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Dans le cadre de ce dossier, une classe de sixième primaire s’est mise à la sociologie.
Enquête sur les loisirs à la Bourdieu, même pas peur !

Quand quelqu’un d’extérieur passe la porte de la classe, les élèves sont intrigués. Sandrine se présente, dit quelques mots sur CGé et sur TRACeS, le lien avec Anne-France, la titulaire, qui date des études. On prévient que lorsque l’une prendra la main en classe, l’autre écrira pour garder le plus d’observations en vue de la proposition d’article pour la revue. Et aussi pour qu’ils sachent qu’on n’écrit pas sur leur dos… Nous espérons que le plaisir qu’on a à retravailler en duo aura des retombées sur la classe. Le projet de publication donne certainement aussi de l’importance à cette démarche.

Démarrer

Des cartes postales sont étalées dans le coin salon, à chacun d’en choisir une pour se présenter et dire aux autres quelque chose de ce qu’il fait en dehors de l’école. On fait le lien avec le quoi de neuf, une pratique matinale de la classe, Sandrine rappelle la règle de confidentialité. Diego s’empresse de fermer la porte de la classe. Avec cette activité, on entend un morceau de ce que les uns et les autres aiment faire en dehors de l’école, on sent l’écart entre leurs envies et ce qu’ils font réellement.
L’année passée, au dernier conseil, les élèves avaient demandé de pouvoir présenter leurs talents. En attendant ces moments de présentation, nous proposons aux élèves de réfléchir à la place des loisirs dans nos vies. Ils ont eu l’expérience d’un sondage sur les gouts et la consommation, en cinquième. Nous voulons faire une enquête dans la classe et hors de la classe. La question arrive : « Est-ce qu’on aura un questionnaire ? » « On va le faire ensemble ! »
Pour cela, nous nous appuyons sur le livre1 13 pratiques culturelles, trajectoires sociales et constructions identitaires qui est destiné à des adultes. Lire un portrait, c’est une manière de rencontrer quelqu’un et de découvrir quel loisir l’a animé, qu’est-ce que ça a eu comme effet dans sa vie. Des treize témoignages, nous en avons choisi six, réduit les récits et simplifié le vocabulaire. Chaque portrait commence par des informations sur la personne, c’est écrit en gras et se poursuit par un récit sur ses pratiques culturelles. Pour organiser le travail de lecture et avoir une vision des textes qui ont été lus (ou pas), nous avons préparé un tableau à double entrée dans lequel les élèves notaient leurs lectures.

Préparer le questionnaire

Après une première lecture sans consigne, on demande aux élèves de repérer les informations qu’il y a dans le texte sur le témoin, celles qu’il faudra demander quand on préparera le questionnaire. Elles sont à écrire sur une bandelette verte. Pas évident de comprendre qu’on essaye de trouver la catégorie (âge) et non l’information personnelle dans le texte (27 ans). On les laisse un peu patauger. Tiago a le déclic et celui-ci est contagieux : « Emma a dix-sept ans. Yosita vingt-quatre. On parle de leur âge. »
Certains élèves sont perdus dans le texte. Ils ne savent pas qui parle, car dans le récit, il y a du texte des auteurs du livre et des paroles des témoins. On relève les marques typographiques qui servent à montrer quand quelqu’un parle, les guillemets ne sont pas là par hasard. Sous chaque témoignage, la référence du livre, ce n’est pas un détail de mentionner ses sources ni d’attirer l’attention des élèves sur cela, même si on ne va pas expliquer chaque mot du titre à ce moment-là. On entraine la lecture informative.
On profite d’un temps en demi-groupe, pour demander aux élèves d’écrire deux ou trois questions qui ont été posées aux témoins pour qu’ils se racontent. Une bandelette blanche par question. « Madame, est-ce que l’orthographe compte ? », demande Mehdi. L’orthographe ne doit pas vous empêcher d’écrire les mots que vous voulez même si vous ne savez pas comment ils s’écrivent. Les erreurs sont permises, et quand un écrit sortira de la classe, on en soignera la forme.
Chacun relit son portrait. Pas facile de faire le travail à l’envers : de la place de lecteur, prendre celle de l’auteur, de l’intervieweur. Certains se tiennent la tête à deux mains pour se concentrer. Mohamed prépare son matériel pendant de longues minutes, on le sent mal à l’aise, tout comme Marko qui a plus souvent les yeux en l’air que dans le témoignage. Mais il règne un silence propice au travail. Nous passons dans les bancs pour les aider à reformuler et les encourager. Les élèves écrivent des questions sur des bandelettes et les déposent au coin salon, ça rassure de voir celles des autres. Tiago n’avait pas compris qu’on avait lu tous ces textes pour préparer un questionnaire, il n’est surement pas le seul. Il ne suffit pas de le dire, c’est en faisant que l’on comprend (ou pas).

Rédiger le questionnaire

Nous clôturons au coin salon où nous donnons aux élèves une farde pour ranger leurs feuilles en lien avec ce travail « On peut mettre un titre ? » « Oui, bonne idée ! Lequel ? » « Farde des loisirs, farde de textes du projet, les loisirs. » Chacun choisit. C’est aussi le moment de se rappeler tout ce qu’on a fait et appris. Le moment de définir ce qu’est un loisir. Est-ce qu’une maman qui prépare le repas du soir et une mère qui participe à un atelier pour apprendre à faire des sushis, c’est la même chose ? Non, un loisir c’est un temps choisi, pas une tâche obligatoire. Omer dit : « Un loisir, c’est quelque chose qu’on aime. » « Mais les loisirs, parfois c’est les parents qui obligent... », ajoute Carolina.
Nous structurons le travail que nous avons fait autour des questions. Il y a des questions qui n’amènent qu’un oui ou un non et d’autres où les réponses sont plus longues : les questions fermées et les questions ouvertes. Comment reconnaissons-nous une question ? On relève les indices qui marquent l’interrogation à l’écrit et à l’oral. En pensant au moment où ils feront les interviews, on insiste sur l’intonation nécessaire quand on pose une question.
Le jour suivant, les enfants remontent de la récréation, nous avons changé la disposition de la classe, les chaises sont mises en cercle, nous avons réparti les bandelettes sur les chaises. Il y en a une centaine ! Rapidement, au tableau, on liste les infos reprises sur les bandelettes vertes : prénom, âge, lieu de vie, origine, métier/parcours scolaire, loisirs, sexe-genre.
Il nous reste formuler les questions qui nous donneront ces informations. Ça va vite. Parler en tu ou en vous ? Ça dépend du lien qu’on a avec la personne. Il y a aussi des questions qui peuvent mettre mal à l’aise, particulièrement celle du métier. On en profite pour faire la différence entre avoir un métier et avoir un travail. Chacun devra sentir si c’est une question à poser ou pas, on se donne comme règle de ne pas insister quand on a l’impression de marcher sur des œufs. La question du genre fait sourire... Le mot sexe ! Doit-on la poser ? Non, ça se voit ! Il faut juste l’écrire sur sa feuille.
Nous passons ensuite aux bandelettes blanches pour construire le questionnaire. Cela prend du temps. Ce n’est pas facile de rassembler les questions qui portent une même idée. Pas facile non plus de trouver la question qui incitera l’interviewé à parler et pas seulement à dire oui ou non. Il suffit parfois d’ajouter explique ou pourquoi.

S’interviewer

La semaine d’après, le questionnaire est prêt. Les élèves sont en duo et l’un interviewe l’autre. On se rassemble pour échanger sur cette première expérience. La difficulté la plus partagée par ceux qui ont interviewé, c’est de retenir ce qui a été dit. Pendant l’échange, on décide qu’on peut changer les questions et en ajouter si cela vient dans la discussion, qu’on ne doit les poser toutes, qu’on peut s’aider en notant des mots-clés ou en en se faisant un film dans sa tête, qu’on doit bien préparer son interview c’est-à-dire connaitre les questions, et qu’on doit y aller doucement avec certaines. Anne-France propose de faire un petit mémo avec toutes ces remarques. L’air de rien, on apprend à réaliser un entretien semi-directif.
Au départ, on n’avait pas prévu que les élèves s’interviewent par deux, mais on s’est dit qu’il valait mieux qu’ils le vivent entre eux, avant d’aller interviewer un adulte. Par manque de temps, c’est donc en devoir qu’ils doivent chacun répondre au questionnaire, avec les notes de l’élève qui les a interviewé et la possibilité de répondre sous les questions ou d’écrire en texte continu.
De retour en classe, quelques élèves veulent parler de leur devoir, peut-être pour vérifier s’ils ont bien répondu eux-mêmes et peut-être aussi curieux des loisirs des autres. Ils ont demandé du temps pour ajouter des informations, mais cela reste difficile de sortir du parce que j’aime bien quand on demande pourquoi ce loisir-là.

Interviewer un adulte

On prend deux minutes pour relire et vérifier s’il y a des questions sur les questions. L’accent est mis sur l’importance d’être à l’écoute et de montrer qu’on l’est, en regardant la personne plutôt que les questions. On apprend à se décentrer.
Nous n’avions pas voulu obliger les élèves à interviewer leurs parents, pour ne pas être intrusif, mais finalement mis à part une bibliothécaire, une prof de flamenco, l’ami d’un père et la voisine d’une tante, beaucoup ont choisi un parent, par facilité ou pour avoir un moment avec lui et le découvrir autrement. Et aussi, car il y a peu d’élèves qui ont des loisirs à l’extérieur et qu’ils n’ont pas tous la possibilité d’interviewer leur chef scout ou leur prof de solfège.
De retour avec leurs interviews, les élèves discutent. Ça démarre sur le fait que parfois un loisir peut paraitre nul ou bizarre tant qu’on ne l’a pas essayé. Certains se rendent compte qu’un loisir peut se faire à la maison, et d’autres qu’un loisir peut se faire dehors. Il y a parfois des évènements qui font qu’on arrête un loisir, comme la naissance d’une petite sœur. Certains trouvent choquant de commencer un loisir à trente-trois ans. On débat un peu sur le sujet. Il faut attendre d’être adulte pour choisir ses loisirs. Avant ça, on choisit parfois, mais, souvent, ce sont les parents qui décident. Quand on est adulte et qu’on a des enfants, on a moins de temps pour ses loisirs.

Analyser les résultats

Pour continuer à creuser la question, nous avons adapté un texte2 théorique prévu pour des élèves du secondaire qui reprend les idées de Pierre Bourdieu sur la distinction. Les élèves devaient surligner en fluo jaune une phrase qu’ils comprenaient bien et avec laquelle ils étaient d’accord et dans une autre couleur, une phrase qu’ils ne comprenaient pas bien et dont ils voulaient parler.
On a refait des liens avec les témoignages lus au départ. Grâce au témoignage de Mohamed Ouachen, on a reprécisé les deux sens du mot culture. À côté des synonymes, il y a aussi des mots qui ont plusieurs sens. Première approche d’un concept sociologique.
Pour la première fois, ils sont face au mot sociologue. Mehdi dit que c’est celui qui est dans l’école à qui on peut aller parler. Mais on approche, grâce au suffixe logue, on a un bout de réponse. Tiago lance : « C’est un scientifique qui étudie les gens, la société. »
Ali prend conscience qu’en choisissant le football, il fait partie de ce groupe qui aime le foot, mais qu’il se sépare d’autres. Les loisirs intègrent et excluent. Première tension sociologique.
Deuxième tension : les loisirs pour se cultiver ou se distraire... On cherche des synonymes à ces deux mots. On part encore une fois d’exemples. Avec les dramas coréens, on se distrait, mais on peut enrichir son vocabulaire, car c’est sous-titré, ça dépend comment on le regarde. Tout n’est pas tout blanc ou tout noir… Être actif (faire du basket) ou passif (regarder un match de basket) ne donne pas les mêmes résultats en termes de condition physique, mais en regardant on apprend aussi.
La question de l’argent n’est pas éludée. Ali précise que parfois on voudrait aller dans un club, mais les parents ne peuvent pas le payer, alors il faut trouver un espace pour s’entrainer quand même. On ne peut pas obliger ses parents à travailler plus, car le loisir n’est pas prioritaire. C’est injuste, car quand on est riche, on claque des doigts et on a ce qu’on veut. Le choix du loisir, n’est pas si libre, ça dépend d’où on habite, de l’argent qu’on a, de la famille aussi.
Les profs vont plus au théâtre que les ouvriers. Peut-être parce qu’ils ont plus de temps qu’un ouvrier et qu’ils sont moins fatigués après le travail. Et puis, ça coute cher d’aller au théâtre. Un passage du texte parle de la reproduction des inégalités, plus on a de livres à la maison plus on a de chance d’en lire et aussi d’en avoir à la maison quand on sera adulte. « Celui qui en a aura sans doute plus de vocabulaire, car à la maison, il lit. », dit Ayse et Diego rebondit en disant que : « Parfois, il y a des livres, mais on n’y touche pas. »
Diego dit que s’il voit la maison de quelqu’un, il sait beaucoup de choses sur lui. Les maisons parlent de nous, nos loisirs aussi…

Apprendre

Ce travail est une belle occasion d’en apprendre un peu plus sur chacun, de s’arrêter sur ce que nous faisons de notre temps, pourquoi nous le faisons et de s’intéresser à la vie des adultes. S’il y a matière à réfléchir et à débattre, nous allons aussi en sortir, de la matière !
En français, la phrase interrogative est décortiquée (à l’oral, comme à l’écrit) avec notamment la correction des bandelettes en binômes débouchant sur la présentation d’une petite affiche qui reprend une notion, par exemple l’orthographe de est-ce que ou encore l’accord de quel/quels/quelle/quelles suivis d’un nom. Sur la base des découvertes, les enfants vont construire leur synthèse. La richesse des témoignages sera aussi exploitée en lecture.
L’encodage des informations sur les élèves et les adultes interviewés sous forme de tableau est une porte ouverte sur les fractions, les pourcentages et les représentations graphiques qui les illustrent (âge, origine, sexe, lieu de loisir...).
Les exploitations sont nombreuses. À l’école, on n’a pas fini de parler des loisirs.