Recherche

Commandes & Abonnements

La PI tire certaines de ses notions de la psychanalyse. Dans le cadre du Centre interdisciplinaire sur l’enfance [1], un groupe de travailleurs de l’école [2] essaye d’analyser leur pratique à la lumière de cet outil.

Le cirque comme cadre revisité

« Cadrer ». Rare est le conseil de classe où ce mot n’est pas prononcé : cet élève doit être cadré, il faut rappeler le cadre, le cadre n’a pas été posé, etc. Mais au fond, qu’est-ce que cela veut dire ?

Est-ce rappeler un élève à l’ordre : lui répéter les règles qu’il n’a pas le droit de transgresser, au besoin lui proposer de passer un « contrat », où peu de choses sont négociées, et évidemment pas le respect des règles auquel souvent ce contrat se réduit ? Combien de documents de ce genre signe-t-on à longueur d’année et avec quelle efficacité ?

Certes, un cadre impose une certaine dimension, certains bords au tableau qui s’y agrippe. Mais comment faire pour qu’il ne prenne pas tout l’espace, être un cadre avec un trou assez grand pour laisser place au portrait qu’il est censé porter ?
Les règles, il est bon de les rappeler à l’élève. Cela ne mange pas de pain. Mais est-ce parce qu’on les rappelle qu’il va se les réapproprier ? Car c’est seulement en ce cas qu’un réel acte éducatif aura été posé. En fait, au-delà de « la peur du gendarme », qu’est-ce qui fait qu’une loi est respectable ?

Échos

Dans le discours analytique, c’est le père [3] qui est le garant symbolique de la Loi. Or, d’après Lacan : « Un père est digne de respect s’il a su faire d’une femme l’objet de son désir ». De cette phrase, nous en tirons un premier écho : le respect à porter au garant symbolique de la Loi [4] serait tributaire non de sa force, ni de son intransigeance, ni de son pouvoir, mais de son désir ; loi et désir seraient liés.
Ceci fait écho à une autre phrase qui apparait souvent sur les murs des stages de PI : « Mon désir, c’est bien différent de mon bon plaisir ». À la différence du bon plaisir, le désir, ce n’est pas toujours commode, cela astreint, cela nous limite aussi et cela se paie, comme on le verra plus loin. Est-ce en ce sens qu’un autre psychanalyste, Virginio Baio, a pu énoncer en parlant de l’école : « Ce qui a à faire cadre, c’est le désir » ?

Cet éclairage de la loi et du cadre apporte un autre élément : le respect qu’on peut porter à l’adulte, placé en position de garant de la loi, serait non seulement lié à sa capacité à désirer, mais à désirer ailleurs, au-delà de la relation duelle entre l’adulte et l’enfant. Mais pas n’importe quel ailleurs, pas un ailleurs qui en ferait oublier à l’adulte les sujets qui se trouvent devant lui, ou qui lui permettrait de les fuir. Un ailleurs qui les inclut et les dépasse, les interpelle, les porte dans un « au-delà des miroirs ».

Enfin, le fait que les adultes désirent aussi ailleurs, au-delà de leur relation à l’enfant, crée une énigme motrice potentielle de désir : mais qu’est-ce qu’ils me veulent, en fin de compte ? Comment me faire une place, me faire reconnaitre d’eux ? Quel sera mon rôle dans cette pièce ?

En quoi tout ceci peut nous aider dans notre pratique de classe ?

En scène

François est un élève difficile, il ne cesse de faire le pitre, interpeler les autres élèves de la classe, attirer constamment l’attention sur lui, au besoin en lançant « gentiment » piques et insultes. Les autres ne sont d’ailleurs pas en reste. Remarques et renvois se multiplient, en vain. Quand on l’exclut du cours, il s’indigne, ne comprend pas pourquoi. Il est vrai que son chahut n’est jamais « méchant », rarement adressé à l’enseignant, qu’il sait même faire rire au besoin.

Deux éléments frappent une fois qu’on rencontre François seul : son élocution est parfois à la limite du bégaiement et ses mouvements maladroits. D’autres élèves se réfèrent à une obésité passée, ce qui étonne tout qui ne l’a pas connu avant. Histoires de place prise ou à prendre, histoire de regards ?

Est-ce sous cet angle qu’on doit saisir le comportement « anormal » de François : quand il est « en scène », son élocution se perçoit tout autrement par son humour, qu’il tire de répliques brèves, cinglantes, dites à demi-mots. Si on ajoute à cela ses mimiques, ses gestes syncopés, on se dit que François est en train de se construire un personnage qui à la fois incarne et transcende ses défauts et ridicules de départ. Mieux : dans quelle mesure, par ce travail de réappropriation, François ne devient-il pas capable de s’approprier d’autres modalités d’élocution et de gestualité, appropriation qui serait peut-être impossible si elle se faisait dans un cadre strictement normatif.

Tout cela est bien beau, mais il y a la classe, qui se transforme parfois en véritable cirque rien que par sa simple présence. Les remontrances se multiplient, on ne cesse de lui rappeler le « cadre »... Rien n’y fait : fin juin, le conseil de classe demande le renvoi de François de l’école.

Cadre à tordre

Certains professeurs veulent ainsi le séparer de ses copains qui sont devenus trop bon public, afin de l’obliger, espère-t-on, à redevenir un élève « normal », en tout cas se départir des oripeaux de pitre qu’il porte trop bien. François, lui, ne comprend pas cette mesure, « il n’a rien fait de mal ». Il introduit un recours auprès du pouvoir organisateur. Mi-aout, il apprend la décision du pouvoir organisateur, qui lui pose deux conditions : il pourra se réinscrire s’il réussit ses examens de passage, et s’il respecte dès le début de l’année le contrat qu’il aura à signer en septembre.

François réussit. Son comportement des premiers jours laisse augurer le pire. Trois interventions de l’institution tentent à nouveau d’affiner le cadre. D’abord, il signe son contrat d’admission en présence du préfet de discipline, de sa titulaire et d’un membre de sa famille.

Pour ce qui est de ses stages de pratique professionnelle, le professeur responsable lui en trouve un... à l’école du cirque. Dès que ses condisciples apprennent la nouvelle, c’est le fou-rire général : François, à l’école du cirque ! François, lui, joue l’outré, mais ne peut dissimuler un sourire flatté : « C’est quoi cette histoire ? Jamais, dans cette école, on n’a été à l’école du cirque ! Pourquoi moi ? » De fait, cette décision est expliquée à François, lors d’un entretien individuel avec la responsable de stage : faire le pitre peut être légitime, mais cela exige beaucoup de rigueur, et pas n’importe quoi, n’importe quand avec n’importe qui. En ce sens, elle a négocié la possibilité pour François d’assister à des leçons de cirque.

Enfin, lors du premier conseil de classe qui a lieu après deux semaines de classe, il est décidé que la titulaire sondera tous ses collègues à propos du comportement et du travail fourni par François au terme de chaque semaine. Ces informations collectées serviront de base de discussion au titulaire et à François pour évaluer la semaine écoulée, ce qui a permis ou pas de se mettre au travail, etc. Pas de sanctions, mais le rappel d’un principe : s’il empêche le cours de se dérouler, le professeur devra l’en exclure.

Rigueur et rigueur

Cette série de mesures prises en ce début d’année scolaire aurait de quoi surprendre certains nostalgiques d’une rigueur « à l’ancienne » : un PO qui « casse » une décision du conseil de classe (« Mais quelle crédibilité peuvent dès lors avoir les profs ? »), un conseil de classe qui ne sanctionne pas immédiatement et préfère faire du bricolage pédagogique, et une responsable de stages qui, pour couronner le tout, l’envoie au cirque !

Très vite, force est pourtant de constater que François a nettement amélioré son comportement. La responsable de stage est la première à le relever, avec qui il était épouvantable l’année antérieure. Évidemment, ce n’est toujours pas un ange. Mais tous les professeurs qui l’ont connu constatent la transformation.

François s’accroche même à son lieu de stage avec une ténacité surprenante. L’institution d’accueil, en plein déménagement, ne peut lui offrir que des conditions de travail qui en auraient fait bondir plus d’un : locaux irrégulièrement chauffés, travail aléatoire amenant François à devoir récupérer des jours de stage pendant ses congés scolaires, impossibilité en fin de parcours de pouvoir assister à des leçons, rien n’y fait : François persiste, et demande à pouvoir exceptionnellement poursuivre son stage de second semestre dans cette école.

Quand sa responsable de stage l’interroge sur la particularité de ce lieu, il parle notamment des gens à la fois bizarres et sympas qui le fréquentent, de leur manière étrange de s’habiller, etc. Coïncidence ou pas, François a changé sa tenue vestimentaire, abandonnant définitivement les trainings pour une sape style « bo-bo » artiste [5].

Coïncidence ou pas, François se met à produire dans le cadre d’ateliers d’écriture un texte sur le bâtiment de Tour et Taxis [6], bâtiment phare de son quartier qu’il rêve sous une autre forme qu’une ruine ; un autre texte, d’un sérieux surprenant, traite de l’exigence d’un rap non-commercial, tandis que François réalise des collages qui épatent condisciples et professeurs. Ceux-ci ne ratent pas l’occasion de l’interpeler sur ses potentialités créatives ; la pitrerie deviendrait-elle un art ?

Qu’est-ce qui a bien pu faire cadre ici ? Les différents « oui-non » signifiés en début d’année, pas n’importe lesquels, et pas dits n’importe comment [7], ont-ils facilité à François un cheminement compatible avec une vie scolaire ? Personne ne peut le dire, et sans doute pas même François. Mais le résultat est là.

Maitrise ou désir

Selon la perspective présentée en début d’article, prise sous l’angle du désir, la relation à l’enfant et ses problèmes ne prennent pas toute la place du discours des adultes, ceux-ci désirent ailleurs. Ailleurs qui a permis aux différents acteurs éducatifs de ce récit (enseignants, direction, etc.) de situer le problème au-delà des phantasmes de maitrise, évitant de jouer à qui fera plier l’autre (puisque l’élève ne réussit visiblement pas à se faire plier lui-même) et les moralisations à coup de « Y’a qu’à ».

Un ailleurs présentifié ici notamment par l’école du cirque, avec l’ensemble des symboles qu’elle mobilise : des personnes, des manières de faire, une discipline, des lieux « délabrés » que François redécouvre sous un angle nouveau, un accès à un univers culturel empreint de culture légitime.

Les professeurs de François apprécient donc aussi les pitres, en tout cas ils connaissent du monde, et des pros. Et ce désir-là est bien plus fort que toutes les petites rancœurs qu’ils pourraient nourrir à l’égard de François. Pour autant, ce désir-là ne le laisse pas non plus sur le côté, déchet de leur mépris parce que « leur royaume serait ailleurs », il amène à interpeler François, à l’inviter même, et par la même occasion à interroger son plaisir à faire le pitre et la force de ce qui l’y mène.
À noter que la manière de formuler ce type de proposition est au moins aussi importante que son contenu, sous peine de retomber à nouveau dans le discours du maitre : « On va t’envoyer dans un endroit où tu apprendras la bonne manière de faire le pitre. » Pas sûr que si cela lui avait été formulé comme cela François aurait accroché à l’invitation. Au-delà d’un lieu de stage, c’est la question d’un choix identitaire qui est ainsi posée. Se trouver une voie, c’est dur, ce n’est pas n’importe quoi, ce n’est pas simplement suivre son bon plaisir - pour les pitres comme pour les autres. Il y a toujours un prix à payer, et quelque chose à perdre.

Faire sans ou avec notre merde

Cette proposition a posé question à François : mais qu’est-ce qu’ils me veulent, pourquoi moi,... Effet de surprise, repris en écho par le reste de la classe. Attitude énigmatique des professeurs qui ne manquent pas pour autant de souligner à François que la balle est dans son camp. Il ne s’agissait plus d’exiger que François se débarrasse de son « symptôme » comme d’un dysfonctionnement nuisible. La ritournelle est connue : plutôt que d’imposer de faire sans, on l’invite à faire avec, mais autrement.

Et à cela, seul François peut trouver comment il peut arriver. Pas de solutions toutes faites, et surtout pas des interprétations fumeuses que les enseignants s’autoriseraient sur l’élève. Là-dessus, au moins, Lacan était très clair : « Gardez-vous de trop vite comprendre. » Les hypothèses élaborées par les uns ou les autres restent des questions, permettant tout au plus d’orienter les initiatives et les paris que l’équipe éducative a à bricoler au coup par coup.

Pas de solutions donc, mais des réponses, des points de repère plus ou moins nouveaux, des garants et des garde-fous. À trop désirer et à trop savoir à la place de l’autre, on finit par le priver de toute possibilité de vouloir et de dire. Nos bricolages pédagogiques se situent ainsi entre le prêt-à-porter et le sur-mesure. Inconfort et voyage garantis.

Enfin, tenter de prendre en compte la question du désir, ce n’est pas non plus se leurrer en voulant épargner le temps. Le temps nécessaire, aux uns et aux autres, pour qu’une histoire puisse se déployer et s’inscrire.

notes:

[1CIEN, organisé par l’École de la Cause Freudienne.

[2F. Boucher, N. De Smet, C. Piette, M. Puissant, L.M. Lloreda.

[3Cette fonction ne doit évidemment pas être forcément assumée par le géniteur de l’enfant.

[5Pour les non-initiés : bourgeois bohème.

[6Où vient précisément de déménager l’École du cirque.

[7L’expression est du psychanalyste V. Baio : un oui inconditionnel au sujet, mais des non au n’importe quoi. Pour reprendre encore une de ses formules, il s’agit à la fois de proposer des coups de pied au cul, pour le décoller de là où il est englué, et une chaise, pour qu’il ne se casse pas la figure.