Déchoser pour oser…

Faire des sciences sociales et économiques dans le fondamental, sans formation spécifique, c’est possible et souhaitable. À quelles conditions ?

N’attendons pas une formation spécifique pour oser nous lancer dans l’aventure des sciences humaines dès les maternelles. Pour cela, c’est assez simple : il suffit de se défaire d’une série d’obligations professionnelles puissamment intériorisées et d’accepter l’incertitude savante, morale et disciplinaire. Quatre balises pour oser.

Démaître

L’école a été créée pour donner les réponses, pour transmettre le Savoir. Et les enseignants (les auteurs des programmes, les conseillers pédagogiques, les inspecteurs…) s’investissent, à l’insu de leur plein gré, de cette mission transmissel. Pas de leçons sans réponse prévue et unique de préférence, puisque la vérité l’est et que c’est plus facile à corriger. Mais la réponse, c’est le contraire de la recherche, en sciences humaines.
Pour faire des sciences humaines avec des enfants, il faut s’interdire de connaitre la réponse à l’avance, oser ne pas savoir, et se lancer dans L’aventure de Mamy quand elle était petite, Des loisirs à la Bourdieu ou du Retour du loup[1]Trois articles du présent dossier.. Accepter de chercher avec les enfants, permettre toutes les questions, accepter toutes les hypothèses et les traiter comme telles. Déconstruire les évidences, refuser les explications uniques, surtout les naturalisantes, normativantes, moralisantes. Se lancer avec enthousiasme dans l’aventure de la recherche, cultiver la plus grande curiosité pour l’humain et ses manifestations. Pratiquer le plaisir de découvrir l’inattendu, se laisser surprendre et s’émerveiller de la diversité. Apprendre à (re) mettre en question plutôt qu’apprendre à donner la bonne réponse.

Démoraliser

L’école a été créée pour faire la morale. Et les enseignants (et les autres) s’investissent, à l’insu de leur plein gré, de cette mission éducastrice. Une histoire en maternelles, il faut une morale. Développement durable, il faut être un bon consommateur. Questions de genres, il faut prêcher l’égalité. Politique, les extrêmes dans le même sac, c’est très mal. La démocratie, c’est très bien. Mais la morale, c’est le contraire des sciences humaines.
Pour faire des sciences humaines avec des enfants, il faut accepter d’en sortir. S’interdire les jugements de valeur, permettre à priori toutes les remises en question, s’imposer comme seule intention et finalité la compréhension de ce qu’on étudie. Accepter la relativité et la multiplicité des rationalités et des valeurs de référence en situation. Cultiver la plus grande tendresse envers l’humain et ses manifestations. Se questionner, chercher à comprendre, en débattre, affirmer ses choix avec doute et favoriser tous les choix divergents pourvus qu’ils s’expriment avec respect des autres opinons. Faire confiance aux enfants, les prendre au sérieux, ne pas argumenter pour avoir raison contre l’autre, mais élucider pour voir clair ensemble. Apprendre à penser librement plutôt qu’apprendre ce qu’il faut penser.

Débrancher

L’école a été créée pour discipliner la pensée, découper le regard en disciplines distinctes. Et les enseignants (et…) s’investissent, à l’insu de leur plein gré, de cette mission tranche-saucissonneuse. Les châteaux forts, c’est de l’histoire, pas de la géo ni de la socio ni de l’économie et encore moins de l’économie politique. D’ailleurs, les historiens n’ont besoin de personne en Harley Davidson. Mais les disciplines, c’est le contraire des sciences humaines.
Pour faire des sciences humaines avec des enfants, il faut accepter de partir de la vie, des gens qui grouillent et du monde qui frémit. Le réel n’est pas historique, géographique, sociologique, il est tout ça à la fois. Et sa compréhension a besoin du français, des maths, de toutes les disciplines. Et toutes les disciplines ont besoin des sciences humaines, car c’est dans la mobilisation de tous les savoirs pour comprendre le monde que chaque savoir disciplinaire précis prend sens pour les élèves.

Démarcher

Bien sûr, déchoser ne suffit pas. Ce qui précède est trompeur, car tout en déchosant, il s’agit quand même d’aller démarcher à gauche et à droite des ressources diverses. Heureusement, Google, et même, osons le crime de lèse-pédant, Wikipedia est là, et des tas d’autres sites. L’enseignant peut y fourrager, il ne restera jamais sur sa faim. À lui de décider à qui il fait confiance.
Expérience faite pour quelques concepts sociologiques : statut et rôle, normes et valeurs, socialisation, classe sociale, genre… Il y a largement de quoi se débrouiller. Cela ne remplacera jamais une solide formation en didactique des sciences humaines, mais l’essentiel dans le fondamental est dans la posture, le plaisir de découvrir la diversité humaine, d’apprécier cette diversité et de vouloir la comprendre avec bienveillance. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Trois articles du présent dossier.