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Le texte qui suit est intégralement extrait de la note réalisée par Dominique Méda [1] à propos du livre de Matthew B Crawford « Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail ». Ce livre est un plaidoyer contre la séparation du faire et du penser, c’est essentiel à l’heure du Pacte et de la mise en place d’un tronc commun polytechnique dans les écoles.

C’est l’histoire du démembrement et de la désincarnation du travail que raconte ce livre. Véritable plaidoyer en faveur du travail manuel, il déroule une critique implacable des politiques systématiques d’allongement de la scolarité et des visions optimistes qui conçoivent l’avenir du travail sous la forme radieuse de la «  société de la connaissance  », de son armée de «  manipulateurs de symboles  » et de travailleurs intellectuels. L’auteur expose les raisons pour lesquelles nos sociétés ont oublié non seulement les conditions de ce qu’est un bon travail, mais également le fait que celui-ci est un élément constitutif d’une vie bonne.

Il défend le caractère central de l’expérience, importance de la confrontation avec le réel, primauté du rapport physique avec les choses. Son constat central : le malaise actuel de la société tient en partie au malaise dans le travail, au malaise du travail. Le sens du travail s’est perdu, le travail ouvrier et le travail de bureau ont subi une dégradation certaine, les travailleurs ne comprennent plus ce qu’ils font : tout se passe comme si les biens et services qu’ils produisent se dressaient devant eux telle une puissance étrangère.

Que s’est-il passé  ? Les travailleurs ne sont plus en confrontation directe avec le réel, ils ne savent plus pour l’élaboration de quel produit final ils travaillent, ils doivent poursuivre des objectifs qui sont purement instrumentaux et ne sont plus en rapport avec le bien ou le service à produire : les logiques qui se sont interposées entre le réel à transformer et les travailleurs, les objectifs intermédiaires inventés par les manageurs, devenus pour eux objectifs finaux, ont créé un niveau de réalité qui rend l’exercice du travail insensé au sens propre du terme. L’utilité du produit final et sa qualité sont perdues de vue, les travailleurs ne savent plus pour qui ni pourquoi ils travaillent, dès lors, le travail n’a plus de direction, plus de sens. Sans que ces auteurs soient particulièrement mobilisés, on retrouve ici, mais actualisées, les critiques d’un Marx et d’un Friedmann sur la perte de sens que le capitalisme et la division du travail ont imposé au travail moderne. Contrairement à ces derniers, Crawford impute dans un premier moment la responsabilité essentielle de cette perte de sens au management et à la place exorbitante que les instruments déployés par celui-ci ont prise allant jusqu’à faire naitre une couche de réalité qui s’interpose et réduit à néant pour les travailleurs tout espoir d’être à l’origine d’une action véritable.

Plus que les manageurs, ce sont tous ceux qui ont voulu séparer le faire et le penser dans l’acte de travail qui portent la responsabilité de ce malaise et de cette perte : le fond du problème, c’est cette pensée techniciste qui a voulu extirper toute pensée du faire et qui a intellectualisé et rendu totalement abstrait l’acte de travail. L’activité de travail qui, comme une grande partie des activités humaines tire sa plénitude et sa perfection de son exercice même, a été en quelque sorte pourrie dans son cœur même dès lors qu’il a été décidé qu’on pourrait la séparer en une «  conception  » susceptible d’être déléguée à des bureaux des méthodes par exemple, et une «  exécution  » dont la performance serait mesurée par la force physique, la quantité d’unités produites, la force pure appliquée à une matière, la productivité, c’est-à-dire le rapport d’un nombre de pièces produites à une dépense d’énergie donnée. C’est ainsi que l’on a dévalorisé non seulement l’acte de travail lui-même, mais également le travail manuel, en laissant penser qu’il pouvait être vidé de son aspect cognitif.

C’est toute l’histoire de la double vie de Crawford qui nous fait comprendre, presque charnellement, l’ampleur de ce que nous avons perdu. Armé de son diplôme de physique, Crawford ne parvient pas à trouver un emploi correspondant à sa formation, continue à être attiré par la philosophie puis est embauché pour un an par un département de recherche de l’université. Ne parvenant pas à «  cultiver une aspiration sincère à devenir professeur  », Crawford décide alors de se réfugier au sous-sol d’un immeuble de Hyde Park et passe son temps à démonter une moto pour la transformer. Les mois qui suivent, Crawford mène de front deux activités, l’une comme travailleur intellectuel (il est désormais directeur d’un think tank de la capitale, et comme tel, très bien payé), l’autre comme réparateur de motos. Ce sont ces deux expériences que Crawford raconte magnifiquement et qu’il analyse du point de vue de leur contenu, de leur cohérence, de leur statut d’action, et des satisfactions qu’elles procurent.

Alors que le travail «  moderne  » repose en fin de compte sur des faux semblants et de la servilité, le travail tel que proposé par Crawford prend appui sur l’objectif de bienêtre de la communauté, se développe à son service et est évalué par elle : c’est la communauté son origine et son point d’arrivée et le travail apparait comme cette action pleine de sens qui permet non seulement à l’individu d’être en coïncidence avec lui-même, d’éprouver sa liberté, et en même temps d’être, sans servilité, au service d’une communauté d’usagers : «  Mon travail m’inscrit dans une communauté spécifique  », écrit Crawford, rappelant que dans certaines activités comme celles de construction ou de réparation «  les interactions face à face y sont encore la norme, l’individu est encore responsable de son propre travail et la solidarité du collectif de travail repose sur des critères sans ambigüité au contraire des rapports sociaux de manipulation qui prévalent dans le “travail en équipe” des cols blancs  ».

Ce livre est terriblement dérangeant pour la vérité à laquelle il nous confronte : nous sommes nombreux à être d’accord avec Crawford sur le fait que la logique capitaliste, la profondeur de la division du travail et le caractère subordonné du travail constituent des obstacles radicaux à la possibilité d’un travail «  libre  » et qu’une véritable révolution serait donc nécessaire si nous voulions que le travail actuel soit libéré et devienne conforme aux attentes immenses qui pèsent sur lui.

Quel programme politique pouvons-nous tirer d’un tel diagnostic  ? Et comment mettre en œuvre ce que nous propose Crawford  ? Cela est-il possible  ? Pouvons-nous, si profondément embarqués que nous sommes dans la mondialisation, et même au sein d’un seul pays, étant donné notre développement technologique, mettre en œuvre ce que nous propose l’auteur  ? Ce dernier ouvre quelques pistes dont celle-ci : nos économies devraient fonctionner à une autre échelle. Nous devrions prévenir la concentration du pouvoir économique qui porte atteinte aux conditions de possibilité d’un épanouissement humain authentique et Crawford appelle de ses vœux une position «  républicaine  » sur le travail.

Comment opérer un tel «  retour en arrière  » chronologique, comment revenir au statuquo ante  ? Comment revenir à des échelles plus humaines, et remettre le souci de l’humain, de la vie bonne, de l’épanouissement au centre des sociétés et de leurs politiques  ? «  Je laisse à d’autres, mieux versés que moi dans les rouages des politiques publiques et mieux prévenus de leurs possibles conséquences involontaires, l’initiative de proposer des mécanismes qui permettraient de préserver un espace pour ce type d’activité entrepreneuriale  », écrit Crawford à la fin de son livre. On aurait aimé que ce philosophe réparateur, promoteur des actions bien faites et de la vertu de l’exemple, nous donne quelques idées bien concrètes pour avancer sur une voie qui, plus que jamais, apparait raisonnable.

ps:

Extrait du livre : Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur, La découverte, 2016, p.234.

Le praticien d’un art stochastique tel que la réparation de motocyclettes fait l’expérience quotidienne de l’échec. Aujourd’hui même, par exemple, juste avant de m’asseoir pour rédiger ces lignes, je me suis vu confronté à une vis estropiée coincée dans une culasse de moteur. J’ai dû sectionner la tête de la vis avec un burin pneumatique (relativement facile), poinçonner la tige restante au pointeau (idem), puis la faire sortir de son trou avec une mèche au cobalt. Cette dernière procédure est toujours passablement délicate et, de fait, la mèche a cassé à l’intérieur du trou que j’étais en train de forer. À ma connaissance, il n’existe pas de mèche plus résistante qu’une mèche au cobalt pour dégager un morceau de mèche au cobalt coincé. (Toutes mes excuses à Bob Gorman, le propriétaire de ladite culasse — je promets que je trouverai un moyen quelconque de le dédommager.) Tout semblait marcher comme sur des roulettes et puis voilà que, à un moment donné, je me suis retrouvé dans une impasse. Un mécanicien finit par intérioriser ce type d’échec, qui nourrit à la fois une certaine forme de pessimisme et une attitude autocritique. Non seulement les choses tendent à tourner vinaigre, mais vos propres actions contribuent à ce processus. À partir d’un certain niveau de la hiérarchie sociale, les individus censés prendre les grandes décisions qui nous affectent tous ne semblent guère avoir le sens de leur propre faillibilité.
Cette méconnaissance de la possibilité de l’échec — et je parle du genre d’échec qu’on ne peut pas dissimuler sous des interprétations commodes — a sans doute quelque chose à voir avec le manque de prudence souvent manifesté par les dirigeants politiques et économiques dans les actions qu’ils entreprennent au nom de leurs semblables.

notes:

[1D. Méda, « Travail. La révolution nécessaire », Les Éditions de l’Aube, 2010. https://journals.openedition.org/lectures/1351