes sur le quai, flottant avec les autres vers le train qui les mènera à l’étape suivante, Bruxelles, Nord ou Midi, que sais-je ? Vers leurs familles, leurs amis, leurs univers, où ils passeront le weekend. Mon regard suit leurs trajectoires sous l’immense voute vitrée de la gare des Guillemins flambant neuve, dans sa lumière blanche, éblouissante sous le soleil de février. La souveraine arche de métal blanc délimite un paysage qui s’ouvre sur un quartier déchiré par le chantier, puis se fige sur la sombre tour des Finances, héritage encombrant d’une génération précédente d’architectes utopistes.

Je suis resté seul dans le compartiment, songeur. Les quatre élèves se sont levés en ordre dispersé, délestant les porte-bagages qui de son grand sac, qui de sa petite valise. Gabriel a quitté son siège, sans sembler quitter la position divine dans laquelle il s’était figuré tout au long du trajet.
Il parle des études supérieures qu’il entamera l’année prochaine, des grandes questions fondamentales de l’humanité auxquelles il s’attaquera, de son projet de chef-d’œuvre [2] , qui en sera un, réellement. Il parle avec ferveur, enthousiasme, et une assurance sans faille. Ses paroles sont des pétales de cheveux roses, voletant somptueusement. C’est comme si c’était fait.
Nous sommes cinq dans le compartiment à six places de cet antique train international qui relie Liège à Luxembourg : quatre élèves de fin de secondaire, grands ados ou jeunes adultes (suivant le point de vue), et puis moi, un de leurs profs.

Le vie en indirect

Une abeille contre une vitre, qui n’accède jamais à la ruche, là où la communauté s’active. Gabriel est un élève que l’on ne voit presque jamais au travail. Son existence semble ne requérir aucune forme de preuve, de justification. Qu’est-ce qui, en lui, autour de lui, fait le lit du mythe, de la pensée magique, de cette croyance que ce qui me traverse l’esprit prendra forme spontanément, « naturellement », sans effort ? Le cas de Gabriel m’invite à me poser la question.

A-t-il conscience de la contingence de son sentiment de perfection ? Voit-il qu’il est un enfant gâté de dix-huit ans, choyé, soigné, protégé par une kyrielle d’adultes qui se veulent bienveillants ? Perçoit-il l’inconsistance de ses actes en regard de ses ambitions ? Quand les réponses à ces questions seraient toutes négatives, peut-on pour autant condamner ce jeune homme pour crime de stérilité ? Doit-on le forcer à vivre en direct, à faire ce qu’il dit et dire ce qu’il fait ? Le direct couvre-t-il l’entièreté du réel ?
Conviendrait-il de lui mettre une horloge à la place de la tête, pour qu’il retrouve le lot commun de l’humain, l’angoisse du temps qui passe, la frustration de ne pouvoir mettre en actes les projets les plus fous, la résignation face à la mort, butée de toutes les butées ? Puis-je en vouloir à celui qui en a la possibilité de refuser tout cela ? Nous, pauvres mortels, devons nous résoudre au travail : cultiver le local, forger l’ici et maintenant, façonner le fragile.
Contemplant alors ce jeune, le jugeant bercé d’illusions, n’est-ce pas simplement l’envie qui me ronge ? Ai-je vraiment, moi, renoncé à l’infini potentiel, à la toute-puissance sans sortir de chez soi, à la qualité inaltérable de l’inaction ?

Le jour où l’on sort de soi
Je me revois à dix-sept ans, avec mes productions de haute qualité scolaire, reconnues, garanties, labellisées... Des productions qui m’apparaissent aujourd’hui tout aussi irréelles que les spéculations autosatisfaites de Gabriel. Des productions qui n’ont infléchi le destin de personne, pas même le mien. Des productions qui répondaient à mon désir qu’on me laisse tranquille à l’intérieur de moi : personne ne vient fouiller la psyché de l’élève normal, de même qu’on n’ouvre pas tous les jours le capot d’une voiture qui ronronne impeccablement.
Pourtant, c’est bien le jour où l’on sort de soi que tout commence, qu’enfin on reconnait l’autre qui existe en face, à côté, derrière soi, l’autre qui lui aussi est sorti de chez lui. Et au moment même où tout commence, quelque chose s’achève : une certaine idée de ce moi grandiose, celui qui d’un bond traverse les rivières et les chaines montagneuses, celui qui d’un clignement de l’œil convoque le grand orchestre, celui qui, d’un mot qui brille ou qui mate, signifie qu’il a déjà compris ; celui qui pense que le monde entier sait ce qu’il pense à chaque instant, puisque le monde entier est à l’intérieur de lui.
Le jour où l’on sort de soi, c’est la fin de la télépathie, et le début des relations hésitantes, des explorations hasardeuses, des constructions instables, des productions bâtardes qui pourtant (qui précisément pour cette raison) font chacune que le monde ensuite ne sera plus jamais le même.
Ainsi, comme convenu, on termine par le titre, que l’on aura bien évidemment pris soin de renverser : finir, c’est débuter.

notes:

[1Prénom d’emprunt.

[2Dans notre école, le « chef-d’œuvre » est un travail personnel multidisciplinaire de fin d’études secondaires.