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Au début je travaillais avec des enfants… Ils avaient entre quatre et six ans et ils jetaient leurs traces en dansant sur de grandes feuilles de papier, pour le plaisir d’explorer la matière et l’outil et sentir comment les images se transforment en signes pour devenir peu à peu des lettres. J’accompagnais leurs jeux, par ces histoires fabuleuses sur la naissance de l’écriture dans le monde, des hiéroglyphes aux idéogrammes, de l’écriture cunéiforme aux bogolans du Mali. [1]

Aujourd’hui, j’ai quitté l’enseignement fondamental. Je ne partage plus ces moments si particuliers où l’enfant passe du concret à l’abstrait, quand il relie le geste et le langage, la main et le symbole pour écrire, pour la première fois, son prénom…

Le nez sur la feuille

Lorsque le collège de Pelissanne (Bouches-du-Rhône/France) m’a proposé de travailler dans le cadre d’un collège avec Simon, un jeune ado de quinze ans, en décrochage scolaire suite à des conflits familiaux qui l’avaient placé sous tutelle judiciaire, je me suis sentie sans autres repères que ces liens entre le geste, la trace et le mot et avec, pour les accompagner, cette petite phrase de SENEQUE qui m’invite à chercher l’appui dans la recherche de consignes et de repères en écriture : « L’arbre devient solide sous le vent »… Le mandat était de tenter de permettre à ce jeune de renouer avec la scolarité. J’avais liberté d’action. Nous avons établi avec lui et le collège un contrat de deux ateliers de deux heures par semaine, où nous explorerions les liens entre l’écriture et la lecture.
On m’avait décrit Simon comme un ado violent, rejeté par sa famille après avoir agressé sa mère et craint pour son insolence par ses professeurs.
Première rencontre. J’accueille un jeune homme trainant les pieds, MP3 vissé sur les oreilles, habillé de noir, qui, dès la première présentation par écrit, donne le ton : « J’aimerais dormir rêver crever pleurer et me réveiller avec une sacrée gueule de bois… salut c’est joli ce que tu portes j’aimerais bien te le piquer et tu ne me reverras jamais ». Plus encore que la provocation de son texte, c’est son attitude qui m’ébranle. Les ateliers suivants le confirment. Simon écrit sans lever le nez. Il noircit parfois plusieurs pages d’une logorrhée qu’il ne peut arrêter seul. Tout court très vite, ses personnages vont à la dérive, ses histoires tournent en rond, son écriture ressemble à un cauchemar, il amène le lecteur dans un monde hallucinatoire et clos dont il a décidé de rester le maitre. Un de ses textes porte d’ailleurs comme titre « le contrôle absolu » : « Quand on n’est qu’une épine dans le pied du système, un grain de sable dans la belle machine, un grain de sable ayant le pouvoir de désosser un à un ses rouages. Car ce grain de sable, aussi invisible soit-il, est un véritable danger dans la progression de la machine. Son but est de la stopper. Par n’importe quel moyen. »

Je suis perdue. Depuis que j’enseigne, il y a une chose que je perçois : c’est que la peur est souvent présente pour le prof comme pour l’élève. L’écriture me met devant la mienne et me permet de l’accueillir. Je cherche souvent en tâtonnant, en éclairant le chemin des moments où il m’a semblé que cela marchait. Aujourd’hui, je me souviens des enfants de la maternelle et je tente le coup avec Simon.

D’autres portes sur le monde

Je lui propose des jeux de hasards et de traces, inspirés des logogrammes de DOTREMONT (laisser aller le poignet sans stratégie, et sans crainte de gâcher, lâchez prise…). Devant mes propositions « d’écrire comme on dessine dans le sable, comme on pétrit la terre, de toucher l’argile et se laisser toucher par elle, de l’apprivoiser pour ensuite poser les mots sur le papier », sans majuscule, sans à-coups, comme la terre qui prend forme insensiblement, par elle-même, Simon se refuse : pas question de se laisser aller. Il se referme, se bloque. Impossible de laisser une trace dont il n’ait le contrôle. J’aurais dû m’en douter. J’ai voulu aller trop vite sur un terrain miné pour lui. Ni sa main, ni son corps ne participent à l’écriture. Son attitude physique est à l’opposé du flot de mots qu’il jetait de manière ininterrompue sur la page quand je lui proposais de se présenter en écriture.

Je cherche alors quelque chose de solide qui supporte les tempêtes intérieures de ce jeune : un repère fixe. Ce sera la lecture d’un livre fort, des mots d’une épopée venue de loin pour nous accompagner. (La mort du roi Tsongor de Laurent GAUDE). Nous lirons ce texte à tour de rôle, parfois il reprendra le livre chez lui pour en lire quelques pages. Nous en parlons à volonté. Je n’ai pas oublié les mythes qui ont étonné les enfants. Nous trouvons là, ensemble, un autre plaisir, celui de la rêverie partagée autour de l’univers imaginaire d’un autre, d’un auteur qui nous surprend.

Quant aux consignes d’écriture, je tâtonne, je cherche à ouvrir autrement les portes de ce monde clos. Simon dort très peu et me parle parfois de ses nuits d’insomnie. Je lui propose alors d’explorer ensemble l’inventaire et la création d’un espace-temps nouveau à partir du souvenir. Je m’appuie sur G. PEREC, Espèces d’espaces, et j’aborde d’abord les « lieux à dormir » que je lui demande de lister. Il en inventorie de nombreux. Je lui propose alors de choisir un lieu qu’il décrira par les objets qui l’habitent et les gestes qu’il y fait. Je lui suggère d’entrer dans son souvenir avec ses 5 sens bien éveillés. Il choisira, sans hésiter, de décrire la cellule où il avait été retenu suite à l’agression contre ses parents. Il décrira de façon précise ce lieu étroit, malodorant et sordide où il avait passé une nuit. « Passé la porte, il y avait un lit. Ou plutôt un pavé dans la continuité du sol et des murs avec un matelas en PVC négligemment posé dessus, comme si ceux qui passaient la nuit ici n’étaient pas assez bons pour avoir autre chose. Le sol et les murs étaient gris et sales, lugubres. Les inscriptions qui y figuraient, qu’elles soient gravées ou bien écrites avec les excréments des précédents détenus, les rendaient carrément malsains et dérangeants… »

Une existence en dehors

Il lit son texte une première fois, rapidement, sans lever le nez. Je lui demande de lire une seconde fois son texte, ce que je propose souvent pour créer une distance. Il reprend, plus tranquillement, en reprenant son souffle. Je palpe encore le faible écart entre lui et l’écrit, un peu comme si les deux étaient encore confondus. Mais le silence est là, entre lui, moi et ce texte. Je n’avance pas plus loin, quelque chose a bougé, j’essaie simplement de prendre conscience des limites pour permettre à ce lieu-texte d’exister en dehors de la violence du souvenir qui y est associé. J’espère que la parole écrite et lue pourra, par l’adresse, l’aider à sortir de l’immédiateté et du monde clos qui semble être le sien. Je pressens que le « je » de son texte est à la fois le personnage, l’auteur et le narrateur, mais je ne lui en dis rien…

De la trace à la place, du corps au texte. Mon travail aura été d’ouvrir des espaces pour que l’écriture puisse s’écrire. Que proposer d’autre ? Il m’était difficile d’accepter que Simon n’entre pas dans la chair des mots. Je ne pouvais le transformer. Le faire écrire autrement était impossible. Peut-être juste le surprendre, élargir cet univers clos et jeter des ponts. Par des inventaires, par des listes, en prenant la distance et en se rapprochant, en nommant, en comptant et en répétant souvent, pour chasser cette peur qui rôde. Ai-je pu créer pour lui un lieu, une « chambre d’écoute » qui lui permettront de déposer sur la feuille d’autres lieux qui l’habitent ? Je l’ignore… Aujourd’hui, je ne le vois plus mais, de temps en temps, il m’envoie des mails avec des textes qu’il me demande de relire et de commenter. Il s’est à nouveau inscrit dans le système scolaire, dans un lycée technique avec une option… cinéma.

(1) À partir de la citation d’Hamlet (SHAKESPEARE) : « Être, ou ne pas être, c’est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte ? Mourir... dormir, rien de plus... et dire que, par ce sommeil, nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir... dormir, dormir ! Peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. »
(3) Les logogrammes sont des manuscrits de premier jet : le texte non préétabli est tracé avec une extrême spontanéité, sans souci de proportions, de régularité ordinaire, les lettres s’agglomérant, se distendant, et donc sans souci de lisibilité.

notes:

[1Le bogolan est une technique de teinture traditionnelle d’Afrique de l’Ouest, qui s’obtient par une réaction chimique lors de l’application de la boue sur le support textile. Ce travail artisanal est généralement réservé aux femmes âgées qui exécutent des vêtements pour la communauté. Chaque tenue, de par ses motifs et ses coloris, était vouée à un usage particulier et chaque signe reproduit détenait une signification symbolique précise.