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Chargée de cours et titulaire d’un groupe de douze élèves de 6e technique en arts plastiques, j’étais chargée des cours de tridimension et d’illustration.

En collaboration avec un centre d’expression et de créativité, nous avons proposé un travail comportant un versant individuel et un autre collectif autour du thème « Costume utopique ».

Le versant individuel et artistique

Imaginez un personnage qui veut s’échapper du réel et entreprendre une action utopique... Il tente cette action de manière obstinée pendant toute sa vie, on retrouve après sa disparition un vêtement qu’il ou elle avait confectionné [1].

  1. Dans un carnet de route, décrivez ce personnage ; le narrateur est votre personnage et témoigne d’une tranche de sa vie (travaillé dans le cadre du cours d’illustration).
  2. Après réalisation d’échantillons, réalisez un vêtement sculptural en fibres. Il faut que le vêtement témoigne du côté obsessionnel du personnage. Pour ce faire, transgressez les dimensions habituelles, faites le choix d’une matière appropriée à l’obsession de votre personnage (cours de tridimension).
  3. Présentation devant un jury avec défense orale et devant le tout public lors d’une expo.

Le versant collectif et la réalité institutionnelle

Nos partenaires, ainsi que le projet dans son ensemble, furent présentés aux étudiants. Ils organisèrent des conférences autour de la thématique des utopies, pour alimenter la réflexion.
À l’école, la première phase concrète fut entamée et les échantillons promettaient des réalisations intéressantes. Les difficultés sont survenues lorsque des démarches hors du cadre scolaire furent proposées. Les élèves se mirent à brosser les cours qui suivaient ces sorties, voire les sorties elles-mêmes.
Lors d’un échange avec les étudiants, ils pointèrent le climat devenu très tendu entre eux et la direction : le règlement avait été modifié, les droits des élèves se réduisaient, ils ne bénéficiaient plus d’un local et ne pouvaient plus rester à l’intérieur de l’école pendant les récréations. L’interdiction de fumer dans l’enceinte de l’école s’était par ailleurs étendue à la cour de récré. Un professeur, estimé d’eux, avait quitté l’école pour raison de santé. Par ailleurs, les tensions entre eux empêchaient l’organisation du voyage de fin d’études...

Le projet de qui ?

J’étais tellement mobilisée par le projet que, titulaire de ce groupe, je ne suis pas intervenue ni dans leurs conflits, ni sur la réalité institutionnelle estimant que j’avais peu de chance de faire évoluer la situation.
Or, les élèves refusaient en bloc ce que l’école « proposait », ne distinguant pas mes propositions du contexte scolaire. J’ai donc lâché prise, proposant aux étudiants que l’exercice se joue sans partenaire, sans témoin extérieur, et donc sans soutien matériel et sans exposition, simplement comme un exercice scolaire.
J’ai organisé un vote, sept étudiants sur douze étaient favorables au projet. Estimant cette participation insuffisante, j’ai annoncé l’abandon du projet d’expo et du partenariat avant les vacances de Noël.

Redémarrage

De retour de vacances, certains m’ont dit avoir réfléchi et ont demandé un nouveau vote. À l’issue de celui-ci, dix étudiants sur douze étaient favorables. Ce n’était plus mon projet mais le leur, même s’ils étaient peut-être plus intéressés par les avantages budgétaires... J’ai donc entamé avec eux la deuxième phase du projet : imaginer le personnage, lui inventer un univers quotidien, un passé, bref une identité.
Ensuite, la recherche formelle de projet sur papier a démarré.
Les propositions étaient très riches. Certaines inspirations avaient émergé des échantillons de matières que les élèves avaient proposés. Quelques personnages inventés : une femme qui voudrait un double pour ne jamais être seule, un homme figé dans la neige, une femme plate qui veut prendre du volume, une femme difforme qui veut devenir transparente, un prisonnier qui voyage dans son vêtement, une femme très grosse qui voudrait qu’on ne voie que son âme, etc.
Les recherches plastiques ont débuté, la plupart des étudiants ont beaucoup investi dans le Carnet de route et dans la mise en œuvre.

L’exposition

Les créations furent terminées dans les délais et accrochées dans un espace/galerie, l’expo fut intitulée « Entraves et utopies ». Les élèves furent surpris par l’accrochage final et ravis de leur production. Les carnets qui accompagnaient le travail étaient très personnels et éclairaient de façon très nuancée le quotidien des personnages évoqués.
Le public, le jury, nos partenaires furent très enthousiastes.
Si l’exposition fut une réussite, il m’est resté le sentiment d’avoir à la fois bien soutenu l’encadrement individuel et artistique des élèves, et échoué dans l’aspect collectif du projet.

À la trappe

Les conflits institutionnels n’ont pas pu trouver de solutions. Cependant, le sujet de l’exercice a peut-être fonctionné comme objet de médiation, les entraves « prenant forme autour des corps évoqués ».
Par ailleurs, pendant les recherches, il y eut peu ou pas de collaboration entre les élèves ; l’enjeu de l’évaluation et du jury les ayant peut-être amenés à vivre l’aspect relationnel en terme de rivalité.
Enfin, à part quelques exceptions notables, les élèves se sont désintéressés de la philosophie qui était à la base du projet, ont peu profité des manifestations organisées par nos partenaires.

Un parcours : Marie

Le projet a cependant permis plusieurs trajets individuels. Ainsi, Marie avait réalisé plusieurs échantillons dont un spécialement intéressant, un morceau de tissu en matière synthétique, transformé en l’aspergeant d’esprit de sel. L’ensemble a pris un aspect fragile de dentelle avec des tonalités très tendres, couleur chair. La matière a fait ainsi émerger l’idée du personnage.
Un exercice d’écriture, « Avis de disparition », a permis de lui donner consistance : une femme, vivant dans le Paris des années 20, qui évoluait dans un univers de maison close et dont le physique était disgracieux (obèse). Des images installant le personnage dans son époque, envahissaient peu à peu le carnet. Marie y évoquait la souffrance du personnage et verbalisait ainsi l’utopie de son héroïne : « que l’être transcende la chair ».
Son intention fut ensuite de fabriquer un corset en fil métallique crocheté au doigt et d’y intégrer la dentelle du tissu décomposé par l’esprit de sel. La réalisation en fut très lente et fastidieuse comme un travail de dentelière. Marie s’est isolée du groupe et a vécu durant la réalisation une relation très conflictuelle avec ses compagnons de classe.
Son travail a été très remarqué et une invitation pour participer à un atelier durant l’été lui a été adressée par le centre d’expression et de créativité qui nous avait encadrés. Marie a accepté et y a vécu une expérience complètement différente avec des adultes...

notes:

[1Référence à Panamarenko dont le travail était exposé à cette période.