Des yeux dans le regard

Un des premiers mots arabes que j’ai appris avec mes élèves et leur famille, c’est « hchouma », la honte. Il se disait souvent et à propos de situations diverses.

Partir à la rue avec un gros classeur sous le bras, non, c’est hchouma. Rentrer de l’école avec un plat ou une casserole contenant le menu fabriqué au cours de cuisine, non, c’est hchouma. Les propos qui entouraient ne fussent que ces deux actes ne passaient pas inaperçus : certaines préféraient à la hchouma jeter le plat fraichement fabriqué à la poubelle, pour ne pas devoir le porter et donc être vue en rue. Des travaux n’ont pas été faits, des notes pas retrouvées parce que « Non, je n’emmène pas mon classeur. On va me regarder à la rue. »

Bien sûr, il y a cette part hypersensible au regard des autres, toujours présente chez des adolescents mais, tentant d’entendre au-delà, j’ai posé l’une ou l’autre question autour de « Pourquoi hchouma ? ». Les réponses m’ont donné quelques indications :
– Non, pas avec ce classeur ici, dans le quartier. On va me prendre pour une pétasse, une intello.
– Non, pas avec ce classeur, parce que si ceux du général nous demandent de regarder dedans, ils vont voir qu’on apprend des trucs de bébé.
– Si je sors de l’école avec une casserole, on va croire que je ne fais que ménage.

En plus de craintes d’adolescents, ces réponses indiquaient donc un conflit de loyauté par rapport à d’autres du quartier et une conscience d’être en position d’infériorité dans le cursus scolaire.

Plus fort que la gêne

J’ai entendu dire « hchouma » pour bien d’autres choses encore, allant de l’apparemment plus minime au plus fort. C’est tel enfant mal rangé et bavardant que l’institutrice met au bout du rang et pour qui les autres disent « hchouma ». C’est telle maman qui vient dire que l’institutrice de sa plus petite a déjà demandé plusieurs fois un paiement pour une sortie et que c’est hchouma parce qu’elle attend le début du mois pour payer. C’est telle élève qui, à propos de l’invitation à la réunion des parents, dit que sa mère ne comprend pas assez le français et ne connait pas le chemin alors non, elle ne lui donnera pas la lettre parce que c’est hchouma. C’est telle femme qui, dans une fête de mariage où sa fille commence à parler sexe, la regarde avec des yeux flamboyants, ne dit rien, mais passe le pouce sur la joue, depuis son œil jusqu’au bas de la joue, comme une larme qui coule, signe pour dire « hchouma » sans mot et vite faire taire.

Et j’ai réalisé que le sentiment de honte entendu dans ces diverses circonstances était quelque chose de fort, souvent en rapport avec un honneur perdu, une dignité fortement atteinte. C’est beaucoup plus fort qu’une simple gêne. C’est aussi quelque chose en lien avec une image à donner en réponse aux attentes de la communauté avec ses traditions, de la société avec ses positions. Hchouma donc, avec mes élèves d’origine marocaine mais autres mots avec les élèves d’origine turque, sicilienne, albanaise où la question de l’honneur est très présente.

Il arrivait que des collègues encouragent ou moralisent : « Mais tu t’en fous de ce que pensent les autres… Tu as fait un beau plat. » « Mais c’est normal de ramener son classeur à la maison. Comment veux-tu revoir sans tes notes ? » J’ai été tentée parfois de dire pareil mais sans y croire. Des élèves changeaient d’avis suite à certains de ces propos, mais rarement… une fois sur dix peut-être.

Ces hontes, portées entre autres sur ce qui pour des yeux extérieurs pouvait paraitre secondaire, relevaient en fait de quelque chose de profondément essentiel.

Jusqu’à de la haine

D’autres situations scolaires faisaient dire ce mot hchouma avec révolte et violence. Quand des enseignants disent : « Vous vous comportez comme des sauvages. » ou « Votre classe a l’air d’une porcherie. » ou « Tu as nettoyé les trottoirs de Molenbeek avec ton T-shirt ? » ou « Tu te crois intelligente ? » ou « On se demande ce que tu fous dans le général ? » ou « Vous pouvez couper vos spaghettis en petits morceaux, ce sera plus facile pour les manger. Je fais aussi ça avec mes petits-enfants. »

Les envies de vengeance étaient grandes. Elles pouvaient aussi passer à l’acte : lancer de l’encre sur l’enseignant, vider un extincteur, jeter des kilos de pâtes dans la classe, etc. Lors d’un long travail à ce sujet, il avait entre autres été dit : « Quand un prof dit des injures, il nous rabaisse et nous humilie, et puis toute la classe se moque. Ensuite, on ressent de la haine pour ce prof. »

De toute façon, toucher à ce qui fait l’intégrité d’un sujet avec ces « tu… tu » qui tuent, entraine ces risques. Mais ceux qui disent ces phrases et qui dans l’après coup, étonnés des réactions, rétorquent : « Mais j’ai dit ça comme ça… » ne mesurent souvent pas comment peuvent résonner des signifiants comme « sauvages, sales, porcs, petits. » quand on est déjà en position basse. Honneur et dignité, souvent déjà perdus dans des conditions de logement peu montrables, dans des résultats scolaires piteux, dans des méandres familiaux pesants, sont alors touchés par ce genre de mots venus d’enseignants. Ils sont sans doute révélateurs aux yeux de ceux qui les reçoivent, d’un type de regard terriblement souligneurs de hontes déjà là, peu soupçonnées par ceux qui affirment : « Mais j’ai dit ça comme ça. »

Accompagner les hontes

J’ai appris, chemin faisant, à aiguiser de l’attention face à ces hontes. Et il me semblait que cette attention avait à être des plus délicates. Non, il ne suffisait pas d’encourager ou de moraliser ou de tranquilliser avec des justifications du genre : « Mais non, ce prof ne te prend pas pour une sauvage, il a seulement dit ‘comportement de sauvage’. »
Il m’a de plus en plus importé de prendre les hontes très au sérieux et de leur chercher un traitement. Je le voyais de deux sortes : accompagner et tenter de contrebalancer. Accompagner par de la parole et des actes.

J’ai proposé, par exemple, une petite organisation du transport école-maison et retour, à l’aide de chemises moins visibles que les classeurs, à l’aide de sacs permettant de cacher plats ou classeurs. Certaines se sentaient ainsi rassurées, protégées… et aussi prises au sérieux et entourées dans leur honte, toujours facile à réfuter ou conseiller quand on y est extérieur. J’ai parfois proposé de manger les plats, ensemble à l’école…

J’ai ouvert des moments de parole autour des mots portés et transportés : « intello, ménagère, cuisine, général, bébé », à l’occasion d’autres moments, afin de pouvoir nommer, expliciter ces positions des élèves sans noyer le poisson, afin de leur permettre de voir un fonctionnement d’école, de diminuer la culpabilisation d’être où ils étaient et de regarder ce qu’on pouvait tenter de faire, d’apprendre, de prendre en mains.

J’ai souvent fait attention à mes mots, mes regards, mes intonations, mes attitudes, mes façons de m’adresser aux élèves, simplement pour les entourer de formes de respect auxquelles elles n’étaient pas habituées. Et je sais que les choses se passaient dans du parfois très minime.

Fabriquer des fiertés

Au-delà de l’accompagnement, si basique et pris dans le court terme, qui sauvait un peu les si tangibles malaises, il m’a semblé nécessaire de faire du spectaculaire aussi.

Spectaculaire, à l’école, c’était souvent, de l’inhabituel, de l’inédit, du visible ailleurs qu’en classe, tout ce qui pouvait contribuer à transformer l’image que les jeunes honteux avaient d’eux-mêmes et des leurs, tout ce qui leur permettrait de s’organiser, avec mon aide, et d’avoir plus de prises sur des pans de réalité quotidienne.

Une action collective élargie à d’autres classes à propos des insultes d’élèves et d’enseignants, avec affiches, lettres aux enseignants, demande de présence au Conseil de classe et prise de parole, a permis de passer des violences et amertumes individuelles à une parole collective, revendicatrice et négociée.

Des ateliers d’écriture, entre autres autour des savoirs, avec dispositifs composés de consignes, de photos, de textes, de résumés de débats, avec impression des productions, a donné lieu à des prises de conscience et des fiertés neuves.

La participation à une exposition sur l’histoire de l’immigration en Belgique via visites, interviews dans les familles, écriture de textes, contacts avec les organisateurs a revalorisé, ne fusse qu’un peu, les parents et le quartier.

La composition d’un texte proposé pour un concours et adressé à des chanteurs belges pour qu’ils mettent les textes élus en musique a permis aux élèves de se voir sur scène avec un chanteur qui a apprécié leur texte et de l’entendre sur disque parce qu’elles avaient été lauréates.

Les Conseils, organisés dans le cadre des pratiques de pédagogie institutionnelle, avec prises de responsabilités par les élèves pour l’organisation de tel ou tel projet (la rencontre d’un rappeur, l’occupation des murs de la classe,…) ont été autant d’activités dont j’ai pu percevoir en quoi elles aidaient à (se) construire une autre image de soi.

Je ne sais si le mot « fierté » peut contrebalancer le mot « hchouma » mais je sais en tout cas qu’apprendre à l’école c’est très bien, à condition de pouvoir (se) fabriquer en même temps de la dignité.