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Les premiers beaux jours de ce printemps ont vu fleurir une petite affichette aux valves de la salle des professeurs : de nouvelles règles en matière de tenues vestimentaires, décidées par la direction et les éducateurs, et que l’on nous enjoint de faire désormais respecter comme un seul homme, puisqu’il y va de notre cohérence éducative.

On peut lire dans le nouveau règlement de notre établissement que sont désormais interdits : les tops ne cachant pas les bretelles de soutien, les pantalons troués ou effilochés, les tongs, les décolletés trop plongeants, les pantalons qui tombent et, last but not least, « les jupes plus courtes que 10 cm au-dessus du genou ». Le message se termine par une exhortation à notre vigilance, vu l’arrivée de la belle saison.

En effet, dans cet établissement huppé, un grand nombre d’enseignants se plaignaient d’un laisser-aller en la matière qui ne pouvait plus durer : jeunes filles de plus en plus légèrement vêtues, jeunes hommes négligés... Il fallait, semble-t-il, « mettre des limites ». Le règlement antérieur, qui se contentait de parler de tenue « correcte, propre et décente », avait en effet prouvé les siennes, et il était urgent d’y remédier.

Les dessus

Sous peine de quoi, au fait ? De ne pas donner aux jeunes les repères dont ils auraient besoin dans leur vie sociale ? De mettre mal à l’aise les enseignants ou les élèves du sexe opposé en réveillant leurs hormones ? De nuire à notre image de marque à l’extérieur ? Cela n’a été expliqué à personne, cela va probablement de soi.
Bref, on n’a pas créé là de nouvelles règles, on a étoffé celles qui existaient déjà, et l’affichette précise qu’on a souhaité ainsi « répondre aux questions récurrentes » et « faciliter le travail » des enseignants. Les élèves ont été informés par voie d’affichettes présentant la liste des tenues visées et barrées d’un grand « Interdit » diagonal en arrière-plan, ou tout simplement par les sanctions qui ont commencé à tomber.
Tout cela n’est guère original, c’est un « marronnier » de la vie scolaire, un éternel débat de salle des profs, souvent dans la lignée des discours sur « le niveau qui baisse », « la violence qui augmente », le laisser-aller général, enfin bref, le « où va-t-on ? » que, parait-il, on entendait déjà à l’époque d’Aristote.
Dans l’absolu, il ne s’agit pas nécessairement d’une question sans intérêt : la problématique de la décence ou de la pudeur, le rapport au corps sont des enjeux centraux pour des adolescents, et on peut aussi songer à l’importance de maitriser les codes en vigueur dans différentes sphères de la vie en société : on ne s’habille effectivement pas de la même façon au travail qu’à la plage, etc.
Cependant, la façon dont les choses se sont passées invite à s’interroger sur deux aspects au moins : que fait-on vraiment lorsque l’on instaure ce type de règles vestimentaires, et dans quel but ?

Les dessous

À première vue, il semble qu’il s’agissait de « mettre des limites » à une situation dont les témoins jugeaient qu’elle ne cessait de se dégrader. Néanmoins, la limite existait déjà dans le règlement de l’établissement, en des termes plus généraux (tenue correcte, propre et décente) et les élèves pouvaient être rappelés à l’ordre à ce sujet. On a donc plutôt mis des limites aux limites, invoquant la nécessité, voire l’urgence, de préciser les premières par les secondes, le danger de la subjectivité, et surtout, le malaise des enseignants à l’égard d’une règle jugée trop floue. Quelques-uns d’entre eux, minoritaires, se sont pourtant indignés des nouvelles règles, ironisant notamment sur leur caractère inapplicable (les éducateurs se baladeraient-ils dorénavant avec un mètre ruban pour vérifier la conformité des jupes ? le point de repère de la mesure serait-il le dessus ou le dessous du genou ?...). On voit bien en effet à quel type d’escalade absurde peut mener le souci de précision dans de tels domaines. En matière de limites à poser, où est la limite ? Celle du praticable, de l’applicable, celle de l’absurde et du ridicule ? Quel est le sens de limites de ce type ?

De là découle la deuxième question : pourquoi fonctionner ainsi, dans quel but ? S’agit-il bien d’éduquer les élèves ? Les limites sécurisent, dit-on. Dans ce cas-ci, on peut se demander si leur enjeu est bien de sécuriser ceux qu’elles visent, à savoir les élèves. Ces règles leur sont-elles réellement destinées ? Ne s’agit-il pas avant tout de sécuriser... les enseignants ? D’une part, de façon symbolique et globale, par rapport à la crainte souvent exprimée d’une situation qui se dégraderait, ce fameux mythe de l’âge d’or perdu où « il n’y avait pas tous ces problèmes ». Il s’agit d’entretenir l’illusion, vitale chez ces profs, que leur univers est bien stable et conforme à l’image qu’ils s’en sont toujours faite.

D’autre part, en balisant ainsi les critères de tenue vestimentaire jusqu’au moindre détail, on espère agir à titre préventif, faire en sorte qu’aucun problème ne se pose et éviter ainsi tout dialogue entre enseignants et élèves. Ainsi, ce que révèlent peut-être de telles mesures, c’est l’étendue des peurs des enseignants, leur demande d’être protégés contre toute situation qui les obligerait à dialoguer avec les élèves sur ces matières, à ouvrir le débat.

On objectera peut-être que le temps passé à discuter avec les élèves est du temps pris sur les apprentissages, et qu’il valait dès lors mieux régler le problème en amont et une fois pour toutes. Mais c’est se voiler la face : au mieux, on déplace les débats et au pire, on les démultiplie au prorata du nombre de nouvelles règles. Mais surtout, on passe à côté de l’essentiel du débat : celui que l’on aurait pu avoir avec les élèves (et leurs parents, qui n’ont pas davantage été impliqués) pour construire ensemble des règles de vie en commun qui auraient davantage fait sens pour tous. C’est sans doute à cette condition qu’on aurait pu arriver à mettre en place des limites structurantes pour les élèves, plutôt que d’absurdes butées.