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Mettre les apprenants en recherche, d’accord, mais avec quels critères pour auto-évaluer, et donc guider, leur recherche ? Voici une fiche utilisée pour la plupart des situations-problèmes proposées en sciences sociales. Et ailleurs ?

Qu’est-ce que penser ? Si on accepte que ce sont quelques opérations mentales de base : nommer, décrire, énumérer, associer, opposer, classer... et donc principalement construire des catégories et des concepts, ce qu’on essaie de faire faire en formation, on peut essayer de donner quelques critères pour aider l’étudiant à évaluer lui-même s’il pense « bien », s’il pense « juste ».
Les critères que je propose ici, sont trois critères généraux : la pertinence, la cohérence et l’approfondissement, un critère éthique : la « bienfaisance », et un critère subsidiaire, la créativité.

La pertinence

Il n’y a guère qu’à l’école qu’on pense pour rien, ou pour des points, mais en général, pour ne rien en faire. La pertinence y est donc peu évaluée et l’impertinence, pourtant souvent pertinente, y est même réprimée ! Habituellement, si on pense, c’est pour en faire quelque chose. La pertinence, c’est donc le caractère applicable, utile pour l’usage que je veux en faire, pour l’action que j’envisage. L’enfant qui avait classé une liste de mots en deux catégories, les moins de 7 lettres et les autres, avait fait un classement pertinent, très inattendu pour le maitre, mais pertinent quand même : l’enfant était un joueur de scrabble ! Bien sûr, la pensée n’est pas nécessairement instrumentale, mais alors, il faut au moins que ma pensée rende le monde plus intelligible pour moi et pour les autres. Je peux donc et même, de mon point de vue, je dois toujours me poser la question de la pertinence de mon classement, de mes catégories, de mon concept...

La cohérence

La cohérence, elle, est plus souvent évaluée à l’école. Ma pensée doit être logique, elle ne peut contenir des incohérences. Si je réalise un classement, je ne peux pas, par exemple, créer des classes distinctes sur le même plan si l’une contient l’autre. Je dois créer des classes étanches. Ainsi, par exemple, si j’étudie l’évolution d’un quartier urbain et de sa population (en voie de gentrification, par exemple), je ne peux pas créer parallèlement une classe aisée et une classe de « bobos », parce que les bobos sont une sous-classe de la classe que je nomme aisée. Et si je donne mes critères de classement à quelqu’un d’autre, il doit aboutir au même classement que moi. Ce qui suppose que je définisse, dans mon exemple, des critères objectifs et vérifiables qui permettent de décider de qui est bobo et de qui ne l’est pas. Sauf si je l’explicite, je ne peux introduire des critères subjectifs. Sauf si j’en décide et l’annonce, la pensée ne peut être guidée par mes émotions. Je m’impose d’objectiver ma construction intellectuelle et d’y respecter une logique interne explicite. Je peux donc, et dois, toujours évaluer la cohérence de ma pensée.

L’approfondissement

C’est aussi ce qu’on demande souvent à l’école, tu dois approfondir ! Si penser, c’est nommer, il faut que mon étiquette couvre le plus grand nombre d’expressions du phénomène que je nomme. Si c’est décrire, je dois veiller à relever les caractéristiques de ce que je décris de la manière la plus exhaustive possible. Si c’est énumérer, comparer, associer, opposer… je dois veiller de nouveau à atteindre le plus haut niveau d’exhaustivité possible. Et si penser, c’est surtout abstraire, il faut donc que les abstractions que je construis, catégories, concepts, modèle explicatif…, atteignent un niveau de généralité suffisant. Si j’effectue un classement, il faut que mes critères de classement permettent de classer n’importe quel élément, y compris bien sûr, ceux non présents au moment de la construction. Je peux donc, et dois, toujours évaluer l’approfondissement de ma pensée.

La bienfaisance

Il s’agit ici d’un critère d’un tout autre ordre, mais non moins important de mon point de vue. Ma pensée, mes catégories, mes concepts, mes modèles explicatifs risquent d’avoir quel impact sur la réalité ? Pour prendre un exemple facile, le concept de races (humaines) peut être très pertinent, très approfondi, sans doute plus difficilement cohérent, mais en tous les cas, l’histoire a prouvé sa malfaisance. Ainsi, si je crée des catégories (en sciences humaines), cette catégorie va-t-elle enfermer les gens, les réduire à la catégorie qui les contient ou va-t-elle permettre de mieux comprendre les choses et donner des outils pour évoluer, grandir ? Il me semble que je dois toujours me poser la question de la bienfaisance de ma pensée. Mes catégories, mes concepts risquent-ils de donner du bonheur ou du malheur ?!

La créativité

C’est un critère subsidiaire dans l’enseignement, car il est difficile de demander à des débutants d’inventer des choses auxquelles les professionnels n’ont pas encore pensé ! Néanmoins, on peut insister sur l’importance de se dégager des conventions de pensée non fondées. Je peux donc au moins me poser la question du caractère convenu de ma production intellectuelle.