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Un directeur et des collègues me l’avaient dit à mon arrivée dans cette école professionnelle : ici, il faut savoir « les tenir ». Ces mots me hantaient. Tant le « les » pour une sorte de troupeau sans visages, suggestif d’un « ceux-là » sans admiration, que le « tenir » qui me mettait de drôles d’images en tête. Qu’est-ce que j’allais faire ?

D’après ce que je voyais et entendais, il s’agissait de « les tenir » en rangs, « les tenir » assis, « les tenir » tranquilles. Et comment s’il vous plait ? En prenant des airs et des tons cerbères, en menaçant, en sanctionnant, en enlevant des points. « Surtout ne pas sourire, surtout ne pas se retourner, surtout ne pas les laisser parler » qu’on m’avait dit !
Et pour quoi s’il vous plait ? Pas pour en faire des détenus, non quand même ! Pour pouvoir donner cours ! Ah bon ! Comme si de coincer leur corps (et le nôtre) allait décoincer leur tête (et la nôtre) !

De l’attention et du moteur

Les tenir en laisse, je n’aurais pas pu. Les tenir en haleine, j’aurais bien voulu. Vivre du fort avec eux, (r)éveiller le gout d’apprendre.
Pour faire pétiller cette eau-là, j’avais à inventer des bords. Quand même… Parce que rien ne va de soi. Les élèves ne se passionnent pas d’emblée pour des cours de français ou d’étude du milieu. Ils se méfient, fuient, testent, provoquent.
Pro-voquent ! Ou, autrement dit, mettent leur voix devant moi… Encore fallait-il que je sorte de mes bords pour tenter d’entendre ce qu’ils voulaient peut-être dire quand ils n’avaient pas leurs affaires, s’occupaient d’autre chose, se promenaient chez les copines, se passaient des posters, du parfum, du vernis, du coca !
Eux et moi souhaitions autre chose que « les tenir »… même s’ils avaient l’air de m’y pousser. Eux et moi souhaitions sans doute ob-tenir quelque chose ou, autrement dit, tendre vers… vers un devant de nous qu’on pourrait se prendre pour nous. Ob-tenir… Eux, les élèves, mon attention je pense… Et moi, de quoi nous accrocher, ou la recherche d’un troisième terme, du tiers qui met en route, d’un commun moteur.

Il m’importait donc de nous tenir à toutes sortes de moteurs… ou de projets, visibles, voire spectaculaires, inspirés des façons FREINET et Paolo FREIRE. Depuis le modeste journal vendu dans le quartier, jusqu’aux enquêtes et actions publiques avec 200 personnes en rue, en passant par la collaboration avec une Maison de Quartier, la correspondance avec d’autres jeunes, les récits d’histoires d’immigrations, le théâtre et toutes sortes de productions pour et par des écrits. Interviews, dépliants, sketchs, affiches, visites, rencontres, lettres, disques… vrais, pour du vrai et avec « des vraies gens ». Pas tellement « donner cours », plutôt donner gout !

Des bords et déborder

Dans toutes ces entreprises, canaux d’actions et d’apprentissages, je n’avais pas l’impression d’être gardienne d’un troupeau à tenir avec muselière et barrières ! Plutôt allumeuse d’allumettes ! Ce sont les productions qui ont fait bords : toutes les modalités qu’on s’est données, entre autres pour faire aboutir ces productions, ont tracé des trajets dans la réalité des temps, des lieux, des autres. J’ai préféré parfois ne plus savoir que faire avec les flambées plutôt que de « rythmer le mortel ennui » de « les tenir » dans des limites, mais avec si peu de flamme.
« Plutôt que de leur mettre plein de “non”, leur mettre tant de “oui” qu’ils n’en dorment plus ! » [1] J’étais dé-bordée par moments ! Les « oui », les « non », les allumettes, les mains pour protéger les flammes des allumettes !!

… et des dispositifs

Je pense avoir aussi tenté d’être douanière, éclusière, portière, « diguière ». L’adulte responsable, il se place aux frontières, il facilite les passages et la circulation, il se fait fort de re-tenir… et dans la classe et en mémoire, de capter, de reprendre, ce que crie l’un, ce que jette l’autre, ce qui peut faire désir d’apprendre et peut-être ce qui n’a rien à voir, quitte à se faire tuteur pour les poussées d’insolite. Il lui faut aussi con-tenir, pas en se faisant couvercle, mais en resserrant, dans les petites institutions créées par et pour les besoins du faire ensemble (les responsabilités, les lois des lieux, les délais, les affichages, les Conseils, tous les guichets…), tout ce qu’il est bon de faire bouger quitte à trouver, pour les possibles violences et les conflits et les exubérances, autant de mots, de gestes et de présences, qui font tenir… debout et à plusieurs, sans inondations ni incendies.

Quand tout ne doit pas se tirer seulement de chaque personne, avec force et rapports de force, quand on peut aller et venir dans une organisation construite au jour le jour et non clouée d’emblée dans telle charte ou tel règlement qui débute l’année, sans vrai sens, alors on peut se main-tenir : les limites qu’on s’est données, les perspectives et les butées peuvent même devenir tradition. Celle qui fabrique, pour quelques mois, l’identité d’un groupe auquel on devient fier et content d’appar-tenir. Ils s’en sont donnés des noms à leurs classes : Coup de Cœur, Rue des Rigolos, Avec ou sans barreaux, La Bande des Complices… révélateurs de leurs nouvelles attaches.

Ouvrir, fermer, entrouvrir, entrefermer ne relevait ni d’un quelconque charisme, ni des caprices de la douanière, ni de son seul pouvoir. C’est un dispositif imaginé à chaque fois avec chaque apport de chacun, qui fabriquait les frontières et les digues, auprès desquelles nous nous entre-tenions.

Apprendre et à laisser

Les dispositifs, leur éthique, ma posture, c’est de la pédagogie institutionnelle [2] que je les tiens et d’un petit livre du Grain sur la pédagogie du projet [3], de l’appui sur les postures des élèves et de leur famille (re)lues aussi avec les apports des FREIRE, LAHIRE, ROCHEX, BAUTIER, CHARLOT, CORNET, BAIO, JUBIN, LABORDE, MANGEL, LACAN, DELIGNY et encore d’autres… Ils m’ont entre autres appris à m’abs-tenir de trop vite savoir, d’abuser de pouvoir, de croire aux évidences, des ça va trop de soi, des clichés, des méfiances, des propos à effets Pygmalion. «  Si tu joues au policier, ils joueront aux bandits. Si tu joues au Bon Dieu, ils joueront aux diables. Si tu joues au geôlier, ils joueront les prisonniers. Si tu es toi-même, ils seront bien embêtés. » [4]
M’abs-tenir… fameuses limites pour mon pré carré ! Et des deuils et des pas de côté. Mais des trouées aussi… d’où lancer des étoiles, loin.
« De quoi tu te soutiens », me demandait quelqu’un ? De tout ça et d’un plaisir. Pourtant, on en pleurerait bien quand ça rame, quand ça ne rame plus, quand ça sabote, quand ça s’emballe ou ça s’endort… quand on les jetterait bien tous par la fenêtre ces élèves… Et on enrage et oui, on en pleure parfois mais… plaisir quand même… de tenir et de chercher !

De chercher aussi toujours comment les sou-tenir, dans leur recherche à eux, dans leur « apparaitre » [5], pas seulement dans leurs progrès en orthographe, pas de façon directe, mais en s’appuyant sur des « espaces-temps » suffisamment dégagés, vides, ouverts, telles les petites institutions de la pédagogie institutionnelle. «  L’institution (avec sa racine “sta”, “être debout”) assure ce qu’on pourrait désigner comme le “s’tenir” des sujets (…), un “s’tenir” qui fonde aussi un “avec” puisqu’elle oblige à reconnaitre l’autre, les frontières et les différences et que leur distinction permet une solidarité permanente. » [6]

Teneurs et tenaces

Chemin faisant, je suis donc passée de la peur de ne pas « savoir les tenir » à un refus et un détournement, via ce cadeau immense qui m’est venu par les élèves et leurs allumettes, par la pédagogie institutionnelle, par le travail avec les camarades et par mes allumettes : non pas « les tenir » mais un « s’tenir » et marcher. En veillant à l’état des chemins, c’est-à-dire à ce qu’ils existent, soient praticables, proposent des passages et des portes. Et si l’on veut que quelqu’un pose l’acte de franchir la porte (par exemple, de se mettre au gout d’apprendre !), encore faut-il, dit TOSQUELLES, «  qu’une porte passe pour ainsi dire, et à plusieurs reprises, devant son nez. » [7]
Alors pour tenir compte, tenir parole, tenir les places, tenir tête, tenir à cœur, s’en tenir à, savoir se tenir, tenir bon, etc., ce n’est pas possible tout seul. Donc, chercher avec d’autres, disposer d’un lieu où « s’tenir et s’entretenir ».
Et de surcroit, on apprend à ap-par-tenir à un groupe, à un mouvement, on peut laisser transpirer ce gout, on sait ce qu’on y paie en limites et y gagne en possibles. Au lieu de vouloir « les tenir », on peut s’en faire part-tenaires.

notes:

[1Dit Virginio BAIO, le psychanalyste proche de nos chemins… Un « oui » à eux, pour commencer.

[2Voir formation proposée aux RPé (Rencontres pédagogiques d’Été) : Rien à foutre de l’école, sur le site www.changement-egalite.be et la bibliographie de la Pédagogie Institutionnelle, dont le prochain petit livre fabriqué à CGé : Désirs à prendre, Récits de pédagogie Institutionnelle, Couleur Livres, 2010.

[3Le Grain, La pédagogie du projet, Le Grain, sd.

[4Fernand DELIGNY, Graine de Crapule, Éditions Victor MICHON, 1945.

[5Expression de Francis IMBERT.

[6Louis ROUSSEL, La Famille incertaine, Éditions Odile JACOB, 1999.

[7François TOSQUELLES, Éducation et psychothérapie institutionnelle, Hiatus Édition, 1984.