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Il y a peu, les maisons du groupe Espoir ont été inaugurées. Leur histoire est tout sauf habituelle : leurs habitants ont construit pas à pas un projet d’habitat collectif et sont peu à peu devenus spécialistes en gestion de l’espace, en écoconstruction, en revendications efficaces… Un ensemble de familles fragilisées dans la lutte pour le logement, qui sont devenues fortes avec l’aide du groupe ALARM (2) et grâce à la solidarité.

J’ai voulu rencontrer quelqu’un qui est aux côtés des familles du groupe Espoir depuis longtemps, une architecte. Je voulais apprendre par quels chemins celles-ci sont devenues si actrices, ces mêmes personnes qui sont aussi parents d’enfants dans des écoles où il est encore trop souvent dit qu’«  ils ne sont pas motivés, pas intégrés, démissionnaires.  » J’ai donc pris contact avec Lorella Pazienza. Elle travaille à la maison de quartier Bonnevie depuis une douzaine d’années comme architecte-conseil. Elle informe et accompagne les propriétaires du quartier pour rénover leur habitation.

Des impasses à l’invention

Lorella explique que, vu la situation de plus en plus difficile pour les personnes à bas revenus en recherche de logements, une tendance neuve est apparue peu à peu, entre autres chez des personnes du groupe ALARM : acheter un bâtiment à plusieurs familles. Acheter quand on est pauvre n’étant pas une mince affaire, il s’agissait de chercher tous les financements possibles, entre autres du côté des contrats de quartiers, dans la commune de Molenbeek. La commune n’avait pas de bâtiment à proposer, mais bien un terrain. Du coup est née l’idée de construire à plusieurs familles…

Pour définir et développer ce projet au mieux, Lorella et Geert De Pauw, travailleur social, ont rencontré, individuellement d’abord, chaque famille intéressée par une démarche collective. Des réunions ont aussi eu lieu entre les familles intéressées et peu à peu se sont construites entre toutes ces personnes des relations de confiance et de solidarité.

Il s’agissait pour elles de se constituer en groupe de futurs propriétaires. Les premières démarches ont débuté en 2004 et, chemin faisant dans les rencontres, partages d’informations et contacts, seize familles sont devenues le groupe des futurs propriétaires. Des conditions ont été établies pour faire partie du groupe : accepter d’être présent à chaque réunion pour toutes les informations et facettes à apprendre, pour toutes les décisions à prendre.

Des acteurs en construction

« Là, tu pars vraiment des gens », dit Lorella, « et c’est un apprentissage continu tant pour eux que pour moi. Ils définissent leurs besoins à eux, souvent sur base de ce qu’ils ont déjà connu et on les fait préciser, développer, de façon à ce qu’ils se sentent à l’aise avec leur demande et puissent bien la porter. »

Et de m’expliquer les ateliers qui ont eu lieu avec les représentants des seize familles : des ateliers de travail autour de thématiques qui entrent en compte quand il s’agit d’établir un programme architectural et de débattre sur des questions concernant l’habitat collectif. Les thématiques qui ont servi d’axes de réflexion ont été le confort, l’organisation du logement, l’impact sur l’espace public (façade, rapport rue/maison, etc.) et ce qu’on partage avec les voisins. À l’intérieur de chacun des thèmes, les gens ont évoqué des choses très concrètes rassemblées dans un tableau.

Soit dit en passant, jamais Lorella, Geert et/ou d’autres professionnels n’ont laissé entendre que ces matières architecturales seraient trop compliquées pour ces personnes dont les niveaux scolaires et la maitrise du français ou du néerlandais étaient fort variables. «  Ils apprenaient notamment tout un vocabulaire en cours de route », dit Lorella. Par exemple, via les visites d’appartements et maisons qui pouvaient donner des idées et illustrer les thématiques soulevées ; des mots comme duplex, de plain-pied, unifamilial, front de rue devenaient courants. Suite à ces visites, ce sont les questions d’économies, d’image, d’organisation et de cohabitation qui ont été soulevées.

Les au-delàs des constructions

Je suis frappée par le fait que l’image est importante. Il faut qu’on dise : « Quelle belle rue ! », par opposition surement aux quartiers de logements sociaux parfois sinistres ou « qui ont l’air de prisons où on a casé des prisonniers en leur donnant la clé. »

Les futurs propriétaires ont aussi des idées très pratiques pour allier l’aspect de maison individuelle ET les besoins de la cohabitation qu’ils sont soucieux de faciliter, en soulevant la question de l’acoustique, des espaces à partager ou non, des cages d’escaliers,…

Lors de ces ateliers, ils ont dessiné le plan ou fait la liste de ce qu’ils souhaitaient, comme habitation, chacun pour sa famille. « Chambre des parents, chambre individuelle pour chaque enfant… L’essentiel, c’est que nos enfants puissent avoir chacun son espace pour étudier en toute tranquillité. Le tout, dans la mesure du possible, bien sûr. L’idéal serait d’avoir un logement où nous puissions retrouver notre bien-être » Un tableau a été fabriqué dans lequel ils ont indiqué ,pour chaque famille, le nombre de chambres, la configuration (plain-pied ou duplex), les espaces extérieurs et trois ordres de priorités. C’est ainsi que s’est constitué une sorte de cahier de charges soulignant ce qui était le plus demandé par les gens : la lumière, duplex, l’économie d’énergie, la belle image.

Comme alternative aux logements sociaux, tels qu’habituellement conçus, c’est vraiment un beau projet ! Les circonstances et la volonté des personnes les ont aussi menées au-delà de leurs idées de départ. En effet, lorsqu’ils étaient à la recherche de finances, ils ont appris que des primes étaient données pour les écoconstrutions, entre autres pour des bâtiments passifs [1] , ou des ossatures en bois, des panneaux solaires, des toitures vertes, etc. Voilà qu’ils se montrent intéressés. Ils vont visiter une villa à Zemst, en reviennent enchantés et décident, après prise d’information et discussion avec l’architecte Moreno, spécialisé dans les habitations passives, d’y aller eux aussi pour des maisons passives.

Une méthode et des effets

Comme manière de rendre « les porteurs des problèmes, promoteurs des solutions », c’est aussi un très beau projet. Chaque fois, les professionnels font confiance, écoutent les premiers concernés, leur fournissent des informations nécessaires pour aller plus loin, veillent à ce qu’ils restent maitres de leur démarche collective, puissent décider en connaissance de cause. C’est ce qui fonde leur projet. À partir des expériences passées de mauvais logement, avec le bon sens de chacun des membres du groupe et avec les apprentissages neufs, le cahier de charge s’est élaboré.

« L’architecte est aussi au service de ça », dit Lorella… « Ça », c’est la prise de responsabilité, c’est la lutte contre l’individualisme sans respect ni connaissance du voisin de palier, la construction d’une citoyenneté, l’entrée dans des apprentissages : voir en trois dimensions, par exemple, ou oser parler… Une des futures propriétaires ne disait pas un mot au début et aujourd’hui, elle nous a proposé une visite guidée de son appartement passif… disant qu’elle connait maintenant et qu’elle veut partager avec d’autres ce cadeau (d’avoir appris).

C’était aussi « comme insuffler une nouvelle vie », dit Lorella. Et donc oui, toujours « partir d’eux » mais avec ce souffle justement, sur lequel veillent la Maison de Quartier Bonnevie et ses travailleurs ainsi que le Ciré, partenaire pour les groupes d’épargne [2]. Du coup, en plus d’avoir accès à un logement social d’une façon inhabituelle, les personnes ont beaucoup appris dans les domaines juridique, institutionnel (Commune, Fonds du logement, Politique des grandes villes), architectural, de l’énergie…

À tel point que deux hommes sont devenus formateurs dans le domaine des économies d’énergie. Ils ont suivi une formation et organisent des réunions de quartier sur le mode tupperware ou des séances d’information dans les associations pour parler mobilité, chauffage, électricité, eau, tri. Lorella les trouve convaincants parce qu’ils partent de ce qu’ils font eux-mêmes et parlent les langues des habitants. D’autres sont aussi ambassadeurs de tout le projet, par exemple en permettant des visites guidées de leur maison passive.

Au-delà de l’enjeu vital du logement, où des démunis ont accédé à la propriété, d’autres éléments fameux sont en jeu, entre autres la (re)construction d’une image de soi, pour soi, les siens, son quartier. Et les enfants de ces personnes sont fiers de voir leurs parents venir donner, en classe, des informations sur des sujets aussi chauds que l’économie d’énergie, ou d’aller avec 40 autres enfants de leur école visiter leur nouvelle maison et entendre leurs parents donner des explications.

(1) Jacques BREL, La Quête.
(2) Les travailleurs de la Maison de Quartier Bonnevie développent, depuis plus de 30 ans, beaucoup d’activités, de services et de projets qui visent une meilleure qualité de l’habitat dans le vieux quartier du centre de Molenbeek et mènent, avec finesse et rigueur, ce qu’on appelle un « travail social communautaire ». En 2001, le Comité ALARM est créé au sein de la Maison de quartier : Action pour le Logement Accessible aux Réfugiés de Molenbeek. Au cours des mois et des années qui suivront, les membres de ce Comité, tous en recherche de logement ou restés solidaires des nouveaux, tous en condition de vie précaire, se sont mis à prendre eux-mêmes la parole en diverses occasions et démarches collectives, axant leur travail sur l’organisation de témoignages dans les journaux, dans les émissions de radio, à la télévision ainsi qu’au cours de débats et de manifestations.

notes:

[1L’habitat passif est une notion désignant un bâtiment dont la consommation énergétique au m² est très basse, voire entièrement compensée par les apports solaires ou par les calories émises par les apports internes (matériel électrique et habitants).

[2Projet mis en place par le CIRE (Coordination et Initiatives pour réfugiés et étrangers) pour permettre à des familles à revenus modestes d’accéder à la propriété. Un groupe composé de 25 ménages cotisent pendant 2 ans sous forme d’une tontine pour, à tour de rôle, pouvoir payer l’acompte nécessaire à l’achat de leur logement.
Une tontine, du nom de son inventeur, le banquier italien Lorenzo Tonti, c’est une association collective d’épargnants qui mettent en commun des fonds pour une période librement déterminée. À la clé, plus de force et moins de risques pour les participants. Derrière cette pratique, fort ancienne en France, coutumière en Asie et en Afrique, se cache un système d’épargne mutuelle des plus rentables ! Tout le monde peut devenir tontinier.