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Une approche de l’écrit à la lecture de la surdité.

Les chiffres sont déjà anciens, ils sont encore peu connus, ils restent scandaleux : environ 90% des sourds sont fonctionnellement illettrés.

La réaction spontanée consiste à dire : ils n’écrivent pas parce qu’ils n’entendent pas et ne parlent pas ou mal, donc faisons en sorte qu’ils parlent et entendent mieux. Mais un sourd reste un sourd : il n’entend pas, parle avec difficulté. Les résultats des efforts intensifs que nous déployons pour améliorer son audition ou son articulation sont, du côté de l’écrit, une montagne accouchant d’une souris. Le problème réside ailleurs, sans doute.

Imaginons un instant que notre attitude, pleine de bonne volonté, encourage une conception naïve, partielle, voire erronée, de l’écrit. Que notre entendement soit un aveuglement.

J’invite le lecteur à un détour par quelques notions théoriques, doublées d’observations de terrain, afin de tenter d’y voir plus clair.

Gestualité et picturalité

Dans son Histoire de l’écriture, Louis-Jean Calvet dénonce l’illusion courante [1] selon laquelle l’écriture aurait été inventée pour transcrire la langue. Il démontre que langue et écriture relèvent de deux ordres signifiants, deux modes d’expression, fondamentalement distincts : gestualité pour la langue, picturalité pour l’écrit. Au premier groupe appartiennent les messages fugaces, au second les messages destinés à durer. Nous retrouvons une distinction similaire, mais plus complète, sous la plume de Jean Gagnepain qui, dans Le vouloir dire, subordonne l’écriture au domaine plus général de l’outil, de la technicité, et non à celui du langage. De ce point de vue, on considérera l’écriture comme une technique, consistant en la production de signaux (représentations) généralement visuels [2], renvoyant à du message linguistique. On parlera donc d’écriture lorsque l’ordre pictural se met au service de la gestualité, autrement dit lorsque l’outil technicise du langage.

Que retenir de cette définition ? L’écrit est ainsi avant tout le résultat d’une fabrication, destiné à être vu, non pour lui-même, mais pour ce qu’il représente, à savoir du langage (signal de signe).

Allons plus loin : lorsque l’écrit outille du langage, que donne-t-il à voir ? Les réponses données à cette question par les différentes cultures à travers l’histoire indiquent que c’est le tout du langage que l’écrit graphie et pas seulement le son, comme on le croit souvent. Sons, phonèmes, prosodie, syllabes, morphèmes, syntagmes, concepts, arguments logiques constituent autant de cibles d’approche des transcriptions, pictogrammes, caractères, écritures syllabiques ou alphabétiques, périodes et paragraphes.

Si chaque forme d’écriture a son angle d’attaque privilégié, il n’y a, on le sait, pas d’approche purement phonographique ou purement idéographique. Ainsi, près de 90 % des caractères chinois contiennent aussi des informations de nature phonographique. Quant à notre écriture alphabétique, il est bien connu qu’elle transcrit aussi des informations de nature morpho-syntaxique.

Si le son, le crible phonologique, ne constitue que l’une des clés de l’écrit, qu’en est-il lorsque l’on n’entend pas ? Pour les sourds, nos textes constituent-ils des successions de pictogrammes ou d’idéogrammes sans correspondance avec les sons (qu’ils n’entendent pas) ou la grille phonologique (qu’ils n’acquièrent pas toujours) ? Leurs stratégies de lecture et d’écriture pointent du doigt les directions que peut prendre le trajet écrit -> message lorsqu’il ne transite pas par le biais des correspondances grapho-phonologiques.

Mais ces stratégies nous incitent à regarder au-delà de la stricte accointance entre picturalité et gestualité, à situer l’enjeu de la maitrise de ce que nous appelons l’écrit dans le champ de la sphère des relations sociales codifiées par l’usage.

Ortho-graphisme de la langue écrite

Les sourds évoluent dans un univers visuel. Les entendants dans un monde sonore. Si les écrits des derniers ne « parlent » pas aux premiers, ce n’est pas tant en raison d’une déficience auditive que de l’absence de savoir partagé [3]. Le français écrit est vécu pour beaucoup de sourds comme une langue étrangère. Les mots sont bien décodables, mais ne renvoient pas à du concept, c’est à dire à une expérience partagée qui a été parlée.

Entre eux, par contre, les sourds se débrouillent très bien. Ils utilisent la technologie à des fins de communication. Le minitel, puis le fax, le chat et le courrier électronique, et enfin les GSM, permettant l’envoi de SMS, ont été une formidable libération. Ce qu’ils écrivent, à travers ces outils, c’est une langue qui a les apparences du français, mais qui possède des caractéristiques grammaticales propres : celles de la langue des signes. Derrière les mots écrits, il y a les concepts linguistiques spécifiques à leur communauté. Ainsi, en retour, leurs textes sont, pour l’entendant francophone, illisibles.

Que comprendre de tout ceci ? L’écrit s’inscrit dans une dynamique de relations sociales qui codifient les échanges d’informations et que nous appelons la langue écrite. Cette codification ne se réduit pas à ce que l’on appelle couramment l’orthographe. Elle s’étend à ce qu’on pourrait baptiser ortho-graphisme, c’est-à-dire art de bien écrire, de rédiger correctement. Elle englobe l’usage, qui est bagage notionnel partagé par la communauté. C’est ici que l’on peut situer tout le débat actuel sur l’accès au sens dans l’acte de lecture. Sans savoir partagé, l’écrit demeure lettre morte.

Le constat d’échec mentionné en début d’article trouve ici un lieu d’explication, un espace d’intervention. Si l’écrit ne s’entend pas, mais donne à voir sur la base d’un savoir partagé, nous devrions parvenir à transmettre aux sourds ce savoir de façon plus efficace. Le recours exclusif à la communication vocale a démontré son inefficacité pour la plupart d’entre eux.

Les conditions d’accès

L’enjeu de l’accès à l’écrit passe pour les sourds par le bilinguisme. Loin de constituer un frein ou un obstacle à la maitrise du français, comme on l’entend encore trop souvent, l’éducation en langue des signes permet de mettre en place les savoirs et savoir-faire nécessaires à son apprentissage. Encore faut-il s’y prendre tôt et s’y prendre bien. La surdité nous contraint à l’excellence.

À la suite de René Diatkine, les professionnels de l’entrée dans le monde du livre [4] ont mis en évidence l’importance de l’exposition précoce à la langue du récit pour que se construise l’imaginaire et l’activité psychique du jeune enfant. Le savoir partagé s’élabore autour d’expériences riches de sens, dans une langue spontanée, qui ménage des espaces de jeu avec les mots et avec les autres. On retrouve ces mêmes conditions dans les pratiques pédagogiques mises en œuvre dans les milieux de l’alphabétisation [5]. Pour le bébé comme pour l’adulte, l’entrée dans l’écrit passe avant tout par un imaginaire relationnel. La lettre est avant tout littérature.

L’éducation des sourds est, depuis longtemps, essentiellement aux mains des entendants qui se focalisent sur la déficience et maitrisent mal, pour la plupart, la langue des signes. Les professionnels sourds y sont rarissimes. Et si l’illettrisme silencieux des sourds était une protestation muette vis-à-vis de notre aveuglement ? Et si lecture et écriture ne s’entendaient pas mais relayaient visuellement une parole autonome, riche de sens, lourde de sous-entendus, dense d’émotions, héritage d’un savoir partagé mis en place dans les rires et le jeu ? Et si l’on tentait l’expérience, pour une fois ?

Ce constat ne vaut-il que pour les sourds ? À chacun d’en juger.

ps:

Damien Huvelle enseigne la linguistique et la sociologie. Il mène des recherches en langue des signes et en interprétation au centre PROFILS.

notes:

[1Cette illusion est l’une des manifestations de la conception naïve de la langue que partagent la plupart de nos contemporains. Une recherche menée durant près de dix ans auprès des étudiants de première candidature indique à quel point est encore répandue l’idée de nomenclature consistant à voir la langue comme un jeu d’étiquettes, soit orales, soit écrites, destinées à exprimer des idées communes à tous.

[2Au sens strict, les enregistrements sonores, étant des « images » fabriquées en vue de reproduire la parole constituent aussi une forme d’écriture.

[3On peut se rendre compte de l’importance de ce savoir partagé en analysant les conditions nécessaires à tout acte de passage d’une langue à l’autre, c’est-à-dire d’interprétation. Voir à ce sujet El Ouaghli, Huvelle et Sana, à paraitre.

[4On songe ici à l’association française ACCESS mais aussi aux associations belges A.LI.SE et Papillon Vole qui ont pour objectifs de promouvoir l’accès précoce à la langue du récit chez les sourds et les entendants ; notamment par le projet Bébé sourd bouquine, initié par l’APEDAF, qui assure depuis quelques années des séances de conteries-lectures en bibliothèques publiques et permet à une jeune public sourd et entendant de vivre un moment d’émerveillement autour des albums, des contes et comptines gestuelles.

[5Voir à ce sujet les écrits du Collectif Alpha et de l’association Alpha-Signes qui construit les apprentissages en français écrit sur base de la communication en langue des signes.