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Lionel a treize ans. Depuis quatre mois, il est placé dans une Institution Publique de Protection de la Jeunesse (IPPJ) à régime fermé pour des faits d’attentats à la pudeur et de viol sur mineur d’âge.

Dans une chambre d’un home pour garçons, des attentats à la pudeur et des viols ont été commis à plusieurs reprises. Imitant un plus grand, Lionel « jouait à la sexualité » avec le petit Gregory qui ne voulait pourtant pas jouer...
« L’internat en plus dur », c’est la première fois pour Lionel. Mais les placements en institution privée, il connait bien. Né d’un viol commis par son père sur sa mère, Lionel -tout comme ses deux petits frères- a fait ses premiers pas dans un milieu familial susceptible d’ébranler les repères de bon nombre de travailleurs sociaux. Retirés très jeunes à leurs parents, Lionel et ses frères ont grandi en passant d’institution en institution. Enchainement de placements entrecoupé de retours en famille pour un weekend ou un peu plus... sans que le retour ne puisse être définitif : la mère parait dépassée, le père puis le beau-père sont soupçonnés d’abus sur Lionel. Éloigné, protégé de ce milieu familial « pathogène », Lionel sera pourtant victime d’attouchements sexuels commis par un camarade de chambre dans un des homes où il est placé.

« L’internat en plus dur »

Aujourd’hui, Lionel s’est fait une place auprès des dix autres jeunes dans la section de vie de l’IPPJ à régime fermé où le juge de la jeunesse a décidé de le placer. « Petit schtroumpf » du groupe, Lionel a dû apprendre à se conformer aux règles de vie de cet « internat en plus dur » dont il connait bien, à l’heure actuelle, la véritable dénomination. Réveillé à 7 h 45, il connait l’horaire de la journée qui l’attend, le quotidien qui se répète. Rangement, déjeuner, cours et atelier, diner, sieste en chambre, sport, douche, souper, télé, dodo... Son temps, comme celui des autres jeunes hébergés à l’IPPJ, est minutieusement réglé et sa vie privée, pour une bonne part, contrôlée. Les « caprices » ne sont pas bien vus, il l’a compris. Il apprend à tout demander : aller aux toilettes, prendre un pull dans sa chambre parce qu’il a froid, boire un verre d’eau... tout se demande. Chaque mouvement doit être connu et accordé.
Imbriqué dans la vie du groupe, il se cherche des petits moments à lui. Pendant les pauses cigarettes des « grands », il sollicite un éducateur pour jouer aux cartes avec lui et si personne n’est disponible, il chantonne dans un coin. S’il parait éprouver des difficultés et des réticences à parler et à réfléchir aux faits qui lui sont reprochés, ses yeux pétillent quand il apprend qu’il peut pousser la lourde porte de la section pour aller au bureau de la psychologue et il est très excité de pouvoir franchir le sas d’entrée de l’institution pour se rendre en ville chez sa thérapeute spécialisée. Quand sa maman lui manque, il s’évade en mangeant des bonbons durant le temps de sieste en chambre. Il rêve de l’heure qu’il va pouvoir passer avec elle lors des visites du weekend qui approche, mais il sait qu’il doit « canaliser » sa joie... Jusqu’à la dernière minute, trop d’agitation pourrait entrainer une mauvaise note et une mauvaise note peut valoir une « mise en chambre », « une cote semaine négative » et donc, un report des visites et des sorties. Et, peut-être, sa maman ne viendra pas lui rendre visite... C’est en chambre qu’il « canalisera » sa déception, avec ses bonbons.

Approche comportementaliste

Loin des images stéréotypées de « caïds », de « gros délinquants », de « multirécidivistes avérés » que véhiculent souvent les médias, le cas de Lionel n’est pas isolé en IPPJ à régime fermé. Il est peut-être juste un peu plus jeune qu’à l’habitude... Comme pour les « gros durs », l’enfermement des « jeunes délinquants sexuels » donne matière à réflexion dès lors que l’on envisage les principes et les objectifs au sous-bassement d’une telle prise en charge.
Dans un exercice périlleux d’équilibre entre les fonctions d’observation, d’éducation, de réinsertion et les fonctions d’intimidation et de sécurité publique qui sont assignées à ce genre d’institutions, l’approche cognitivo-comportementaliste tend à s’imposer. D’après les acteurs de terrain, le système d’appréciation quotidienne du comportement des jeunes sur lequel cette approche repose permet de structurer et de contenir ces derniers.
Si elle permet, certainement en régime fermé, un cadre structuré et structurant pour la réflexion et l’apprentissage des jeunes, cette approche permet aussi un cadre de travail (ré)confortant aux acteurs qui y travaillent. Ces centres pour mineurs délinquants ne sont pas, dans notre pays, à proprement parler des prisons. La balance entre l’intérêt des jeunes qui y sont hébergés et les exigences de sécurité y est réglée différemment. Les relations humaines ont, d’après les acteurs de terrain, toute leur importance. Dans ce cadre, le régime fermé est d’ailleurs envisagé comme un « facilitateur » de l’apprentissage des relations positives et valorisantes. Éloignés de leur milieu par les murs de l’institution, les jeunes sont poussés à aller vers des adultes susceptibles de les aider à réfléchir et « à assumer leur passé pour construire leur avenir ».

Matière à réflexion

Mais l’inculcation de nouvelles habitudes domestiques « en vase clos » pose question. Au regard du modèle cognitivo-comportementaliste, l’évolution positive des jeunes, leurs « bons comportements » progressifs ne peuvent-ils aussi révéler une adaptation institutionnelle ? Réussie entre quatre murs, cette adaptation n’est-elle pas vouée à être temporaire ? Un milieu clos et artificiel, bien éloigné de la réalité et certainement de celle des jeunes placés, peut-il réellement préparer ces derniers à modifier durablement leur manière de vivre ? Si la réflexion et la remise en question semblent plus aisées à l’intérieur des murs, la prise en charge permanente et minutieusement réglée ne semble laisser que peu de place à l’initiative, initiative dont l’apprentissage importe pourtant en vue d’une autonomisation. Véritable clé de sortie de l’institution, cette autonomisation s’avère d’autant plus obligée dès lors que le placement de longue durée entraine généralement une redistribution dans la famille... Si le jeune avait encore une place au sein de sa famille avant le placement, après celui-ci, sa réintégration est bien souvent difficile.
Réinstaurées à la fin des années 70, les places en IPPJ à régime fermé ne font depuis lors qu’augmenter. Aux détours de faits divers malheureux, elles sont « demandées par l’opinion publique », et créées, souvent dans l’urgence, par les politiques. En effet, malgré l’importance des initiatives pratiques développées depuis plus de deux décennies, à savoir tant les alternatives au placement que l’augmentation de la capacité d’accueil institutionnelle, on assiste à une intensification et une cristallisation des discours et des investissements politiques ayant pour premier point d’ancrage l’enfermement des mineurs délinquants. Alors que le nouveau centre fédéral d’Everberg a été créé il y moins de cinq ans pour pallier l’abrogation effective de l’article 53 [1], on annonce aujourd’hui l’ajout de dix nouvelles places à régime fermé en IPPJ et la création d’un nouveau centre fermé de près de deux-cents places susceptibles d’accueillir les jeunes en voie de dessaisissement, dessaisis ou condamnés.

De plus en plus de places

Face à l’augmentation incessante du nombre de telles places (de plus en plus fermées [2]), on ne se pose que trop rarement la question du sens de l’intervention judiciaire et du placement en régime fermé. Question d’autant plus importante dès lors que l’on envisage le profil de la population concernée. Majoritairement issus de milieux socioéconomiques défavorisés, ces jeunes sont-ils préparés à chercher une place dans une société de consommation et d’exclusion telle que la nôtre ? Comment enfermer et exclure pour réinsérer ?
« Gosse de home », mais surtout aujourd’hui, « gamin d’IPPJ », Lionel pourra-t-il (re)trouver sa place en évitant les effets de l’étiquetage et de la stigmatisation souvent inhérente au placement ? Si à treize ans déjà, les portes semblent fermées tant dans son milieu naturel qu’artificiel, il est permis d’en douter...

notes:

[1Par son article 53, la loi du 8 avril 1965 permettait, de manière exceptionnelle et pour une durée maximale de deux semaines, le placement provisoire de mineurs en maison d’arrêt. En 1997, il est décidé que cet article soit abrogé le 1er janvier 2002 afin de mettre fin aux pratiques abusives dénoncées par la Cour européenne des Droits de l’Homme dans son arrêt « Bouamar » du 29 février 1988. Celui-ci condamnait la Belgique pour ne pas avoir respecté l’article 5, 1 °, d) de la convention en enfermant à neuf reprises successives le requérant en maison d’arrêt sans que cet emprisonnement ne débouche sur la mise en place de mesures éducatives dans un milieu adéquat.

[2Suite à « l’affaire Mariusz » et sa sortie à un match de foot, le régime des sorties en régime fermé a été réformé.