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Les garçons dominateurs, arrogants, machos, encouragés par les mères dès leur plus jeune âge. Ces garçons qui ne respectent pas les enseignantes. Les filles soumises (sauf à l’école où elles se défoulent !) et du coup sournoises pour s’en tirer ou alors plutôt « putes » même avec leur foulard hypocrite !

Afin de dépasser les stéréotypes à propos des relations entre jeunes filles et garçons d’origine musulmane, une rencontre avec Nouzha Bensalah, sociologue et témoin privilégié de la communauté marocaine [1] en Belgique nous a ouvert quelques fenêtres. D’après Nouzha, on peut très bien s’informer à propos des cultures, des traditions et de la sexualité, encore faut-il s’interroger sur ce que deviennent les principes, leurs apprentissages et leur transmission en immigration. [2]

Impossibles rencontres

D’abord une constatation : ce n’est qu’en cas de dysfonctionnement que tout à coup des voix s’élèvent. Sans cela, personne ne s’interroge vraiment à propos du vécu affectif et sexuel des jeunes issus des immigrations.

Ensuite, des observations : déjà dans les années 80, le sociologue algérien de France, Adil Jazouli [3], pointait les problèmes vécus dans les banlieues, à savoir l’impossibilité pour les filles et les garçons de l’immigration de tisser entre eux des liens affectifs. On voyait même de jeunes garçons se tourner vers de jeunes femmes en situation très précaire pour vivre avec elles leurs premières expériences amoureuses, ou leur imposer des pratiques sexuelles. Plus tard, dans les années 90, des professionnels belges, entre autres dans les centres de planning familial, observent eux aussi la difficulté de rencontre entre sexes différents, pour les jeunes issus de l’immigration marocaine.

Contrairement à ceux de la génération précédente (les 30-40 ans d’aujourd’hui) qui s’aménageaient des plages de liberté, actuellement, c’est comme si les jeunes n’arrivaient plus à créer les lieux de la mixité, ni à assumer activement et affectivement leurs rencontres amoureuses et leurs expériences sexuelles.

Les professionnels témoignent, par exemple, de la demande de plus en plus importante émanant des filles pour se reconstruire une virginité avant le mariage (intervention chirurgicale qui permet de reconstituer l’hymen). Les filles ne se mettent plus en position d’assumer leur passé quelles qu’en soient les expériences, elles ne le gèrent plus dans l’action : lorsqu’elles acceptent la passivité, qu’elles sont prises en charge par les mères ou le groupe, elles n’ont plus de point de vue à défendre sur leur vie. Or, il y a une vingtaine d’années, les jeunes filles refusaient certains arrangements avec les traditions familiales ou communautaires en étant créatives.

Par exemple, par rapport à des rituels comme l’exposition du drap nuptial après la première nuit de noces, des jeunes d’il y a 20 ans tenaient à marquer la séparation entre le lieu festif communautaire et le lieu intime du couple. Prendre une chambre d’hôtel par exemple, était une stratégie permettant une distance par rapport à un évènement qu’on n’avait pas envie de voir géré et jugé communautairement.

Nouzha dit pourtant, elle, ne jamais avoir vu pratiquer, en immigration, l’exposition du drap nuptial mais elle sait qu’aujourd’hui des familles y reviennent. Se pose donc la question de savoir si les filles sont aujourd’hui plus démunies face à leur parenté et à cette tradition invariable, qui a cependant toujours rencontré une résistance de la part des jeunes en immigration. On peut aussi se demander si les filles ont une connaissance minimale des rituels et des cérémonies liés au mariage car, dans les faits , on a le sentiment qu’un grand nombre d’entre elles les découvrent au fur et à mesure qu’elles les vivent et ne peuvent donc construire aucune stratégie à leur égard.

Courroies rompues

En général, l’éducation sexuelle des filles se faisait par transmission entre femmes, via le mélange intergénérationnel et notamment dans les évènements festifs. Là, beaucoup s’exprimait verbalement, se suggérait dans les danses,... C’était comme un bagage mis à disposition publiquement et il avait un sens pour les jeunes. Il s’agissait d’initiation, d’apprentissages liés au monde des femmes et de la constitution des solidarités féminines auxquelles les filles pouvaient justement avoir recours en cas d’accident.

Aujourd’hui, les filles refusent ce propos cru sur la sexualité des femmes. Comme si elles n’en comprenaient plus la fonction, comme si les jeunes générations ne décodaient plus.

Pour leurs questions, les filles ont maintenant plus souvent recours au monde médical et non au milieu féminin de leur groupe communautaire. En immigration, il y a donc rupture dans la chaine de transmission et non cet attachement fort à la tradition que soupçonnent généralement les enseignants, par exemple.

Un telle situation rend difficile un vécu serein chez ces jeunes filles qui, sans repaires, risquent le n’importe quoi, les impulsions du moment, le manque d’informations, beaucoup d’angoisses, des ruptures ou des reprises en main autoritaires de la part des familles perdues devant leurs agissements.

Face à la sexualité et aux questions sociales et psychologiques qui y touchent, on trouve donc une très grande solitude.

Chemins barrés

Les garçons vivent une difficulté semblable. Avant, leur initiation se faisait entre pairs, comme groupe d’apprentissage. Maintenant, ce n’est plus chez les petits jeunes en hordes non structurées, non basées sur la solidarité, que les garçons peuvent trouver des ressources. À la génération précédente, ils pouvaient être unis par des questions d’ordre initiatique, actuellement ce genre de ciment manque entre les jeunes des quartiers défavorisés.

Ils sont aussi bloqués par l’idée qu’une rencontre avec une fille de leur propre groupe ne peut se faire que pour la vie (idée qui était aussi présente chez les jeunes de culture judéo-chrétienne mais les spots ne sont plus braqués sur ceux-là). Du coup, les uns attendent (mais quoi ??) et peuvent n’avoir vécu aucune expérience sexuelle avant 30 ans ou plus. Les autres y vont dans des formes passagères mais de façon violente, jusqu’à, par exemple, « faire profiter les autres » quand enfin ils ont trouvé une fille sans la crainte d’y être liés pour la vie.

Ce qui peut donner des visions de viols collectifs alors qu’en fait ces rencontres de plusieurs avec une fille ne le sont pas nécessairement.

D’autre part, les développements du marché de la pornographie et des films X mettent en scène exactement les images et les violences pratiquées aujourd’hui sur les femmes. Des phénomènes comme les « tournantes », les viols collectifs, les violences infligées aux femmes y sont largement mis en scène. Quand on connait le poids de l’attrait de l’interdit que représente ce type d’images pour les jeunes et les adolescents, on ne peut que légitimement se questionner sur les impacts de cette industrie et ses influences sur une jeunesse travaillée par de multiples frustrations.

Ces quelques observations concernent la difficulté quotidienne des jeunes issus de l’immigration à vivre des rencontres entre genres différents. Mais, en toile de fond de cette difficulté et des transmissions devenues impossibles en immigration, il faut aussi souligner une autre réalité qui se joue dans les exclusions en série vécues par certains jeunes.

Exclusions en cascade

Que ce soit dans le domaine scolaire ou sur le marché de l’emploi, les jeunes issus de l’immigration, surtout les garçons de milieux populaires, vivent depuis leur plus jeune âge une série d’exclusions. Depuis l’institutrice maternelle pour qui Karim et d’autres sont déjà interprétés et traités comme de la graine de macho à mater, jusqu’aux employeurs qui craignent, au faciès et au nom, d’engager des fraudeurs, des voleurs, des drogués potentiels en passant par l’enseignement secondaire dont ils se sont fait exclure pour des « comportements non conformes à l’institution ». Stigmatisés, ces garçons y vont alors dans la violence en réponse à la violence. Des adultes ne verront dans leurs agissements que ce qui vient confirmer leurs représentations et ensuite, ils arrangeront le tout sous forme de théorie culturaliste.

Et puis, ces garçons-là, à 15 ans, ils ont envie de plaire, ils aimeraient qu’on les valorise, qu’on leur dise qu’ils sont beaux, comme d’autres de leur âge... Ce n’est pas ce qu’ils vivent. Stigmatisés, ils sont entrés dans le cercle vicieux du retour du stigmate : les violences qui leur sont faites, les regards négatifs constamment portés sur eux nourrissent leur violence en retour, y compris dans le domaine de la sexualité.

Leurs comportements n’ont plus rien à voir avec des traditions à caractère patriarcal, ils se retranchent dans leur « camp », chez les copains des quartiers, parce que seuls, ils ne se sentent plus en sécurité face au monde extérieur qui les juge. En groupe, ils ont le sentiment d’être mieux armés pour affronter les rejets, les racismes, les exclusions...

Parallèlement, tout un discours sur l’Islam intégriste renforce l’ isolement des garçons et les fige. Ils se trouvent assignés à une identité négative et, en tant qu’individus, se vivent continuellement en porte-à-faux. En tant que garçons de milieux populaires, ils sont aussi constamment confrontés à des interpellations sur leurs conduites, leur culture (« Ah... c’est comme ça que tu te comportes pendant le ramadan !?). Démunis et peu armés intellectuellement pour pouvoir prendre distance et ils ne peuvent souvent répondre qu’en réaffirmant leur opposition.

Pris dans leur logique, ils y restent dans leur rapport aux filles : ils les abordent dans les mêmes tons que leurs autres délinquances et se serviront d’elles comme d’autres objets convoités et volés. Leur dysfonctionnement dans le domaine des relations vient donc aussi de ces exclusions accumulées et, face au sentiment que rien ne leur sera donné, ils prennent.

ps:

D’après les propos recueillis auprès de Nouzha Bensalah par Noëlle De Smet.

notes:

[1Auteur de Familles turques et maghrébines aujourd’hui. Évolution dans les espaces d’origine et d’immigration, Maisonneuve Larose, 1994.

[2Actuellement, aucune investigation, aucune étude sérieuse n’ont été initiées dans ce domaine. C’est donc avec modestie et prudence que Nouzha évoque ses impressions et les quelques éclairages qu’elle peut apporter sur ces questions.

[3Auteur entre autres de La nouvelle génération de l’immigration maghrébine. Essai d’analyse sociologique, éd. CIEm, 1982.