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Accueil / Publications / Contributions / Contributions : Archives / Enseigner : mission impossible

Depuis quelques années, l’école change profondément : décrets et réfor-mes se multiplient. Mais aucune réforme ne prend en compte, et donc chacune l’aggrave, le fait que la mission des enseignants devient impossi-ble à remplir. Les différentes commandes sociales faites à l’école s’excluent mutuellement. A chaque commande correspond son contraire qui l’annule.

Les enseignants sont actuellement soumis à un système généralisé de doubles-contraintes (ou injonctions paradoxales) [1]. Cela veut dire que la société, via leur sys-tème hiérarchique, et les parents, au nom de leurs droits légitimes de parents, leur adressent des commandes contradictoires et donc impossible à honorer. Et ce qui leur est commandé est tellement fort, légitime, incontestable, qu’il leur est impos-sible de dénoncer le système qui les place dans l’impossibilité d’exercer leur métier.

Faire réussir et sélectionner

Impensable il y a 10 ans, l’école doit désormais faire réussir tous les enfants. L’école de la réussite s’est imposée dans les discours et dans les textes. Au nom de revendications démocratiques vieilles de 30 ans (égalité des chances puis égalité des résultats), au nom du gaspillage des ressources (le coût budgétaire du redou-blement et son inefficacité pédagogique), au nom du développement socio-économique (les besoins en main d’œuvre très qualifiée), la réussite de tous s’est donnée une légitimité béton. Honte à celui qui la remettrait en cause. Au pilori l’enseignant qui ne mettrait pas tout en œuvre pour garantir la réussite de tous et de chacun.

Oui mais, dans la conjoncture actuelle du marché de l’emploi, les parents ne sont pas fous. Ils savent bien que pour être engagés, leurs enfants devront détenir des connaissances et compétences en plus que les autres. Ils savent bien que la course à la distinction, à la sélection commence tôt. Les parents comme les employeurs sa-vent que si le diplôme d’ingénieur a plus de valeur que les autres, c’est parce qu’il est rare, et qu’il est rare parce qu’on y entre et y réussit rarement.

La valeur (marchande) d’une réussite scolaire individuelle se mesure hélas par le nombre d’échecs scolaires qui accompagnent cette réussite. La valeur (marchande) d’un enseignement se mesure encore par le nombre d’échecs qu’il produit. Il serait de la dernière hypocrisie de ne pas en convenir.

Et pourtant, les enseignants n’ont pas le droit d’en convenir : ils doivent faire réus-sir tous les enfants également (école de la réussite). Et en même temps, pour mes enfants à moi et pour les vôtres à vous, ils doivent assurer des chances supérieures d’accéder à un niveau supérieur. Ils doivent faire réussir tout le monde et assurer une sélection scolaire équivalente à la compétition économique. Mission impossible.

Faire des enfants heureux, et ...
des cerveaux compétitifs, et ...
des militants des Droits de l’Homme ...

Cette double-contrainte sur les résultats de l’éducation (l’égale réussite et la sé-lection) est logiquement articulée à une triple contrainte sur le contenu de l’éducation. Cette triple contrainte [2] coulée dans les textes du décret Missions cor-respond à notre logique sociale actuelle [3].

Le décret Missions a logiquement attribué trois missions fondamentales à l’école correspondant à chacun des trois mondes qui se sont développés indépendamment les uns des autres et qui nous imposent leur cohérence incompatible avec celle des autres. Le monde économique impose sa logique de rentabilité ; c’est la 2e mission du décret : acquérir des compétences pour s’intégrer dans la société. Le monde so-cial impose sa logique d’égalité et de solidarité ; c’est la 3e mission du décret : for-mer des citoyens responsables acteurs d’une société démocratique. Et le monde culturel impose sa logique de liberté et de réalisation de soi ; c’est la 1e mission du décret : épanouir toute la personne de l’enfant.

Les acteurs économiques ont développé leur logique de manière autonome. Écono-mistes, experts internationaux (FMI, OCDE, ...), décideurs politiques, banquiers, patrons ont imposé un discours, une rationalité économique que nul ne songerait à remettre en cause. C’est la logique d’efficacité, de rentabilité, de productivité, de compétitivité, de flexibilité, d’employabilité, ... Ces attitudes sont dotées d’une lé-gitimité propre que rien actuellement ne peut entamer. L’OCDE peut dire de l’École qu’elle devrait développer « l’aptitude à survivre dans un environnement de concur-rence acharnée ». Chaque enseignant doit donc préparer ses élèves à être renta-bles, efficaces, productifs, compétitifs et ne perdre aucun temps pour le faire, et ne faire que cela, puisque les autres font de même et qu’ils risquent d’être plus ren-tables, plus efficaces, plus productifs, plus compétitifs !

Les acteurs sociaux et politiques ont aussi développé leur logique sociale de manière autonome. Les intellectuels, les philosophes, les partis, les syndicats, les associa-tions, les médias, ... ont imposé un discours, un idéal social qui fait l’unanimité, que personne ne peut remettre en questions. C’est la logique de justice, d’égalité, de tolérance, de respect, de fraternité, de générosité, ... Tous et chacun, nous voulons un monde juste. Chaque enseignant doit éduquer tous ses élèves à la solidarité, à la justice et à la fraternité et donc leur apprendre à dénoncer la concurrence et la compétition, à s’organiser collectivement contre l’économisme.

Enfin, l’évolution sociale et culturelle a poussé toutes les familles et les associa-tions, les intellectuels, les philosophes, les médias, ... à revendiquer comme en soi légitimes le droit pour chacun à la liberté individuelle, à la réalisation de soi, à l’épanouissement personnel, au bonheur individuel, à la créativité, à l’intériorité, ... Cette logique de la liberté et de l’épanouissement personnel a elle aussi imposé une légitimité incontestable. Personne ne peut désormais remettre en question le droit individuel au bonheur, au nom de lendemains qui chantent pour tous. L’École doit donc éduquer à l’épanouissement et à la liberté. Chaque enseignant doit donc épa-nouir toute la personne de chacun de ses élèves et prendre le temps qu’il faut pour être heureux et apprendre à l’être, pour être créatif sans exigence de rentabilité, pour pratiquer l’intériorité sans exigence d’efficacité, pour exercer son droit à l’épanouissement personnel sans problèmes de conscience vis à vis des tiers, quart et autres mondes.

La lecture, par exemple. Il faut favoriser le plaisir de lire, coin bibliothèque agréa-ble et confortable, musique douce, belles histoires illustrées (épanouisse-ment). Mais il faut aussi entraîner systématiquement l’efficacité et la rapidité de la lecture par des séances fréquentes et régulières avec le logiciel Elmo (compétitivi-té). Il faut encore lire des articles documentaires pour une recherche collective sur la problématique du cacao et du chocolat (citoyenneté). A raison d’un heure par jour (car il y a le reste), combien de temps pour l’un ou pour l’autre ?

Comment réagir aux pressions quotidiennes pour faire l’un plutôt que l’autre ? Com-ment développer à la fois la citoyenneté, l’épanouissement et la compétitivité puis-que le développement de chacune de ces attitudes/valeurs ne peut se faire qu’au détriment des deux autres ? Comment pour l’épanouir respecter la personnalité de chaque enfant tout en la transformant radicalement pour poursuivre les autres objectifs ? Comment épanouir et démocratiser en pratiquant la plus sévère sélection exigée du haut des études vers le bas en fonction de la place active à prendre dans la vie économique ? Comment concilier égalité et sélection, autorité et complaisance, droits individuels et devoirs communs, ... ? Mission impossible.

Fast-food et diététique, ...
piles, tetra-pak et environnement, ...
Dutroux, Agusta et démocratie, ... etc.

En plus des doubles-contraintes qui précèdent, l’École doit encore à la fois préparer à la société telle qu’elle est et répondre à toutes les meilleures intentions du monde. On a l’impression que l’École et la société sont l’envers et l’endroit de la même pièce, l’une étant considérée comme le revers de l’autre selon le point de vue où on se place. L’École doit jouer au bon contraire de la mauvaise réalité.

Ainsi par exemple, les médias font toujours pire en information, culture et diver-tissement : course au sensationnel et surenchère [4] à l’émotif, produits culturels pré-fabriqués et homogénéisés, divertissements débiles. Pas de problèmes, on demande à l’école de faire de l’éducation à l’information, à la culture, aux médias.

Les fast-food se développent et, comme les chips et le coca, ils font leur pub à la TV aux heures d’écoute des jeunes. L’obésité est en passe de devenir la maladie la plus répandue. Mais, pas de problèmes, on demande à l’école de faire un peu d’éducation à la santé. D’ailleurs Kellogg’s est prêt à donner un coup de main.

Personne ne veut des éco-taxes ; on pratique gaiement la politique du tout à l’égout et à la décharge. On sacrifie tout à la voiture individuelle et au transport routier. Saturation en CO2, trous dans l’ozone, pollutions diverses, pas de problèmes, on demande à l’école de faire un peu d’éducation à l’environnement. D’ailleurs TetraPak et les producteurs de piles se disputent pour donner un coup de main.

Ainsi après l’affaire Dutroux, l’école doit apprendre aux enfants à dire non (!) ; après la montée du Blok et les affaires Agusta, l’école doit éduquer à la démocra-tie ; après les émeutes de Forest et de Curreghem, à l’interculturel ; ... etc.

Les enseignants doivent préparer tous leurs élèves à s’adapter à la société telle qu’elle est et en même temps avec leurs élèves, chaque jour et en un tour de mains, la changer profondément en fonction des idéaux les plus généreux et les plus contraires à ce qui précède. L’École doit à la fois préparer à la société et la répa-rer : mission impossible.

Les enseignants doivent faire réussir tous leurs élèves et opérer une sélection, éduquer à la compétitivité, à l’épanouissement personnel et à la citoyenneté, adap-ter à la société et la changer profondément. Missions impossibles. Quoi qu’il arrive, à l’école de la réussite, c’est l’échec pour les enseignants.

notes:

[1Les situations de double-contrainte ont été étudiées et le concept travaillé par anthropologues, psychiatres et sociologues. Voir entre autres : WATZLAWICK P., HELMICK-BEAVIN J. et JACSON D., Une logique de la communication, Seuil 1972 pour la 1e traduction française, pp. 187-232.

[2J’ai déjà développé cette idée dans un ouvrage collectif, L’école et l’éducation au développement, Colophon Editions 1998.

[3Dénoncée pour la 1e fois par BELL D., Les contradictions culturelles du capitalisme, PUF 1979.

[4La surenchère est le titre du livre consacré par Marc MOULIN aux médias.