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Quelle place je choisis ? Comment je l’occupe ? Quel prix suis-je prête à payer ? Quel spectacle va se jouer ? Quel rôle vais-je endosser ? Quel est le public ?

Entrée des artistes
Casquette sur la tête, une phalange en moins à la main gauche, boucher de son état, le papa de Walid est un travailleur né : «  Regarde, Madame, je travaille comme une bête, je n’ai pas de temps pour moi : le magasin, les clients, les livraisons, je rentre le soir, il est parfois 9 heures ! Regarde comme je suis habillé : pas de marques, rien de nouveau. Mes enfants, ils ont tout. »
« Papa, je veux un jogging peau de pêche. » « C’est comme ça qu’on dit ? Cinq magasins, je te le jure avant de trouver celui qui plait à Walid. Il a voulu un GSM, j’ai payé le GSM. Il lui fallait des chaussures Nike comme son copain italien, ma femme a acheté les baskets. L’ordinateur, ils l’ont aussi. Tout, ils ont tout. Je me crève au travail pour payer tout ça, mais je préfère. Comme ça, je sais qu’ils ne volent pas, ils ont tout à la maison : pas besoin de sortir, de trainer à la rue. »

Je ne connaissais pas Walid, son père m’en parlait déjà l’année dernière lorsqu’il venait chercher le bulletin de sa fille Amina dont j’étais titulaire. En 5e primaire, ça ne se passait pas bien avec l’instituteur. D’après le papa, le professeur avait pris son fils en grippe et lui tenait des propos peu respectueux.

Fin juin, il est venu avec ce petit bonhomme qui ne faisait pas ses douze ans : 5e non réussie, orientation possible vers une 1re différenciée. Non, il ne voulait plus laisser son fils dans cette école primaire, chez nous il est très content, ça se passe bien avec sa fille. (J’avais pourtant dû le rencontrer à plusieurs reprises pour des comportements difficiles…) Il aimerait que Walid soit dans ma classe car je suis « une madame très gentille qui a beaucoup de patience ».

Je relaie sa demande lors de la formation des classes. C’est tellement précieux les parents qui viennent directement lorsqu’on les appelle, ceux avec qui on peut travailler main dans la main, en confiance… Je me fais une joie de poursuivre cette relation entamée depuis un an.
De plus, ce qui ne gâte rien, sa femme fait d’excellents biscuits marocains que le papa nous apporte, à l’une ou l’autre occasion, au sous-directeur et à moi-même…

Un acteur manque à l’appel
Fin avril, surprise. Réunion des parents : le papa de Walid ne s’est pas présenté. Ça ne lui ressemble pas. Très gênant, car juste après les vacances de Pâques, nous avions prévu, avec l’ensemble de l’équipe éducative, deux jours de renvoi à la maison pour mettre des limites institutionnelles au comportement du gamin.

Absence étrange et en même temps, avec le recul, prévisible : depuis le mois d’octobre, on lui dit qu’il y a un problème avec son fils. Capter son attention s’avère difficile et la maintenir, impossible. Il n’enregistre rien, est dans son monde. Avec toujours un temps de retard sur tout, il pense qu’on lui en veut, il se voit comme une victime. Depuis deux ou trois mois, ses problèmes d’attention se doublent de problèmes comportementaux. Il joue au petit caïd, refuse d’obéir, répond aux profs…

D’autres enfants se sont fait renvoyer définitivement de la classe d’à côté mais, avec Walid, je reste positive car, grâce à la collaboration des parents, cet élève est retourné voir le neurologue qu’on lui avait déjà conseillé en primaire, un bilan est en cours avec une psychologue à l’hôpital des enfants, il travaille avec une logopède une fois par semaine pour faire de la gestion mentale. Des démarches se font, des choses se mettent en place…
L’école convoque le papa le mardi de la rentrée. En attendant, la sanction est suspendue, Walid restera en classe. L’éducatrice, le sous-directeur et moi rencontrons ce monsieur une nouvelle fois.

Lever de rideau
Il nous fait le bilan de ses visites chez le neurologue, la psychologue : « Ils n’ont rien trouvé, tout ça, ça ne sert à rien. Le psychologue lui demande si ça va bien à la maison, il lui fait faire des dessins, il demande si papa est gentil, si ça va bien avec maman. 490 € j’ai déjà dépensés avec tout ça. C’est pas pour l’argent, mais ça ne sert à rien. Les médicaments non plus… Il n’y a pas de différence ! »
C’est dur pour lui. Toutes les branches du bulletin sont en négatif. Nous sommes en train de lui dire qu’il y a un gros problème avec son fils, que nous ne nous en sortons pas, qu’on ne pourra pas le garder chez nous l’année prochaine, qu’on va essayer de terminer l’année…

La seule chose que le papa trouve un peu positive, c’est le travail de gestion mentale mené par la logopède au sein de l’établissement. Mais elle ne désire pas poursuivre le travail avec Walid. Comme le père prétendait que le docteur avait dit d’arrêter, elle a pris contact avec le médecin et la psychologue qui lui ont répondu que le papa de Walid avait annoncé que c’était elle qui désirait stopper. Le neurologue lui a aussi dit que cet enfant avait été suivi précédemment et que le papa avait décidé d’arrêter la prise de Rilatine qui avait été conseillée. Il a repris ce traitement (pendant deux mois) un peu « contraint » par le médecin et nous qui désirions voir si une différence notable apparaissait mais il a, à nouveau, arrêté et il prétend que c’est le docteur qui dit que ça ne fait pas de différence.

Nous lui parlons de limites, d’enfant-roi, de portes ouvertes dans une école d’enseignement spécial la semaine suivante. Nous lui conseillons de prendre contact avec un centre de santé mentale situé à Saint-Gilles où nous savons qu’un travail porteur pourra être accompli. Il demande où c’est, nous lui donnons le numéro de téléphone, l’adresse, une photocopie du plan indiquant le chemin. « Ce serait bien même pour moi, dit-il, je n’en peux plus, je ne sais plus quoi faire, je vais devenir fou. »
Nous décidons d’aller chercher Walid en classe pour qu’il voie ses résultats catastrophiques, qu’il entende que c’est bien avec l’ensemble des professeurs qu’il y a un problème et non avec l’un ou l’autre d’entre eux, comme il se plait à le dire aux adultes qui se succèdent en classe.

Coup de théâtre
Walid est là, tout penaud. Le père prend la parole : « Ça ne va pas, regarde tes résultats, les professeurs ne sont pas contents. Je ne t’éduque pas comme un voyou pourtant. Ce matin, en partant je t’ai embrassé et je t’ai dit : ‘Sois sage à l’école’, tu m’as promis et j’apprends que tu t’es fait renvoyer hier et qu’aujourd’hui Madame, elle n’est pas contente. Il y a un problème à la maison ? Papa n’est pas gentil ? Réponds mon fils ! Maman n’est pas gentille ? Tu n’as pas tout ce qu’il te faut ? La casquette de marque que tu voulais à 15 €, c’est fini. Pourquoi moi je te ferais plaisir ? Regarde la casquette de ton père : 3 € sur le marché. Rends-moi le GSM tout de suite ! »

Il brandit maintenant les photocopies du plan de Saint-Gilles ainsi que le numéro du centre de santé mentale et proclame : « Moi, je ne sais plus quoi faire avec toi ! J’ai demandé de l’aide à Monsieur le directeur. » Il prend celui-ci à témoin qui opine et enchaine : « Il m’a donné l’adresse d’un internat. Puisque ça ne va pas quand tu es à la maison et que tu as tout, je vais t’envoyer à cet internat à 100 kilomètres de Bruxelles, loin de la maison. J’ai ici l’adresse et le numéro de téléphone ! »

Un ange passe. Le sous-directeur, l’éducatrice et moi nous regardons, interloqués. C’est ici qu’on aurait besoin d’un bon souffleur… Nous ne sommes pas pour les promesses de sanctions qu’on brandit et qui ne seront jamais appliquées. Nous voici dans un conflit de loyauté, du moins je le ressens comme ça. Je souhaite malgré tout soutenir le papa. J’avance timidement : « C’est vrai qu’une solution en internat pourrait aussi être envisagée. »
Je laisserai un peu lâchement mes collègues s’en sortir parce que je dois reprendre la classe qu’un surveillant est venu encadrer pendant cette entrevue et que ce papa doit recevoir maintenant le bulletin de sa fille qui n’est guère fameux lui non plus !

Salut au public
Cette rencontre avait lieu un mardi. Le jeudi, Walid m’a rendu son bulletin signé. À l’intérieur : le plan de Saint-Gilles et le nº du centre de santé mentale. Le lundi suivant, il arborait fièrement une casquette de marque à carreaux beiges et blancs. Comme il la portait en classe, je la lui avais confisquée et remise ensuite à la fin de l’activité. Le vendredi, comme il l’avait de nouveau sur la tête à un moment interdit, elle a été transmise au sous-directeur ainsi que son GSM qu’il avait sorti au cours de gym...

Des enfants comme Walid sont des révélateurs. Ils nous mettent en échec, nous poussent à bout. Dans la classe d’à côté, deux enfants du même profil ont été exclus dans le courant du mois de mars. Nous nous sentons impuissants. Ces enfants « hors normes » déroutent, poussent aux excès. Des mots durs sont lâchés, des menaces proférées, on les renvoie à leur différence qui nous gêne. Lorsqu’on prend le temps de les rencontrer, nous tombons vite dans le rappel des règles, dans les leçons de morale.

Il en va de même avec les parents, on les incite à coucher les enfants plus tôt, à mettre des limites, à aller voir des spécialistes, à médicaliser le problème… Lorsque ceux-ci suivent nos conseils, entament des démarches, nous prenons patience, nous nous disons qu’il faut du temps pour que les comportements changent, nous attendons que le changement se produise mais de leur côté seulement, évidemment.
Que mettre en place pour rencontrer ? Pour se décentrer ? Pour faire un pas de côté et aborder les choses autrement ? Pour qu’une équipe d’enseignants puisse chercher des fils à tirer, des pistes à explorer ?

Comment vivre cette différence en classe ? La reconnaitre, lui faire place sans qu’elle ne déborde, prenne toute la place ?

Défi d’autant plus dur à relever quand d’autres enfants peu scolaires, eux aussi, n’attendent que l’occasion pour renforcer, par leurs rires, leurs encouragements, celui qui distrait, tombe de sa chaise, fait des commentaires déplacés…

Chaque année, c’est prévisible, il y aura au moins un enfant de ce type dans notre classe, dans notre école. Au bout de quelques semaines, son nom est déjà sur toutes les lèvres. Comment se fait-il qu’on soit pourtant tellement pris au dépourvu, tellement démunis alors que l’impasse qu’il nous fait vivre est récurrente ? S’il n’est pas « pour chez nous », que lui reste-t-il ?