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À l’heure où l’on met l’école en questions, celle-ci se plaint de la démission des parents et des enseignants pensent que leurs missions sont impossibles.

Confier une mission à quelqu’un, c’est lui donner un pouvoir et un devoir d’agir : la société, via l’État, demande à l’École de former les jeunes. Cette demande s’officialise par le décret Missions, au nom archiconnu mais au contenu trop souvent ignoré. Pourtant ce qu’il apporte est puissant. Il brosse le portrait de l’adulte idéal à former, donnant illico à l’École un sens et des objectifs distincts : produire des personnes confiantes, des travailleurs actifs et des citoyens responsables.

Les missions : ce qu’on doit faire

Confiance, compétence et responsabilité : ces trois facettes humaines indissolublement liées posent à l’École un défi non seulement pédagogique et didactique, mais aussi institutionnel et politique. Cela se traduit dans la quatrième mission qui demande à l’École de mener son action avec tous les enfants et d’émanciper les plus faibles. Menées ensemble, sans hiérarchie, ces quatre missions réfutent la conception conservatrice d’une École au service de la seule efficacité économique, qui formerait quelques-uns à comprendre et gérer le monde et les autres à exécuter sans réfléchir. Le défi est immense, il fait la grandeur de l’École ; mais il fait aussi sa misère, car les difficultés à le relever sont de taille.

Qui dit devoir et pouvoir d’agir dit forcément moyens d’action : l’École est une vaste institution dotée de lieux, de temps, d’argent, de personnels, de règles, bref d’un système censé lui permettre de remplir au mieux ses quatre missions. C’est dans ce but que les agents scolaires sont mandatés, c’est-à-dire formés, choisis, rémunérés, contrôlés. Être enseignant est bien plus qu’un métier, c’est une mission sociale et politique. C’est pour cela que nous exigeons que ces moyens d’action soient les plus performants, les mieux adaptés, les plus rigoureusement évalués et que nous mettons la pression sur le développement professionnel des enseignants, sur leur formation, leur accompagnement et l’offre d’outils performants.

Dans ce sens strict, quelles missions la Famille se voit-elle confier par la société ? À mon sens, aucune. Aucune loi ne l’oblige à faire tel type d’enfants [1]. Parce qu’elle n’est ni créée ni contrôlée par l’État, parce qu’elle n’est pas une institution mais bien une communauté, un groupe dont la qualité se mesure à la satisfaction de ses membres et non à son efficacité, la Famille n’a pas de mission spécifique, pas d’objectif universel à poursuivre ni de résultat prédéfini à assumer. Elle ne doit rien faire. Mais elle fait quelque chose : elle remplit des fonctions sociales.

Les fonctions : ce qu’on fait

D’abord, la famille assure la fonction démographique de reproduction : elle fait et élève les enfants, en partageant avec des tiers (crèche, école, lieux d’accueil) la responsabilité de leur garde et de leur éducation. Via des attentes et demandes respectives inappropriées, les relations École-familles sont brouillées par bien des malentendus et mésententes.
Ensuite, la famille assure une fonction économique de positionnement : unité de production et de consommation, elle détermine la position de ses membres dans la pyramide sociale ainsi que leurs chances de mobilité.

Enfin, la famille assure une fonction culturelle de transmission. Toute famille produit un capital culturel, fait d’un assemblage unique de savoirs, de valeurs, de langages, de comportements, de jugements… Ce capital particulier passe des parents aux enfants via les mille détails de la vie de tous les jours ; il passe tout d’un bloc, de manière aléatoire, sans donner en même temps les moyens de le critiquer ou de s’en distancier.

C’est pour cela que l’École a été créée : pour transmettre à tous les enfants un même capital culturel universel [2], jugé à ce jour indispensable pour former ces adultes tant attendus. La diversité des familles fait que, dès qu’elles sont confrontées à l’École, elles sont évaluées et classées selon leur culture particulière, qui les rend plus ou moins efficaces dans la co-transmission de la culture dominante. Celles qui ne la possèdent pas sont dites démissionnaires… d’une mission… qu’elles n’ont pas et ne peuvent donc pas assumer !
De son côté, l’École assure trois autres fonctions sociales :

- l’instruction, la transmission des savoirs en vue d’acquérir les compétences espérées. Cette forme scolaire, à l’opposé de la forme familiale, passe par l’enseignement où le savoir est objectivé, organisé en disciplines, étapes et leçons, traduit en tâches. L’enseignant utilise une démarche réfléchie : il éveille le cognitif, joue sur la motivation différée, cherche la vérité scientifique et tente d’éviter le dogmatisme. Entrer chaque jour dans cette logique de pensée et d’action représente, pour bien des enfants, un pas de géant qu’ils ne peuvent franchir seuls : il s’agit de le leur enseigner.
- la socialisation est un processus long et lent durant lequel les individus intériorisent leur culture en incorporant valeurs, normes, interrelations. Entamée dans la famille de manière individuelle et particulière (chaque famille socialise chacun de ses enfants dans son propre monde), elle se poursuit à l’école de manière collective et universelle et, via l’apprentissage du statut d’apprenant, elle permet d’entrer en société. C’est pour cela que l’hétérogénéité est capitale : c’est parce qu’ils sont différents que les élèves apprennent ensemble : avec, par et pour les autres.
- le classement débute dès l’entrée en maternelle ; il passe par l’évaluation du travail des élèves, mais est intimement lié à la manière d’instruire et de socialiser. Par les diplômes qui certifient les formations, l’École remplit la fonction (légitime et souhaitable) de « gare de triage » : elle répartit les individus entre les voies, elle distribue les positions sociales. Ce qui nous pose problème, ce n’est pas le classement en tant que processus, mais c’est la manière et le moment où il est fait, c’est le critère des choix (im)posés, c’est le rôle de reproduction des inégalités qu’il fait jouer à l’École.

Les rôles : l’effet de ce qu’on fait

L’École joue un double rôle, en tension : elle contribue à la fois à la perpétuation de l’ordre social et à son changement. En faisant de l’École le lieu obligé de formation de la jeunesse, la société met la réussite sociale à la portée de tous via la réussite scolaire. Mais, en pratique, les inégalités sociales perdurent. Les agents se découragent et invoquent la fatalité : «  Avec une famille comme ça, que voulez-vous qu’on fasse ? » Le poids de la Famille est-il trop lourd ? L’École est-elle dans l’incapacité de remplir de front ses quatre missions ? Nous refusons de le croire, car nous sommes convaincus que ce qui peut faire bouger les choses, c’est changer le regard porté sur les familles. C’est cesser de croire que, parce que les familles sont à la source du problème, elles peuvent, savent et doivent le traiter elles-mêmes. C’est se centrer sur l’École, sur l’enseignement, c’est dépister, comprendre et contrer les moindres mécanismes qui créent les difficultés d’apprentissage tant des matières à étudier que des manières d’apprendre. C’est prendre conscience de l’absolue nécessité d’enseigner à chaque enfant à devenir élève, à passer de sa logique familiale de pensée et d’action à la logique scolaire [3].

Ce rapide démêlage des trois notions de mission, fonction et rôle (et des tensions qui les accompagnent) dévoile combien l’École et la Famille sont différentes dans leur nature, leur fonctionnement et leur action. Il est vain d’attendre d’elles autre chose que ce qu’elles sont ; il est dangereux de les obliger à se dénaturer sous prétexte de collaborer ; il est injuste de les confondre et de leur imposer de fausses missions. Comprendre ce qu’elles font et leur donner les moyens de le faire est la seule manière d’avancer vers plus d’égalité.

notes:

[1L’État régule néanmoins le fonctionnement des familles via les lois sur les modes de cohabitation, l’exercice de la parentalité, la sécurité sociale, la fiscalité, etc.

[2Essentiellement la culture de l’écrit et de l’abstrait, dont la maitrise assure le pouvoir dominant et qui n’est pratiquée que dans certaines familles.

[3Les sociologues de ESCOL travaillent à dépister tous ces mécanismes et à proposer d’autres pratiques ; voir le site http://escol.univ-paris8.fr.