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Accueil / Publications / Contributions / Contributions 2022 / Faut-il rattraper au plus vite les matières non vues à l’école ?

Après deux ans de crise, voici que les écoles vont retrouver leur rythme de croisière. Comment penser ce retour ? Comment repenser l’enseignement ? Comment accompagner les élèves qui auront vécu ces longs mois de manières très diverses ?

On croit rêver : il n’est pas impossible que les écoles retrouvent petit à petit la « paix sanitaire ». Heureuse perspective qui soulève aussi pas mal d’inconnues, d’inquiétudes et de défis. Et cela nous concerne tous.

Aux grands-parents, parents, parrains, marraines…
S’il vous plaît, ne réduisons pas les longues périodes de « décrochage » à des pertes de temps ou à des retards dans les programmes qu’il s’agirait de résorber-rattraper au plus vite. Ce choix imposerait un rythme soutenu qui ne serait pas soutenant ! C’est pourtant une vision très répandue et compréhensible. Elle correspond à la tradition scolaire bien intégrée dans la population : il faut boucler le programme, tout le programme. Et si on ne le fait pas, c’est une autre maladie contagieuse qui sera évoquée : la baisse de niveau.

Pourtant, si nous sommes avant tout soucieux de l’avenir et du bien-être de tous les enfants, si nous pensons à leur santé mentale, il nous faut mettre les préoccupations programmatiques en mode « pause ». N’ajoutons de pression ni sur les jeunes, ni sur les enseignants, ni sur les directions.

Encourageons-les plutôt à prendre le temps d’écouter leurs élèves s’exprimer sur ce qu’ils ont vécu. Pour que ce partage se fasse avec sérieux, respect et en vérité, il s’agira de confier l’animation et la préparation de ces temps d’échanges à des éducateurs aguerris et jouissant de la confiance des jeunes. C’est délicat et il s’agit d’un vrai travail. Pour « ré-accrocher » les élèves, il est indispensable de mieux percevoir leur évolution, leurs appréhensions et leurs attentes. Être attentif à leur équilibre émotionnel et psychique est une condition préalable à la reprise des apprentissages plus formels.

Aux acteurs de l’école
Oui, les mois passés ont été très difficiles et très chargés. Et voilà que ce n’est pas encore « assez ». Ne faudrait-il pas mettre aussi en mode « pause » tout ce qui relève de la surabondance de documents administratifs ? L’urgence : réunir toutes les conditions pour un redémarrage de tous les élèves. Avec une priorité pour celles et ceux qui seront perçus comme plus décrochés, paumés, paniqués, en manque de confiance et de repères.

Prendre en compte la variété des situations et en particulier les inégalités, cela entraînera sans doute des modalités d’organisation nouvelles. Il y a celles et ceux qui ont pu compter sur du matériel et un accompagnement quotidien et de qualité pour réaliser les travaux proposés par l’école. Mais il y a aussi beaucoup d’élèves isolés, vivant dans des conditions peu propices à la concentration, sans accompagnement adéquat. Et puis, cette période a amplifié l’espace pris par la « culture » numérique, les écrans de jeux et les réseaux sociaux. Avec leur cortège de langage violent voire haineux et d’images débilitantes. Voilà encore un terrain qu’il faudra travailler !

Selon les constats et les disciplines, il y aura sans doute à organiser du tutorat entre élèves, encore plus de différenciation des activités, de la communication vers les collègues et les parents. Oui, encore du boulot ! Et pas simple, car il faudra à la fois individualiser et recréer un esprit de groupe : refaire classe, refaire école, refaire société. Chapeau les artistes !

La priorité : « ré-accrocher »
Il y a eu des décrochages de formes diverses tant chez les élèves que chez les enseignants et les parents. L’opération « ré-accrocher » prendra donc du temps. Surtout si on veut la réussir avec tous. Prévoir des étapes sera utile. En commençant par les bilans évoqués précédemment et la relance de dynamiques solidaires entre les élèves et du travail coopératif des équipes d’enseignants. Ces derniers ne pourront éviter l’indispensable remise à plat des programmes et référentiels. Pas mince, si on prend au sérieux l’avertissement d’une jeune retraitée, qui écrivait : « C’est évident que les référentiels ont été conçus selon une méthodologie imbibée du XXe siècle… Ne sont-ils pas déjà trop pléthoriques, voire obsolètes ? » [1]. L’équipe éducative devra donc s’entendre sur ce qui est essentiel et sur un calendrier étalé et partagé de ces apprentissages.

Mieux vaut ne rien précipiter, mais soigneusement programmer. Et voilà que le boulot de direction reprend tout son sens, toute sa saveur pédagogique. Pourquoi ne pas prévoir trois étapes ? Une reprise prudente après le congé de Carnaval, une étape de semi-montagne après les vacances de Pâques et un vrai Tour de France à la rentrée de « septembre ». Surtout ne pas négliger le temps nécessaire pour que tout le peloton participe à la fête solidaire des apprentissages. Et pas à une compétition sauvage, comme pourrait y inviter la métaphore cycliste.

L’enjeu
La crise de la pandémie aura eu le mérite d’obliger tous les secteurs de la société à repenser les modalités de leur organisation (télétravail, par ex.) et pour certains à réactualiser leurs finalités. L’école ne pouvait y échapper. Pour faire bref, il y a un quasi-consensus pour dire que l’école doit « amener tous les élèves à maîtriser tous les savoirs dont ils auront besoin pour comprendre le monde et y agir solidairement ». Il s’agira donc d’oser questionner les programmes et les référentiels dans une perspective d’à-venir. Par exemple, quels apprentissages sont indispensables pour affronter en citoyens de futures crises sanitaires, la présente crise climatique, les défis que posent les inégalités, les migrations, la société numérique… Avec la confiance et l’ambition de Philippe Meirieu : « L’enjeu de l’éducation est là : dans notre capacité à incarner et à faire découvrir à l’école cette fraternité fondatrice sans laquelle nous ne nous sauverons pas… Quand les médias montrent à nos enfants une réalité qui fascine, sidère ou terrorise et à laquelle il faut se résigner, notre éducation doit les amener à interroger, questionner, interpeller pour faire l’expérience que rien, jamais, n’est définitivement joué ni perdu ni décidé d’avance par d’autres que les citoyens. » [2]

On pourrait dire que le retour à l’école pose encore plus de questions qu’il n’en résout ! Ce sont des questions cruciales, vitales, passionnantes. Il s’agit de chercher comment s’y prendre pour que l’école participe à la construction d’un à-venir plus solidaire où le « bien-vivre » pour tous deviendra la préoccupation partagée par tous.

Le chemin sera long et parsemé de pièges. Nous sommes toutes et tous concernés. Bonne route !

notes:

[1Anne Wilmot, ex-responsable de l’enseignement fondamental au Segec

[2Relions-nous ! Bidar et Meirieu, Les liens qui libèrent, 2021.