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A-coups d’écrits et de paroles.

En remontant en classe, Rémy a sérieusement bousculé un autre enfant et lui a balancé un solide coup de pied. Depuis le début de la semaine, chaque fin de récréation a donné lieu à une plainte de ce genre. J’interviens sèchement, excédé. Il me répond : « C’est lui qui m’a bousculé quand on passait la porte ». Je lui rappelle qu’ici, à l’école, on ne règle pas ses comptes avec les poings. « Mon père m’a dit de rendre chaque coup qu’on me donne et de ne jamais me laisser faire. »

Le papa m’a en effet confirmé que c’est bien ainsi qu’il entend éduquer son enfant. Choc frontal de valeurs, d’approches éducatives diamétralement opposées... Dans un autre registre, il confiera à une collègue que « la lecture de bouquins, c’est bon pour les filles... » Lui, c’est du sport qu’il lui faut : football, judo, et récemment boxe, le tout à un rythme plus que soutenu.

Cet enfant de 4e primaire est très apprécié dans la classe. Sa générosité et son tempérament heureux, insouciant et fondamentalement généreux sont reconnus... tout autant que les bagarres dans lesquelles il s’implique quotidiennement, parfois comme « justicier » d’ailleurs.

Lors de la dernière réunion de parents, très tendue, le père a lancé, à propos d’un test de mathématique : « 7/10 ? Mais c’est bien plus que 9/10 qu’il vaut mon fils ! Vous pouvez lui changer ces points ! »

Le gamin fixe rarement son attention plus de 5 minutes consécutives sur un travail. Lors des séances de lecture personnelle [1], il tourne les pages de son livre, s’arrête éventuellement sur les images, semble compter les minutes bien longues... Le rangement de ses classeurs et documents divers est un parcours du combattant. Même lorsque je m’assure personnellement qu’une feuille est en place à la fin d’un cours, lorsqu’il lui faut la retrouver la semaine suivante, il y a moins d’une chance sur deux pour qu’il y arrive.

Petit à petit, le travail en classe devient de plus en plus complexe pour lui. Il ne s’en sort plus. Je ne parviens plus à le cerner, ni à me donner une ligne de conduite pour avancer. Désagréable impression d’être un papillon de nuit attiré par la lumière et qui se cogne sans cesse à la fenêtre.

Des mains qui écrivent ensemble

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Nous avons choisi comme thème de notre conférence pédagogique « P.O. » les violences morales entre enfants. Chaque enseignant prépare par écrit un « cas d’enfant » qui lui semble exemplaire de cette problématique. Consigne : décrire, en évitant tout jugement, ce qui est strictement observable.

Je pense à Rémy dans un premier temps mais ferme la porte aussitôt. Avec lui, cela se passe tellement sur le mode physique que le travail ne me semble pas pertinent. Plus tard dans la journée, nous décortiquons en sous-groupes un de « nos » cas. Une collègue décrit un de ses élèves qui harcèle sans cesse les filles, refuse de travailler avec elles et se permet fréquemment des commentaires sur leur « nullité ». Après avoir collecté des informations auprès des titulaires des deux dernières années, nous retournons à nos cahiers. Nouveau travail d’écriture à partir d’une grille toute simple : relire la situation, poser par écrit nos émotions et jugements en les distinguant des faits, imaginer ceux de l’enfant concerné, rechercher des hypothèses à partir desquelles on pourrait travailler pour faire évoluer la situation.

Il me semble clair après les témoignages des collègues que cet enfant vit en tension permanente entre les injonctions contradictoires de l’école et de sa famille à propos de la question de la place de la femme. Et au fil des mots que je couche sur le papier, la focalisation change : Rémy évacué par la porte revient par la fenêtre... Je vois et écris alors la tension permanente de Rémy, lui aussi pris continuellement entre des discours et actes qui se heurtent. Mais il y a des domaines dans lesquels le front est commun entre la famille et l’école : l’exigence du travail bien fait, l’importance accordée par le père à la réussite scolaire, le temps passé à mettre de l’ordre,... Je passe ma pause de midi à écrire puis à discuter avec la titulaire de 1re année de Rémy à partir de mes notes. Je commence à pouvoir imaginer des ponts... à partir de ce qui passe à l’école, et qui pourrait être reconnu à la maison. De ce que moi également je peux reconnaitre dans ce qui se dit à la maison.

Repartir

Le lendemain, je lui glisse, lors du rangement d’un travail : « Ton papa aussi trouve que c’est important que tu retrouves tes affaires... » « Ah ça oui ! », lance-t-il tout de suite, « Ça compte drôlement pour lui ! » De telles occasions se multiplient. Je prépare la nouvelle rencontre des parents à partir de ce que j’imagine de nos préoccupations communes. L’effet est surprenant. Après quelques courts instants sur le mode de la réunion précédente, le ton change. Chacun explique ce qu’il fait. Les difficultés pour obtenir une chambre en ordre font écho aux feuilles éparpillées de la classe. Et puis nous prenons conscience de l’utilisation par Rémy de notre mauvaise communication pour justifier des pertes ou retards : « Je n’ai pas la feuille, c’est Monsieur / Papa qui l’a gardée et qui ne me l’a pas rendue ! ». Un discours en miroir qui illustre le fil ténu sur lequel cet enfant cherche son équilibre. Nous pouvons à présent utiliser systématiquement le carnet de communication. Ce qui s’y écrit, bien que très banal, peut être lu dans une perspective positive des deux côtés. Insensiblement, l’attitude en classe et dans la cour évolue. Pas un seul échange de coups cette semaine... Rémy vient spontanément me montrer son classeur : « Toutes mes feuilles de la semaine y sont ! » Son père me rejoint à la grille de l’école pour me raconter sa dernière mission au Kosovo...

Je redécouvre la puissance de l’écriture cadrée, qui cherche à décrire et à comprendre, qui m’a permis de sortir de la pensée en rond, d’opérer des transferts, de changer de point de vue, d’éclairer autrement un cercle infernal.
Et l’importance du travail collectif complémentaire qui a accompagné cette écriture, aller-retour vers les collègues dans le cadre de la journée de travail et dans les échanges qui ont suivi.

notes:

[1Voir Échec à l’échec n° 123, octobre 1997, « Liseurs de bonnes aventures ».