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Dans le supérieur pédagogique, on pourrait dire qu’en réalisant son TFE, quelle qu’en soit la manière, le futur enseignant fabrique en lui l’enseignant qu’il sera sans doute, définit la manière dont il entrera dans la profession, construit son projet et son identité professionnels.

Dans Aller-Retour publié sur cette même page, Julie Boverie fait bien mieux et bien plus qu’un serment de Socrate [1]. Elle affirme avec force et émotion son Désir, celui de « revenir », revenir en classe d’accueil, revenir avec un projet social et pédagogique, revenir pour retrouver une relation faite de reconnaissances partagées. À travers la réalisation de son travail de fin d’étude, elle a construit ce projet à partir de pratiques et théories diverses qui lui étaient proposées en formation : cours, pratiques de stage et expérience de réalisation d’un projet avec référence à la pédagogie institutionnelle, mais aussi à partir de théories sociologiques (théorie de la reproduction) découvertes par elle-même. C’est à travers ce TFE qu’elle a construit un projet vraiment personnel, une identité professionnelle forte, dans une autonomie grandissante. N’est-ce pas à cela que le TFE devrait surtout servir ? Et dans le cas contraire, à quoi sert-il ?

Fonctions et place du TFE dans l’institution

On lui reconnait habituellement trois fonctions, le plus souvent présentes toutes trois dans des proportions variables : de production, de formation et d’évaluation.

Un TFE peut servir à produire sinon de la connaissance, au moins des outils utiles pour la classe. La recherche en didactiques et en pédagogie se développent tellement (pas en Communauté française évidemment, mais ailleurs), qu’il est illusoire même pour un TFE pointu de réaliser ne serait-ce qu’une revue exhaustive de la littérature. A fortiori, il est impossible de produire de la connaissance nouvelle, sauf si ce TFE s’intègre dans une recherche coordonnée par le promoteur. Mais alors, l’étudiant risque de n’être que l’exécutant bien peu autonome de la recherche de quelqu’un d’autre. Et, outre le fait que cela soit rare [2] à l’école normale, quelle identité professionnelle développe-t-il ? Le TFE peut par contre contribuer à produire des outils utiles pour la classe.

Un TFE peut évidemment servir à se former. C’est une occasion privilégiée d’être acteur de son apprentissage. L’étudiant peut y développer des connaissances dans le domaine choisi (didactique de la lecture, par exemple), entrainer des compétences, celle d’écrire au moins, et adopter et renforcer une posture, des attitudes vis-à-vis de la formation et du métier. C’est ce travail sur la posture professionnelle adoptée dans le TFE qui est sans doute trop peu pris en compte et que je voudrais valoriser ici.

Un TFE peut enfin servir à être évalué, à prouver qu’on est capable, à démontrer ses compétences professionnelles, à obtenir un grade plus ou moins élevé auquel les futurs employeurs accorderont peu d’importance [3].

Selon les promoteurs, les options (disciplines), les sections (maternel, primaire, régendat) et selon les établissements, ces trois fonctions se retrouvent dans des proportions variables. Ceci est peu annoncé explicitement et encore moins coordonné. Mais ce qui est sans doute le plus commun à tout le monde, c’est la place accordée par l’institution à ce TFE et la place prise par les étudiants pour ce TFE. Et c’est souvent une très petite place. Coincé entre deux longs stages (et dans le meilleur des cas, expérimenté lors d’un de ces stages), ajouté aux cours et autres travaux demandés (paradoxalement souvent plus nombreux en 3e que dans les autres années), le TFE n’est souvent qu’une exigence supplémentaire à satisfaire à moindres frais pour être certifié.

Alors que les discours sur la professionnalisation des enseignants fleurissent, que les déclarations d’intentions se multiplient à propos de l’identité et du projet professionnel, la place réellement accordée et prise par l’institution et par les étudiants pour le TFE est significative de l’importance réelle du projet professionnel dans notre politique éducative.

Faire place au projet

Fleur et Evy veulent faire leur TFE sur la médiation par les pairs et elles veulent s’y impliquer vraiment. Après explorations et lectures, elles veulent suivre la formation originale en France, faire un de leurs stages à Sarcelles dans le Collège où la méthode a vu le jour et expérimenter certaines choses dans une école en Belgique. Elles vont devoir négocier avec la direction et les professeurs de l’école normale et avec les directions et enseignants des écoles de stage des autorisations spéciales : cours manqués, stage ni contrôlé ni évalué par les évaluateurs habituels, expérimentations ayant des répercussions institutionnelles, etc. Cela représente déjà pas mal de temps d’entrainements en compétences de négociation, mais surtout cela leur permet d’adopter et de renforcer une posture, des attitudes durables vis-à-vis de l’institution scolaire, cela leur permet de se situer dans l’école, de construire une manière d’exercer le métier. Cela leur permet de devenir des professionnelles de l’éducation.

Pour que ce type de TFE, ce type de projets soit possible, il faut ou bien que les étudiants arrivent à l’exiger ou bien que l’institution choisisse d’accorder dans les faits la place et l’importance que la professionnalisation a dans les discours et les intentions. Et comme ni le temps ni l’espace ne sont extensibles, il faut renoncer à d’autres choses. La 3e année, année du TFE, devrait être exclusivement centrée sur ce projet de recherche-action pédagogique, montrant par là l’importance qu’on accorde à la constitution du projet professionnel du praticien réflexif. Moins le TFE a de place, moins on fait place au projet de l’étudiant. Plus on veut contrôler, évaluer, plus le TFE se présente comme une contrainte conventionnelle, plus on contribuera à l’éclosion de projets professionnels de petits fonctionnaires.

Et surtout, il faut renoncer à canaliser, contrôler, maitriser. Il faut faire place au projet, au désir de l’étudiant, c’est-à-dire renoncer un peu au sien. Un professionnel ne sera jamais une copie conforme, un praticien-chercheur ne sera jamais celui qui applique l’enseignement de ses maitres, celui qui mène le projet d’un autre, celui qui se conforme aux exigences institutionnelles. Un professionnel, c’est quelqu’un qui se construit en filiation mais dans l’autonomie. Permettons des TFE qui le permettent.

notes:

[1Joujou de la Ministre, ce serment de Socrate devient obligatoire à la sortie de l’école normale avec cette affligeante réformette de la formation pédagogique.

[2Ce qui est évidemment à déplorer gravement. Des moyens pour développer la recherche didactique et pédagogique dans l’enseignement supérieur pédagogique seraient plus efficaces pour revaloriser la formation que les fantasmes de contrôle et d’homogénéisation de la Ministre actuelle.

[3Lors d’une enquête effectuée par des étudiants auprès d’une dizaine de directeurs du secondaire, ils affirmaient tous ne jamais tenir compte du grade comme critère d’embauche ou, pour certains avec ironie, comme critère négatif !