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Pascale Jamoulle est une anthropologue qui a mené plusieurs recherches dans des quartiers populaires, à forte densité immigrée, aussi bien en Belgique qu’en France. Nous l’avons interrogée à propos de l’ethnostratification des rapports sociaux et des replis dans ces quartiers*.

Aujourd’hui, dans les quartiers populaires de Bruxelles et les banlieues françaises, beaucoup de travailleurs sociaux observent une dynamique qu’on pourrait appeler néotraditionalisation identitaire, dans l’ensemble de la population, et en particulier chez les jeunes : « Il y a un vrai retour à une culture d’origine fantasmée, à l’envie de lui appartenir et de l’afficher, une vraie volonté de parler la langue, en tout cas de mettre en avant des signes distinctifs de sa culture d’origine. » Des jeunes se mettent à porter des boubous, même si aux pieds ils gardent leurs Nike… Comment expliquer ce phénomène ?
Une première chose à remarquer, c’est que la conscience ethnique, comme la conscience de classe, se construit dans la vie sociale, à partir de la réalité sociale de nos sociétés belges ou françaises. Par exemple, dans une bande de Blacks de Bruxelles ou de Seine-Saint-Denis peuvent se retrouver des personnes originaires de différents pays et continents. Si elles étaient restées dans leur pays d’origine, jamais elles n’auraient eu l’idée de se mettre ensemble, la conscience des différences qui les sépare les en aurait empêchés. C’est donc la condition de Noir au sein de notre propre société, le stigmate plutôt que la culture d’origine, qui les amène à se regrouper.

Se métisser ou se néotraditionnaliser, kezako ?

Dans la réidentification ou recréation identitaire néotraditionnelle, les jeunes générations élaborent, à partir d’informations virtuelles, de discours totalisants qui se diffusent dans leur quartier une culture traditionnelle qui en partie n’a jamais existé. Et notre hypothèse majeure, c’est que ces phénomènes de néotraditionnalisation sont liés à des blessures de l’enfance, mais aussi aux discriminations et aux ségrégations économiques, sociales et géographiques qu’ils vivent au quotidien.
Leurs métissages sont en souffrance, s’ils ne peuvent tisser de façons créatives et innovantes leurs appartenances aux pays d’accueil et d’origine de leurs parents. Dans le mot métissage, il y a tisser qui implique l’acte de nouer des fils. On pourrait alors définir le métissage comme un mouvement de transformation de soi né de la rencontre avec l’autre. Il n’est donc pas propre aux migrants. Tout au long de notre vie, au sein de nos familles, nous métissons en permanence, à partir de nos héritages et de nos expériences pour donner du sens, toujours plus ou moins transitoire, à notre vie. Cependant, ce processus devient plus difficile quand les transmissions et les situations sociales sont plus précaires : un jeune en rupture avec son histoire et sa culture d’origine et qui est discriminé dans son propre pays, confiné dans des quartiers et des écoles ethnostratifiés, peut être très vulnérable. Peut-être faut-il voir là une des explications de cette réidentification néotraditionnelle dont nous parlions plus haut.

L’origine comme stigmate social

Quand une origine ethno-religieuse se réduit à un stigmate social, visible d’un point de vue spatial par le confinement dans les quartiers disqualifiés ; d’un point de vue scolaire par les filières de relégation fréquentées, d’un point de vue social et économique par la place subalterne occupée au sein de la société, un sujet peut être tenté de retourner ce stigmate comme un élément de fierté nouvelle. Souvent, mais pas toujours, ce désir de fierté nouvelle peut se structurer autour de la religion (islam, pentecôtisme, catholicisme souvent très rigoristes). En effet, la religion offre des valeurs, une histoire, une discipline de vie et une communauté. « Dans la religion, il y a la culture. Tu te construis là-dedans, tu fais partie d’une communauté », disait une interlocutrice de Pascale Jamoulle.
D’autres jeunes trouveront ce support de fierté dans les regroupements de jeunes de quartier, voire dans une bande. Par ailleurs, ces jeunes savent que leur affirmation identitaire dérange. Consciemment ou non, ils l’utilisent parfois comme un moyen d’exaspérer notre société qui leur laisse une place si dérisoire.
Quand la filiation à l’origine et l’affiliation à la société d’installation sont fragilisées, les métissages des descendants d’immigrants peuvent être appauvris, insécurisés ou clivés. Les réidentifications néotraditionnelles, comme les engagements dans des groupes déviants, participent à une quête de fierté et d’appartenance. Ils sont le résultat de différentes situations intenables dans lesquelles vivent ces jeunes, et qui sont trop souvent passées sous silence.

Les silences

Le premier silence est celui des parents à propos de leur migration. « Mon père n’en parlait pas, ma mère non plus. Ils avaient trop souffert, je crois. Quand j’étais jeune, j’ai mal vécu tout ça. Tu es jeté là, en France. Tu ne sais même pas pourquoi », disait une jeune. Ce silence porte aussi sur la grande histoire qui a été le cadre de la migration, et qui pour un nombre important de personnes relève d’une histoire postcoloniale douloureuse : « Ici c’est les Noirs et les Arabes d’un côté et les Blancs de l’autre. C’est hérité de la colonisation », disait une jeune banlieusarde d’origine francomalienne.
S’il y a silence, c’est qu’il y a un sentiment de honte, lié aux blessures subies, et un sentiment d’échec, celui de ne pas avoir réussi comme espéré. « On est étranger partout, ici et là-bas », disent les descendants d’immigrants. Quand cet échec est non seulement ressenti pour soi, mais aussi pour les enfants, cela devient insupportable : « On part sur un rêve, on arrive sur quelque chose et ce n’est pas ce qu’on avait rêvé. Et ça fait mal. Les enfants sont dévalorisés ici. Quand ils sont petits, ils sont heureux parce qu’ils ne savent pas. Ils ne ressentent pas qu’ils ne sont pas pareils que les autres. Ils le vivent, mais ils ne savent pas ce qu’ils vivent. Mais ensuite, et grandissent, ils analysent. Ils ont été disqualifiés et relégués vers des options sans avenir », disait un père immigré d’origine malienne.

Ne pas faire ce qu’on dit et ne pas dire ce qu’on fait

Face à ces vécus, la contradiction entre le beau discours égalitariste de nos sociétés et les pratiques silencieuses de relégations économiques, sociales, culturelles, ethniques est insupportable pour ces jeunes. Ils ont le sentiment de vivre une hypocrisie et un mensonge collectifs : « Les jeunes de famille immigrée doutent toujours que ce qu’on leur dit soit vrai. S’ils ressentent un petit doute, ça démarre, ils attaquent, ils disent que tu mens », disait un éducateur. Cette dissonance entre ce qui est dit aux jeunes et ce qui leur est fait, comme violence raciale et sociale au quotidien, est-elle la source de cette méfiance si fréquente à l’égard des autorités et du succès des théories du complot ?
Parfois, ironie suprême, ces jeunes sont même amenés à participer à des mascarades d’insertion par le scolaire pour protéger les parents : « On est prisonnier des rêves des parents. Mon diplôme, c’est pour eux. Pour moi, c’est un bout de papier qui n’a pas de valeur. Si je suis à l’école, c’est pour la famille, car tu représentes l’éducation de tes parents. Si tu as un diplôme, les grands peuvent dire : moi mon fils il est bien éduqué. J’ai souffert toute ma vie, mais lui il va devenir un homme. Le respect rejaillit sur eux. Mon père, je l’ai déçu à cause de mon parcours scolaire. Alors je suis obligé de continuer, pour lui montrer ma reconnaissance. Ils se sont battus pour nous, je leur dois bien ça. Pour faire briller leurs yeux », nous disait un jeune.
Parfois, au contraire, la colère ou la honte peuvent se retourner d’une génération à l’autre. Des enfants disent de leur parent : « Ils ne connaissent rien et en plus ils se sont laissé maltraiter ! On ne se laissera pas faire comme eux », disait un jeune. « On a des enfants qui ont de la rage contre les parents. Mais comme ce n’est pas dit, cela reste à l’intérieur », observe l’ethnologue.
Pour trop de jeunes — pas tous, ne l’oublions pas non plus ! —, le présent n’a pas réussi à réparer le passé. Pour certains d’entre eux, se noue alors une relation d’amour haine avec le pays d’installation. Nancy Huston écrivait déjà en 1980 : « Ils sont sans mémoire, mais ils n’oublient pas. » Car les sentiments se transmettent, car il manque les mots qui pourraient permettre d’élaborer ses émotions, de comprendre d’où viennent les tensions et le malêtre. Alors, privés de leur passé par l’histoire officielle, nourris de peu de narration familiale, quand ils sont écartés de la réussite sociale, des jeunes peuvent s’arcbouter à un groupe d’appartenance totalisant.

Que faire ?

Du travail de recherche réalisé se dégagent différentes pistes de prévention. D’abord, reconnecter les descendants d’immigrants à l’histoire sociopolitique de leur communauté : aux exactions de la colonisation, aux dominations postcoloniales et à toutes les formes de lutte menées par les générations antérieures. Serait également préventif tout ce qui peut permettre de symboliser l’histoire individuelle de chaque famille, de relier les deux parties de sa généalogie, celle laissée là-bas et celle d’ici. « En tissant des liens entre eux, jeunes comme adultes peuvent formuler leurs difficultés, tisser plus en douceur les éléments culturels hétérogènes qui les habitent et construire leurs positions évolutives », dit l’ethnologue.
Par exemple, dans les groupes d’habitants qui ont nourri ces différentes recherches, les adultes décodaient leurs différences de logiques, les interprétaient. Ce faisant, ils les dénaturalisaient, et du coup pouvaient se rapprocher de leurs enfants, des êtres d’ici et d’ailleurs aux normes constamment retissées et recréées. 
Pour les membres de la société dite d’accueil, il serait porteur de s’engager auprès des minorités quand elles organisent, en passent par la prise de parole publique, s’impliquent politiquement pour l’égalité des chances — plutôt que de dépister les replis identitaires et autres radicalisations ! L’aide aux familles et à la scolarité serait une autre piste à suivre, de même que, dans un autre registre, désenclaver les quartiers les plus isolés, et ouvrir les jeunes à de nouveaux réseaux sociaux, à de nouveaux lieux de la ville.

* Les observations et les analyses développées ici sont inspirées de nos propres observations sur le terrain des classes, d’une interview de Pascale Jamoulle et de deux de ses ouvrages. Le premier rend compte d’une enquête de terrain réalisée à Bruxelles, auprès d’adolescents ; le second ethnographie les sagas migratoires et les relations sociales de familles vivant dans de grands ensembles dégradés de La Seine-Saint-Denis.