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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Rubriques hors dossiers / Démarches / Écrire, un moteur qui met au travail

Des élèves qui ont la réputation de ne pas aimer lire et écrire sont aujourd’hui dans une demande, une attente fortes : les lettres de leurs correspondants…

-  Le 25, c’était hier ! Ils sont en retard comme la dernière fois !
Et moi de les reprendre : si c’est la semaine du 25, vendredi ils seront encore dans les temps. Le lendemain : toujours rien... Vendredi, avant de partir de chez moi, je vérifie mes mails, peut-être y a-t-il un courrier me disant qu’il y a un problème : rien. J’arrive à l’école, j’envoie un élève au début du cours à 9h10 : rien pour nous au secrétariat.
-  Repassez plus tard, nous dit-on.
10h15, sous la pression, j’envoie de nouveau Ali, le facteur de la classe. Nouvelle déception.
-  Sur la tête de ma mère, si ma lettre n’arrive pas aujourd’hui, j’écris plus !, s’exclame Ismaël.
-  Il y a un règlement : faut le respecter.
Ils se mettent tous à hurler et à donner raison à Yassire.
-  Au lieu de crier tous en même temps, dites-moi ce que je dois écrire à leur professeur. Et rien ne sert de crier, à l’écrit ça ne s’entend pas. Si vous voulez insister, demandez-moi de mettre des points d’exclamation derrière votre idée. Ils rient un peu et la discussion se poursuit, je prends note.
-  Pour leur écrire nos lettres, on a pris du temps sur le travail des ceintures d’écriture et de lecture, ils peuvent aussi prendre un peu de temps pour nous répondre, non ?, dit Othmane.
-  C’est des Liégeois, faut comprendre..., poursuit Anaïs.
Comme je ne vois pas le rapport, je lui fais expliciter.
-  Vous ne savez pas que les Liégeois sont plus lents ?
-  C’est pas parce que ce sont des Liégeois qu’ils peuvent tout faire !
-  Moi, dit Ali, je vais guetter le facteur par la fenêtre.

Un bol d’air venu d’ailleurs

Je me réjouis de toute cette impatience, je me dis que le dispositif marche à fond. La correspondance scolaire… Célestin FREINET, est le précurseur en la matière : « Nous vivions désormais la vie de nos petits camarades de Trégunc. Nous les suivions en pensée dans leur chasse aux taupes ou leurs pêches miraculeuses, car la mer était venue jusqu’à nous et nous tremblions avec eux les jours de tempête. Nous leur racontions, nous, la cueillette de la fleur d’oranger et des olives, les fêtes de Carnaval, la fabrication des parfums, et notre Provence tout entière s’en allait ainsi vers Trégunc. (…) Une vie nouvelle pénétrait dans nos classes. Nous avions rétabli le circuit : le texte libre devenait page de vie, qui était communiquée aux parents et transmise aux correspondants. Nous avions là la puissante motivation qui allait aiguillonner l’expression libre chez nos élèves. » [1]
Et c’est bien de ça qu’il s’agit, d’une motivation qui sert de moteur et qui met chacun au travail. La Pédagogie Institutionnelle a puisé beaucoup de ses fondements dans les méthodes, la pédagogie nouvelle de FREINET. La correspondance, le journal, le texte libre sont des techniques, qui permettent au groupe de se mettre au travail sur des objets vrais, qui font entrer le vivant, la dimension de l’Autre dans la classe. Mais si le pour-quoi correspondre était une évidence, le comment était une autre affaire !

Bruxellois cherchent classe…

Tout d’abord, trouver une autre classe… Pas trop près, car je souhaitais une certaine distance : pas la même ville, pas le même public… Des différences pour susciter questionnements, étonnements, envie d’échanges, de rencontre et même prises de conscience identitaires.
« Parce qu’il a besoin de les décrire, l’enfant prend conscience de ses conditions de vie personnelle, de la vie de son village ou de son quartier, de sa province même. Il découvre le travail de ses parents, des ouvriers de la région, les circuits commerciaux... Alors qu’il vivait trop près des choses, voilà qu’il prend de la distance pour mieux les pénétrer, établir des relations. » [2]
Avant même de trouver la classe, trouver un professeur… Quelqu’un qui sera sur la même longueur d’onde que moi, c’est-à-dire, en chemin, depuis un certain temps dans la pratique de la Pédagogie Institutionnelle, ce qui peut supposer des fonctionnements proches et compatibles. On sait pourquoi on entame ce travail, on est d’accord d’y investir du temps, de se rencontrer pour lancer les choses, de construire ensemble un contrat de départ, de le respecter, de communiquer les changements (renvois, absences), d’offrir un cadre et de le tenir. [3] Quand on voit les énergies, les envies qu’on met dans ce travail, la plus grande des vigilances est à déployer chez les deux partenaires afin d’éviter, par exemple, retards, abandons, négligences.

La pièce importante du jeu

Le contrat : ce qui nous lie, ce qui fait loi. Affiché dans le local, collé dans le cahier de correspondance, les élèves y font référence, le prennent à témoin. Les dates des envois et des réceptions s’y trouvent. On peut aussi savoir, en le consultant, si notre courrier va être collectif (la classe s’adressant à l’autre classe) ou individuel (un élève vers un autre).
S’y retrouvent les binômes ou trios composés avec soin par les professeurs. Et enfin quelques règles : on soigne la présentation et l’orthographe, on ne s’échange pas de photos, on ne donne pas son adresse internet… Dans cette ère où tout passe par l’image et l’instantané, en Pédagogie Institutionnelle, on voudrait privilégier une découverte de l’autre qui passe par des mots : on peut laisser libre cours à son imagination, l’attente reprend une place, les échanges s’inscrivent dans un cadre…

Les conditions sont en place pour démarrer le travail

Dans mes classes de 1e et 2e secondaires, même si mon envie d’entamer une correspondance est très forte, je questionne le groupe avant et m’assure d’une cohésion forte autour de ce projet. Si je souhaite mener une correspondance dans le cadre du cours de français et que je ne suis pas la titulaire de la classe, j’en discute au préalable avec le professeur qui l’est, car il va de soi que si la correspondance débouche sur une demande de rencontre, je ne pourrai pas mener seule ce projet.
Pour cette rencontre, les professeurs porteurs de cette initiative se sont mis d’accord. On n’anticipe pas : pour fin mars chacun questionnera la classe sur son envie ou non de rencontrer l’autre et une décision sera prise alors. Les modalités pratiques seront envisagées avec les élèves : à Liège ? À Bruxelles ? Ailleurs ? Pour faire quoi ? Comment ? Occasions pour chacun de s’investir, de prendre des responsabilités, d’en débattre en Conseil lors de ce temps fort hebdomadaire où les élèves peuvent s’organiser collectivement.

À nos plumes

La première lettre est finalement la plus facile. On salue, on se présente, on pose quelques questions et on conclut… Le plus dur dans la suite du travail, c’est d’être dans une continuation : faire référence aux lettres précédentes, ne pas se répéter, poser de nouvelles questions, rebondir sur ce qui a été dit… D’où l’importance d’avoir un cahier, une farde, où les lettres reçues sont précieusement gardées, mais également les brouillons de chaque envoi précédent.
Problème de nombre parfois. Quand des élèves doivent assumer deux correspondants : comment être à l’écoute, personnaliser pour que la lettre qu’on écrit en deuxième lieu ne soit pas seulement la reproduction de la première ?
Petite fiche d’aide à l’écriture : « Que doit comporter ma lettre ? Date, salutations, réaction(s) à la lettre reçue, réponses aux questions posées, relance avec de nouvelles questions, au revoir, signature… »
Phases de travail : premier brouillon, relances du professeur pour étoffer, personnaliser, signalisation des erreurs orthographiques par un code que les élèves maitrisent, corrections, copie du deuxième brouillon dans le cahier, dernier regard du professeur et feu vert pour la copie finale.
Si le professeur d’arts plastiques est partant, richesse supplémentaire. Les enveloppes, les lettres pourront avoir un cachet, une présentation qui mettront le contenu encore plus en valeur. Sinon, papier à lettres pré-décoré, feuilles de couleurs, ciseaux crantés, lattes ondulées, autocollants, tampons… Une valisette correspondance voit le jour et des talents artistiques se dévoilent.
Jérémy se propose pour recopier le brouillon de Younes, car il est absent. Sana prend en charge le correspondant de Liviu qui n’est pas rentré de ses vacances en Roumanie. Ayoub décore l’enveloppe d’Antonio qui est plus lent. Anaïs dresse la liste des correspondants au tableau et coche à chaque fois les prénoms lorsque le courrier est prêt…
Les plus rapides peuvent commencer du travail individualisé, les plus lents ou plus soigneux s’appliquent. Fierté du travail fini, dans les temps. Il me reste alors le travail de relecture finale, la chasse aux dernières fautes d’orthographe que j’essaie de faire disparaitre le plus respectueusement possible, vérification qu’aucune adresse personnelle ne s’est glissée dans l’envoi… et fermeture du pli que le facteur de la classe a préalablement fait timbrer au secrétariat de l’école.

Et l’attente recommence…

C’est quand qu’elles arrivent leurs lettres ? C’est une lettre pour toute la classe ou pour chacun ?
« Grandir, ça concerne le temps. La structuration du temps, c’est capital. Le temps réel, et le temps vécu, qui n’est pas le même. Le temps qui passe est balisé. Il s’inscrit toujours quelque part […] : les changements de niveau sur le tableau des couleurs, la réalisation du journal, en avance ou en retard, la lettre des correspondants qui devrait être là […] Points d’ancrage qui évitent de divaguer dans le temps. » [4]

notes:

[1É. FREINET, L’itinéraire de Célestin Freinet, Payot, 1977.

[2Collectif, Pourquoi-comment la correspondance scolaire, Éditions PEMF, sd.

[3Un grand merci au collectif isérois des équipes de Pédagogie Institutionnelle pour leur remarquable brochure intitulée La correspondance dans la classe institutrice, juin 2009. Elle a alimenté en grande partie ma réflexion. Par ses exemples de contrats, d’écueils à éviter, de récits de correspondances, elle m’a été très utile pour la mise en place du projet.

[4R. LAFFITE, Une journée dans une classe coopérative, Matrice, 1985.