Recherche

Commandes & Abonnements

Mots-clés

Quand des adolescents posent des actes violents graves dans les écoles ou ailleurs, les secousses sont fortes. Professionnels, décideurs, opinions, médias brandissent des remèdes pour l’immédiat, le long terme, le répressif, le préventif, et/ou des commentaires tantôt alarmistes tantôt angélistes, tantôt ostentatoires... « Mais regardez donc tout ce qu’on fait de bien pour la prévention... »

L’une ou l’autre mesure plus médiatisable peut alors faire remous et rumeurs. Ce fut le cas de ces appareils qui prennent les empreintes digitales des élèves à l’entrée des écoles.
Une école secondaire de Bruxelles s’en sert depuis trois ans. Un entretien avec son sous-directeur évoque ce choix et d’autres dans l’école.
Il s’agit d’une école d’enseignement technique (transition et qualification) et professionnel d’à peu près sept-cents élèves (dont dix filles !). Les options proposées sont l’imprimerie, la menuiserie, la mécanique, l’électricité, l’électronique, l’informatique.
Les parcours scolaires des élèves sont variés : beaucoup ont eu des parcours chaotiques à plusieurs détours, certains ont fait leur choix d’emblée, et sont à l’âge dit normal pour leur année. La plupart de ces jeunes font partie d’une classe moyenne, mais aux extrêmes se côtoient fils d’ambassadeur et demandeur d’asile par exemple. C’est une école typiquement bruxelloise, dit son sous-directeur, avec ses élèves originaires de trente-six pays différents. Ils viennent de différentes communes traversées par les grands axes du métro.

Sécuriser, c’est veiller

Il y a quelques années, il est arrivé maintes fois que des jeunes extérieurs à l’école s’y introduisent pour venir y régler des comptes. Le côté école terrain-de-guerre, lieu-de-vengeance, déstabilisant tout le monde, il s’agissait très pratiquement d’en protéger l’accès. Puisqu’il était difficile de contrôler toutes les entrées dans l’école à toutes heures, la direction a eu recours à la technologie.
Cela s’est fait en deux temps. Les élèves ont d’abord disposé d’une clé magnétique à deux usages : l’entrée dans l’école et le paiement aux distributeurs, façon proton (manière de réduire aussi le racket d’argent). Mais comme les clés s’oubliaient trop souvent, un autre système, avec empreintes digitales, a été choisi dans la suite auprès d’une firme dont les conditions étaient fort intéressantes. Ce système sert simplement à contrôler l’accès à l’école et les clés ne servent plus que pour des paiements.
Les élèves qui le souhaitent se font donc encoder les empreintes au secrétariat de l’école. Ils peuvent dès lors entrer dans l’école en présentant leur doigt dans un appareil qui leur dit « bienvenue untel » et permet l’ouverture des grilles. Ouverture aux élèves, fermeture aux intrus dont il n’est plus question depuis l’installation de l’appareil. Ce ne sont pas les sept-cent élèves qui se font lire le doigt à la première heure du jour. Non, les grilles sont ouvertes et les éducateurs y sont présents pour dire bonjour aux élèves. L’appareil sert pour tous ceux qui ne viennent pas en première heure : les retardataires, ceux qui commencent à d’autres heures.
Son usage n’est autre qu’interne. Techniquement, il n’est pas possible à la police de s’en servir. Quant à la possibilité de l’employer pour faire des relevés d’élèves retardataires, elle n’est pas utilisée. Les éducateurs préfèrent le contact avec les élèves, entre autres pour parler des pourquoi des retards. Le sous-directeur laisse entendre que son école n’est pas preneuse d’une logique sécuritaire et s’en défend d’ailleurs : « Aucun gadget ne remplacera la relation avec une personne », dit-il. Et il souligne la présence des quatre éducateurs et demi, non seulement à l’entrée, mais dans les couloirs et autres lieux de passage, près des classes où travaillent des enseignants débutants afin de les soutenir si nécessaire. Lui-même est peu dans son bureau et chaque enseignant preste deux heures de présence bénévole. C’est un choix où le rapport perte/gain est en faveur du gain en sérénité. Un axe essentiel dans le projet de l’école se décline donc en présence empathique et ferme, première voie vers la prévention de dérapages éventuels. Aucune caméra ne surveille mais des adultes veillent.

Sécuriser, c’est relever

Aux deux sens du mot : comme on relève un compteur électrique et comme on re-lève quelqu’un.
L’école ayant aussi connu, en interne, de gros problèmes de discipline, un travail de (re)cadrage a été entrepris avec toute l’équipe éducative. C’est donc d’abord la présence qui fait cadre. Une présence qui permet écoute et parole. Cadrage aussi quant à l’acceptable et au non acceptable. Des écarts de conduite sont simplement parlés, d’autres sont traités et suivis avec fermeté.
Des feuilles de route, par exemple, sont données à des élèves trop perturbateurs. Y sont relevés des points de travail et de comportement à changer. Chaque enseignant d’une journée donne son avis sur le travail de l’élève à son cours. Cela permet aux élèves d’avoir un retour immédiatement visible et aux enseignants de ne pas s’enferrer dans telle image figée de tel ou tel emmerdeur habituel, mais de faire attention aux progrès. De plus, les jeunes qui ont cette feuille la montrent, chaque matin, au sous-directeur qui la parle avec eux (une trentaine en circulation à l’époque de l’entretien) ; chaque soir à leur éducateur et quel que soit leur âge, la font signer chaque jour par leurs parents. Aux majeurs, il est demandé de faire signer par leurs sponsors c’est-à-dire ceux qui paient leurs études. Pour être cadré, c’est cadré... mais pas cadenassé semble-t-il. Relever ce qui ne va pas, donner des pistes pour le faire aller mieux, soutenir ce que l’élève essaie, tenir ce qui lui est demandé, le suivre sans rien laisser trainer, le tout « dans un souci de rigueur, de dialogue et de justice » crée de la sécurité pour tous les acteurs. Des élèves demandent parfois une feuille de route pour être assuré de ce suivi.

Sécuriser, c’est protéger

En réponse à mes questions quant aux éventuels liens avec la police, le sous-directeur évoque une idée tirée de ses lectures : « La violence des adolescents dépend en grande partie d’incapacités d’adultes à les protéger. »
Il arrive que des jeunes viennent se plaindre d’avoir été rackettés dans le métro, d’être maltraités par d’autres en classe : crachats, insultes ou autres. Ces plaintes sont prises au sérieux et suivies d’actes concrets de la part de garants de la loi dans ou hors de l’école.
Dans l’école, les élèves concernés sont interpellés et entendus, les sanctions sont prévues pour les auteurs de méfaits. Pour des faits graves, dans ou hors de l’école, appel est fait, plainte est déposée à la police. Une antenne policière locale joue très bien son rôle : les élèves sont accompagnés dans leurs méandres de passeurs à l’acte ou leurs secousses de victimes. Tous les élèves qui voient ces différents types d’accompagnement changent leur image de l’autorité : ils ont à faire à des adultes sur qui ils peuvent compter et non à des personnes lointaines indifférentes à leurs vécus.

Sécuriser, mais pour quoi faire ?

Finalement, tout ce cadrage sert-il aux apprentissages ? Ou autrement dit, quelles pédagogies les enseignants pratiquent-ils pour donner ou redonner des envies d’apprendre aux jeunes ?
Ils seraient les mieux à même de décrire leurs démarches, mais à défaut, le sous-directeur en évoque l’esprit en quelques traits : ce qui accroche le plus les élèves ce sont bien sûr les cours en ateliers, dans les options, parce qu’ils s’inscrivent en général dans un « pour du vrai ». Les élèves travaillent pour de vraies commandes à de vrais clients. Et même quand c’est l’école qui passe commande, c’est avec devis, paiement, budget (par exemple pour la réalisation d’un dépliant demandé à la section imprimerie pour les journées portes ouvertes).
Des projets sont mobilisateurs aussi, comme l’idée de faire un aquarium auto nettoyant avec pompes, filtres et système de sécurité, pour apporter un élément calmant dans la bibliothèque de l’école. Les apprentissages faits dans les cours généraux sont transférés dans les activités qu’entrainent les commercialisations réalisées en ateliers, mais pas toujours. Les cours généraux peuvent être porteurs de leurs propres projets.
La visibilité des productions et apprentissages à l’extérieur de la classe est souvent un éveilleur important.
Au-delà des empreintes digitales de l’entrée, des empreintes d’un autre ordre, celles des jeunes, celles des adultes semblent donc tenter de s’imprimer.
Les choix essentiels sont en tout cas les suivants : que les jeunes se sentent reconnus -ce qui nécessite gestes et actes concrets-, qu’ils soient surpris de la confiance qui leur est faite, qu’ils remarquent et reçoivent la présence permanente des adultes parmi eux.
Formulation qui peut avoir l’air simple, réalisations qui ne sont pas si simples quand on veut aller au-delà des bonnes intentions.

ps:

d’après les propos de Stéphane ALLARD