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Une plongée dans l’inconnu...

Mercredi 20 juin 2001, dans l’école dans laquelle je travaille depuis 4 ans, a eu lieu le conseil de classe de la 4e année. Celui-ci se composait du Directeur, du polyvalent, du professeur de 4e année et de moi-même. Je devais recevoir ces élèves le premier septembre prochain et c’était la première fois que je faisais une 5e année. Bilan global : catastrophique ! Ce sont des enfants fort turbulents, intelligents mais vraiment difficiles à « tenir » et bavards. Les filles sont des pestes et les garçons, des hyperkinétiques. Les enfants entre eux sont assez méchants et certains sont hypocrites. « Je te préviens », m’avait dit ma collègue de 4e, « je suis souvent rentrée chez moi en pleurant, et ils sont comme ça depuis leur 1e année. »

Tout juste pour moi

Je devais donc démarrer ma 5e année d’expérience avec ces monstres et pourtant, je ne voulais absolument pas échouer. Que faire ? Ces professeurs qui ont tellement plus d’expérience que moi et qui donnent beaucoup pour les enfants n’y sont pas arrivés... Comment guider ces enfants, comment les faire grandir ?

J’ai prévenu mon mari et mon entourage de ce qu’ils allaient devoir subir pendant un an et j’ai attendu le 17 aout, premier jour des Rencontres Pédagogiques d’Été, question de me motiver avant la rentrée. Je m’étais inscrite en Pédagogie Institutionnelle parce qu’il était écrit dans la description du stage « organiser la coopération » et « travailler les conflits »... tout juste pour moi !

Le premier jour, Jacques, un des responsables du stage, nous a dit : « Je donne le pouvoir au groupe ». Là, je me suis vraiment demandée si j’allais avoir les réponses à mes questions ! Et pourtant, tous ensemble, nous avons construit quelque chose d’unique. Nous avons eu des sensations nouvelles, parfois excitantes, parfois déstabilisantes. Mais personnellement, j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler en coopération, de prendre et partager le pouvoir. Décider, convaincre, imaginer, découvrir les autres, organiser, respecter, écouter, proposer,... n’était-ce pas ce que je désirais pour ma classe de monstres ?

Il ne me restait plus qu’à essayer en classe. Quels étaient les risques ? Me faire « bouffer » par eux ? Qu’ils en profitent pour avoir une heure de récré en plus ? Qu’ils ne se respectent pas ? Tant pis, au point où ils en étaient, je devais essayer... juste pour voir, puis j’allais aviser. Je me suis dit que la seule force que j’avais était la confiance en moi, l’organisation, la clarté... J’ai appliqué quelques principes de la PI et instauré des moments pour leur faire découvrir ce que j’avais vécu. Je voulais qu’ils partagent le pouvoir, le fassent circuler et essayent de le connaitre. Je me suis fort inspirée de quelques lectures et j’ai instauré quelques institutions (ça va, ça va pas, quoi de neuf ?, cahier de vie de la classe, responsabilités...) et, bien sûr, le Conseil. Ils avaient à leur disposition trois boites (je reproche, j’aimerais, je félicite) dans lesquelles ils pouvaient glisser, tout au long de la semaine, leurs avis sur papier dans le but d’en parler au Conseil.

Juste pour eux

Au premier Conseil de l’année, le lundi 3 septembre 2001 à 8 h 30, les bancs sont reculés et je leur demande de s’asseoir en cercle. Chacun s’exécute en silence, très impressionné par mon attitude impassible, et je leur dis : « Le premier conseil de l’année est ouvert ». À ce moment-là, certains enfants se sont regardés et ont eu beaucoup de mal à ne pas rire. C’était la nervosité face à l’inconnu, sentiment que j’avais eu aux premières paroles de Jacques au stage. J’aimais les observer. Sans tarder et avec un ton très solennel, je leur ai annoncé tous mes projets. Déjà, ils se sentaient nouveaux, et au fur et à mesure que les jours avançaient, je les ai vus évoluer. Jamais, à aucun Conseil, ils n’en ont profité. J’ai été stupéfaite du sérieux avec lequel chacun s’est investi dans chaque institution, j’ai découvert et apprécié certains enfants « difficiles », j’ai ouvert chez chacun d’eux un coffre aux trésors dans lequel je vais puiser quand je ne sais plus quoi faire.

Annabelle, une enfant très timide, était venue me voir avec sa maman parce qu’elle avait des problèmes relationnels avec Valérie, une « tête » du groupe des filles. Renfermée, elle gardait ce problème en elle depuis le mois de septembre. Je l’avais toujours connue secrète et peu loquace et je ne m’étais pas inquiétée. Mais elle le vivait très mal, me disait sa maman, elle en parlait à la maison, mais une fois à l’école, on ne l’entendait plus. Elle n’avait jamais osé en parler au Conseil.

Alors je l’ai rassurée, encouragée à mettre un petit mot dans la boite « je reproche », je lui ai expliqué qu’elle ne serait pas seule, que d’autres filles l’aideraient, et moi aussi. J’avais l’impression d’être son coach. Après une heure de négociations, de mise au point et d’évaluation, j’arrive à la convaincre... Le jour du Conseil, je la voyais avaler difficilement et elle était nerveuse. J’avais aussi peur qu’elle d’en arriver à son mot. Enfin, on en arrive à elle et je lui demande de s’expliquer... Tout est sorti en un bloc, comme un gros fardeau trop lourd. Nous étions tous pendus à ses lèvres, Valérie s’est à peine défendue car ses arguments ne tenaient pas et s’est très vite excusée de son attitude de rejet envers Annabelle. En cinq minutes, le problème était réglé et depuis, elle a pris en charge des responsabilités, je l’entends lors des quoi de neuf ?, je la vois s’amuser avec ses copines. J’ai la satisfaction de la voir s’ouvrir et s’épanouir... grâce à la parole.

Ma volonté, leur volonté

Dernièrement, c’est moi qui ai dû me contrôler. Rien n’était au mur, je voulais que le besoin vienne d’eux, cependant ils (les murs !) restaient désespérément vides. Mais je tenais le coup, les enfants devaient décider eux-mêmes, sans que je leur dise, comment les utiliser ou les décorer. Vendredi dernier, miracle, le secrétaire du Conseil, qui doit rappeler les dernières décisions, se plaint qu’il devient difficile de relire les décisions des autres Conseils. « Oui, c’est vrai » réplique un autre, « moi aussi la dernière fois, je n’en sortais pas, on ne sait plus ce qui est une décision ou non ». À la bonne heure, nous y sommes, nous allons ENFIN avoir un panneau avec les décisions.

Mais avant de se mettre d’accord, nous avons mis 45 minutes pour un résultat dont je ne me doutais absolument pas. Les désirs de la classe étaient tout à fait différents des miens. J’avais envie de leur dire « mais enfin, il suffit de tout retranscrire sur un panneau pour avoir les décisions sous les yeux, afin de faciliter la tâche des secrétaires », mais je mordais sur ma langue et j’observais le déroulement de cette nouvelle décision en attendant, comme tout le monde, le résultat du vote. J’avais également exprimé rapidement mon avis, parce que l’on me l’avait demandé, et la proposition pour laquelle j’avais voté a recueilli seulement deux voix... Nous allions donc avoir deux panneaux : un avec les décisions et un autre avec les prénoms des enfants, afin qu’à chaque Conseil, on puisse évaluer les enfants qui respectent les décisions du Conseil !!! Moi qui les évaluais tout le temps, je m’étais dit qu’ils pouvaient franchement se passer d’une évaluation supplémentaire. Mais non : ils voulaient des boules vertes et rouges etc. L’ensemble est géré avec méthode et entente et j’en suis ravie. C’était passionnant des les voir ainsi prendre possession de la vie de la classe, le tout dans la coopération !

Chatouiller le désir d’apprendre

Nous avons vécu des moments très intenses lors de certains Conseils, et jamais je n’aurais pensé atteindre un tel résultat. Et dire que nous ne sommes que fin novembre ! En trois mois, j’ai déjà atteint l’objectif que je m’étais fixé pour la fin de l’année !

Maintenant, malheur à moi si je manque à une seule des institutions instaurées au début de l’année ! Des collègues me félicitent, les enfants sont plus calmes, ils semblent plus « réfléchis », les parents me disent qu’ils sont heureux de voir qu’il y a quand même moyen de leur faire confiance.

Maintenant, je me questionne pour savoir comment je peux rendre plus démocratique encore la gestion de la classe. Tout est encore nouveau pour moi, et je veux aller par petits pas, afin d’éviter de faire marche arrière.
Il y avait encore un sous-titre à l’annonce du stage en PI : « chatouiller le désir d’apprendre ». J’aimerais approfondir cet aspect, même si le lien entre PI et apprentissages s’est déjà fait quelques fois.

Maintenant que j’ai osé laisser le pouvoir aux enfants, j’ai vu à quel point ils peuvent être riches et comme la découverte est intéressante... et vivement le prochain Conseil... juste pour voir !