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Expérimenter l’écriture dans l’espace, le geste dans l’écrit.

Une école classée « en discrimination positive » à Bruxelles. Quatre classes, une centaine d’enfants entre cinq et huit ans, quatre enseignantes du premier cycle et deux artistes-intervenants, une extérieure à l’école, danseuse et chorégraphe ; l’autre, animatrice d’ateliers d’écriture/peinture, travaillant dans l’école depuis onze ans comme accompagnatrice de projets.

L’équipe des enseignants se plaint des difficultés des enfants à se situer, à se repérer dans la classe, face aux autres. Les enfants n’arrivent pas non plus à se rappeler de la succession des activités d’une journée et vivent de très grosses tensions quand ils doivent écrire. Certains commencent à droite de la page, d’autres serrent leurs lettres à la fin de la ligne, d’autres encore s’agrippent à leur crayon ou arrivent à peine à tracer les lettres. Ils ont de la peine à maitriser leur corps et à gérer l’espace et le temps. Ces difficultés rejaillissent sur l’apprentissage de l’écriture.

Danse avec la lettre

Septembre 2002 : Un appel à projet

« L’arbre dans la cour, il tient comment ? » demande Karim. Et il ajoute : « Ça doit être à cause des cordes qui l’accrochent au mur. Un arbre, il y a rien en dessous. Il faut le tenir pour qu’il ne tombe pas. »

Dans cette classe de 1re année, aucun enfant n’a pu aider Karim et lui parler des racines qui donnent la force et la vie à l’arbre. Quelles sont les racines qui vont leur donner la force d’apprendre ?

C’est à la demande de l’ensemble du cycle 5-8 que nous (l’équipe artistique) proposons d’explorer avec les classes concernées, pendant 12 semaines (à raison d’une séance d’une heure trente tous les 15 jours pour chaque classe), les liens entre le mouvement et l’écriture. Pour donner un cadre à notre travail, nous demandons aux institutrices de s’engager à une réunion d’évaluation après chaque atelier et à une supervision mensuelle en présence des artistes, de la direction et d’une personne extérieure au projet, afin de créér des aller-retours entre les classes et les ateliers.

Le projet se présente comme un laboratoire de 9 ateliers où nous travaillons par séquences successives (3 ateliers pour chaque sujet) : d’abord l’espace et le souffle, ensuite le rythme et la pulsation, enfin les formes et la composition. Les trois ateliers suivants (atelier 10 à 12) servent à la préparation d’une extériorisation du projet. L’arbre est à la racine de notre travail ; il est présent dans chaque atelier pour nous permettre de parler de solidité, d’espace et de temps à prendre pour écrire.

Octobre : Des traces d’espace et de temps

Le premier atelier commence. L’équipe a la chance d’avoir à sa disposition une salle de danse alors que, d’ordinaire, nous sommes obligées d’utiliser le réfectoire, unique lieu polyvalent de notre école ! Les enfants se jettent dans l’espace. Ils courent les uns derrière les autres. À la première consigne : « Prenez tout l’espace et déplacez-vous en courant sans vous toucher. Au signal, vous vous arrêterez et vous prendrez racine comme des arbres », c’est le chaos. Les enfants se suivent, se poussent, se collent ; ils vont tous dans le même sens et, au signal de l’arrêt, ils continuent à courir et à se disperser.

Le travail avance grâce à certains rituels que nous répétons, enseignantes et artistes, de semaine en semaine pour délimiter l’espace et le temps pour se parler puis travailler ensemble. Ces rituels sont très importants pour les enfants et ils nous les rappellent si nous les oublions.

Nous basons notre travail de l’espace sur le cercle et pas sur l’alignement comme dans la classe. Progressivement, au moment du chant de rassemblement, chacun arrive à évoquer ce cercle sans avoir besoin de repères dessinés à la craie sur le sol. C’est notre lieu commun : celui où nous nous nous présentons, où nous donnons les consignes, où nous parlons des outils, où nous évaluons notre travail, où nous nous relaxons en fin d’atelier.

Pour faire le lien entre les séances dans le temps, nous racontons à chaque atelier une histoire de voyage : celui de deux enfants (un danseur et une peintre) dans des pays imaginaires ou réels où ils rencontrent des traces, des sons, des mouvements et de l’écrit.

Au sein de chaque séance, la succession des séquences reste identique même si le contenu diffère. Pour nous en souvenir, nous nous servons d’une valise contenant les outils et supports graphiques, les musiques et les référents artistiques que nous utiliserons dans l’atelier. Nous demandons aux enfants de les classer en se souvenant de l’ordre des séquences : le conte, réveiller le corps, la danse, le travail graphique, l’évaluation et la relaxation. _ C’est aussi notre manière de travailler la mémoire.

Nous avons également entre la vie de classe et les moments d’atelier un livre de traces qui permet aux enfants de parler/dessiner leurs souvenirs, d’en exprimer leur tri spontané et les expériences réalisées à partir de ceux-ci dans la vie de classe. Ce livre est très important pour nous. Il est le relais entre la classe et l’atelier, mais il est aussi le cadeau que les enfants nous offrent en début de séance. Il favorise les aller-retours entre le passé et l’avenir, entre la mémoire et l’anticipation.

En fin d’atelier, nous avons un moment d’évaluation du travail. Nous utilisons la technique du « ça va, ça va pas » qui nous vient de la pédagogie institutionnelle. Chacun a l’occasion de s’y exprimer brièvement et d’y être écouté sur ce qui vient d’être vécu ensemble.

Novembre : Des questions qui surgissent

Le projet s’enracine. On apprend à se toucher sans se faire mal, à prendre sa place dans la salle, à laisser des traces vivantes sur la feuille, dans l’argile ou le sable, avec différents outils (encre de chine, fusain, pastel,...). On apprend à se faire confiance. Les liens entre le corps et l’écriture s’affinent. Les questions fusent :

  • Pourquoi faut-il aller d’un bout à l’autre d’une feuille sans lever le pinceau quand on dessine ?
  • Si j’apprends à respirer en écrivant les idéogrammes, est-ce que je pourrai mieux contrôler ma respiration dans la piscine ? Est-ce que je pourrai aussi mieux nager ? Je n’aurai plus peur de l’eau ?
  • Et les bogolans (tissus africains avec des motifs géométriques), ça se joue aussi comme de la musique ? On peut les danser ? Alors, l’écriture, c’est comme la musique...
  • Et tous mes signes, si je les accroche les uns aux autres, je vais faire une phrase comme dans un livre...

Dans le projet et en classe, les mots sont les mêmes. On parle de traces, de signes, de codes, de phrases en musique, en danse, en dessin et en écriture. Par le jeu et à travers le mouvement et le geste graphique, les enfants plongent peu à peu dans l’écriture.

Janvier : Le lien est écrit

En janvier, presque tous les enfants sont capables de se présenter, en début de séance, avec une partie de leur corps, sur un rythme ou avec une rime différente de celle de leur voisin. Nous commençons seulement à explorer les lettres avec le mouvement et sur le papier. En structurant d’abord l’espace et le temps, nous sommes entrés dans le monde de l’écrit sans passer par le recopiage lassant de modèles de pré-écriture. Les corps ont le temps de parler. Et les mots prennent le temps pour les accompagner. Aux évaluations, chacun arrive, après les grosses difficultés du début, à parler en « je » et à parler de lui-même et pas des autres.

À partir des aller-retours, une construction s’est faite grâce à nos rencontres et au cadre que nous nous sommes donnés (espace-temps-parole). Les institutrices prolongent le voyage dans les pays de l’écriture en inventant, par exemple, des instruments de musique ou des comptines ou encore en créant des séries mathématiques (suite du travail sur le rythme) ou des pyramides en trois dimensions (suite du travail sur les hiéroglyphes).

Bientôt, nous arriverons aux moments de choix : chaque classe approfondira une séquence qu’elle offrira aux autres dans une présentation commune au centre culturel de Saint-Gilles.

À l’expérimentation, succède l’angoisse de choisir, de montrer, de s’exposer aux autres.