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Synthèse de travail prononcée en séance publique de clôture des Assises pour l’Égalité en présence des deux ministres de l’enseignement invités, J.-M. Nollet et F. Dupuis. [1]

Presque deux ans de travail avec des acteurs et organisations de terrain aussi divers que jeunes, parents, enseignants, agents PMS, syndicats, associations intervenant autour de l’école, mouvements pédagogiques, consolident notre volonté d’être porteurs et promoteurs d’une politique de gauche dans l’enseignement. Conscients des multiples aspects, points de vue, voire contradictions à envisager dans le secteur, nous avons tenté d’extraire de nos travaux des orientations et des propositions d’actions transformantes qui actuellement nous semblent prioritaires.

Des orientations

Pour nous, une politique de gauche dans l’enseignement doit au minimum :

  1. Viser l’égalité d’acquis pour tous les enfants (au moins jusqu’à 15 ans) en se posant par exemple cette question provocante amenée par deux célèbres chercheurs, Baudelot et Establet : « Quel est le bagage que doit posséder le plus mauvais élève de la plus mauvaise école... ? Une façon de reconnaitre les droits des plus faibles dans un univers régi par la loi du plus fort ».
  2. Si telle est la visée, y mettre les moyens structurels organisationnels, pédagogiques afin qu’elle ne reste pas un simple vœu.
  3. Vérifier de près les possibilités de mise en application de la série de décrets émis au cours des 10 dernières années et évaluer leurs effets réels (École de la réussite, Missions de l’enseignement, Discrimination positive, formation initiale).
  4. Revoir les conditions nécessaires pour que des décrets, aussi beaux soient-ils puissent se traduire en actions valables. Pour ce faire, se poser réellement la question de la stratégie de changement des institutions : quelles sont les conditions d’élaboration et d’appropriation de nouveaux prescrits légaux dans cette vaste machine qu’est l’enseignement ? Comment impliquer les acteurs dans le changement, sans tomber dans les raccourcis pédagogiques des « exprimez-vous » ?

Ces quatre orientations ne préconisent donc pas de nouvelles réformes, mais insistent sur les moyens à mettre en œuvre pour voir comment sont habitées (ou non) les réformes décrétées, pour travailler par le bas et déboucher sur de réels changements, à partir des réalités de terrain.

Des propositions

Cependant, si nous voulons vraiment viser l’égalité d’acquis pour tous les élèves, nous souhaitons mettre en avant 3 propositions de transformation qui demandent d’y mettre le prix.

  1. Si L’on veut infléchir le parcours scolaire des enfants de milieu populaire, il est indispensable d’investir massivement dans le maternel et les deux premières années primaires, comme périodes décisives et symboliques par rapport à l’amorce d’un parcours de réussite scolaire. Il s’agirait là d’un acte fort qui pourrait faire réfléchir l’opinion publique.
    Indispensable aussi d’investir dans la période charnière entre le primaire et le secondaire car ce premier degré du secondaire nous semble la deuxième période clé où les destinées scolaires des enfants de milieu populaire se jouent. « Investir massivement » signifie pour nous :
    • y accentuer la formation continuée des enseignants,
    • y mettre plus d’enseignants de façon à baisser les normes, surtout lorsque le public est en grande difficulté socio-économique,
    • prévoir plus de soutien aux enfants, aux parents et aux enseignants via les intervenants PMS dont l’effectif doit être nettement renforcé pour ces périodes clé,
    • prévoir plus de temps de travail collectif entre tous tes intervenants, y compris les extérieurs à l’école,
    • arriver à dégager les directeurs d’établissements des fonctions administratives qui les noient afin qu’ils se consacrent à ranimation d’équipe et à la coordination du travail.
  2. Encore améliorer la formation initiale et continuée du personnel scolaire (directions, enseignants, éducateurs). Elle est nettement insuffisante dans le domaine de l’analyse sociopolitique et socioculturelle. En effet, le didactique et le pédagogique seuls ne permettent pas de saisir comment sensibiliser aux apprentissages et aux cultures scolaires, tout un public dont le rapport à l’école et aux savoirs est bien éloigné de celui des équipes éducatives. Les recherches réalisées à ce propos par des chercheurs universitaires et des associations (parfois sur commande de nos ministres d’ailleurs) devraient être traduites en formations pour les enseignants, non pas en exposés mais en pédagogie active, et des moyens devraient être fournis, par exemple aux mouvements pédagogiques, pour « traduire » ces recherches sociologiques en démarches pédagogiques pour les classes (portes d’entrée, méthodes, contenus diversifiés sur base du rapport aux apprentissages des enfants de divers milieux).
  3. Augmenter sensiblement le travail en équipe dans les écoles. Aujourd’hui, plus personne ne peut réaliser seul ce complexe travail d’instruction et d’éducation surtout quand il implique la lutte contre les inégalités sociales et culturelles. Une manière de reconnaitre et de faire reconnaitre qu’il s’agit là d’un combat difficile et non d’un allant de soi, d’autant plus qu’il s’inscrit au sein d’une société et d’une institution qui prônent la sélection sociale... Une manière de reconnaitre ce travail d’émancipation sociale pour tous, serait de comprendre dans un horaire d’enseignant et de partenaire scolaire, du temps suffisant de travail en équipe (2 heures/semaine ne seraient pas un luxe).
    Ce travail en équipe concerne le nécessaire partenariat entre l’école et l’associatif, entre l’école et les parents. Pour le rendre possible autrement que comme expérience pilote ponctuelle, il faut prévoir des temps de concertation, de conception de projets, d’évaluation avec tous les partenaires concernés.
    Ce travail en équipe concerne aussi les échanges au sein des établissements ou entre établissements : échanges autour de tels genres de situations difficiles, autour de telles démarches pédagogiques. Ces échanges devraient être accompagnés de personnes-ressources choisies par les écoles en fonction de leurs besoins. Les moments de travail en équipe doivent être reconnus comme de vrais temps de formation et permettre de faire les liens pratiques avec les journées de formation continuée.
    Nos 4 orientations et nos 3 propositions de transformation en faveur de la réussite des enfants de milieux populaires concernent essentiellement le travail dans les écoles. Mais nous souhaitons y ajouter le fait que nous ne considérons pas l’école comme une ile coupée de tout le reste de la société. Pour pouvoir avancer valablement vers plus de justice sociale, entre autres à l’école, ce sont tous les acteurs de la société qui doivent être concernés. L’École étant au croisement des champs social, culturel, économique et politique, ce ne sont pas les réformes pédagogiques et de participation qui à elles seules vont amener un vrai changement. Il nous semble donc important de mettre en route un large débat de façon à convoquer tous les citoyens qui, à des titres divers, ont à se préoccuper de la responsabilité qu’ils portent : les familles, les jeunes, les associations, les entreprises, les institutions publiques, les organisations interprofessionnelles, les syndicats et les décideurs politiques. Une confrontation entre ces différentes parties représentant différentes professions, positions sociales et générations permettra de penser l’institution scolaire en termes d’enjeu permanent de société, d’expliciter les intérêts et objectifs des uns et des autres et de décider des réels moyens que cette société veut y mettre.
notes:

[1Texte publié dans Politique, avril 2003.

Pièces jointes